Acteurs de la COP21 : l’interview de Sandrine Dixson-Declève

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Sandrine Dixson-Declève

Sandrine Dixson-Declève est directrice du Prince of Wales’s Corporate Leaders Group. (©photo)

Les entreprises sont de plus impliquées dans la lutte contre le changement climatique, notamment par le biais de certaines organisations comme le Prince of Wales’s Corporate Leaders Group (CLG) qui regroupe 23 entreprises employant 2 millions de personnes dans 170 pays(1). Nous avons interrogé Sandrine Dixson-Declève, directrice de ce groupe qui a participé lundi 30 novembre à l’appel lancé à la COP21 pour cesser les subventions aux énergies fossiles.

1) Qu’est-ce que le Prince of Wales’s Corporate Leaders Group et pourquoi est-il présent à la COP21 ?

Le Prince of Wales’s Corporate Leaders Group (CLG) a été établi il y a 10 ans en Europe et est placé sous le patronage du Prince de Galles. Il réunit des leaders industriels de différents secteurs souhaitant trouver des solutions concrètes dans la lutte contre le changement climatique. Ces acteurs sont progressistes de nature et appartiennent pour certains à des secteurs comme la construction et l’automobile qui mènent leurs propres combats. L’action n’y est pas facile et nos entreprises veulent pourtant aller vers une « décarbonation » économique.

L’Institut sur le développement durable de l’université de Cambridge (Cambridge Institute for Sustainability Leadership) assure le secrétariat de ce groupe. Notre action porte principalement sur deux points : nous montrons qu’il existe depuis 10 ans une aspiration très nette du monde du « business » à assumer une transition énergétique et un mouvement de « décarbonation ». Nous travaillons à ce titre avec les gouvernements et sommes invités à très haut niveau car ce sont les PDG des entreprises qui nous représentent. Nous qualifions ces travaux de « discussions difficiles » car elles amènent des producteurs d’énergie, des consommateurs « intensifs » et les gouvernements à trouver des solutions ensemble.

Parallèlement à ces travaux, nous réalisons des initiatives très concrètes, notamment autour de l’élimination des subventions aux énergies fossiles, du prix du carbone ou de l’efficacité énergétique dans les bâtiments. Nous regardons les outils et technologies disponibles sur le marché pour aider les différents secteurs à se transformer. Dans le domaine de l’énergie, nous travaillons avec de gros énergéticiens comme EDF et Iberdrola mais également des sociétés pour lesquelles ces problématiques sont cruciales comme Acciona ou le groupe de BTP sud-coréen Doosan.

2) Quelles actions menez-vous pour inciter à mettre un terme aux subventions aux énergies fossiles ?

Nous avons lancé lundi dernier un appel à cesser les subventions aux énergies fossiles avec les Amis de la réforme des subventions aux énergies fossiles (FFFSR). Notre communiqué a déjà été signé par près de 40 pays sous le leadership du gouvernement néo-zélandais. Aucune date n’est pour l’instant prévue pour cesser ces subventions car nous comprenons que cela soit difficile pour certains pays et il faut en particulier travailler avec les pays en développement.

A partir de 2016, nous allons constituer un plan d’actions pour essayer d’éliminer ces subventions le plus vite possible. Le G8 et le G20 ont déjà fait des déclarations allant dans ce sens. Il faut maintenant travailler avec les pays les plus en difficulté sur ce sujet et leur faire comprendre que les subventions ne les aident pas. Elles mobilisent des ressources qu’ils pourraient réinvestir dans les énergies décarbonées ou pour s’occuper des impacts de santé sur la société civile.

3) Que préconisez-vous pour fixer un prix au carbone ?

Avec notre communiqué « Carbon Pricing » rédigé il y a 4 ans, nous étions les premiers à demander un prix du carbone. Nous travaillons actuellement avec différentes sociétés et la Banque mondiale pour établir une coalition sur le prix du carbone. Nous essayons d’effectuer des scénarios assez précis sur les timings adéquats et sur le montant de la tonne de CO2 qui constitue aujourd’hui la principale question.

Après avoir effectué un rapport au niveau européen, nous avons conclu que même avec un prix bas, de 6 euros jusqu’à 20 euros la tonne, une transition énergétique s’est opérée dans différentes compagnies, qu’il s’agisse de producteurs d’énergie ou d’entreprises intensives en énergie. Ces dernières avaient déjà établi le prix du carbone dans leurs stratégies.

Si l’on veut toutefois une transformation significative vers les énergies décarbonées, nous préconisons un prix aux alentours de 50 euros la tonne de CO2.

4) Quelles sont vos autres actions prévues en matière d’énergie ?

Outre nos efforts concernant le prix du carbone et l’élimination des subventions aux fossiles, nous essayons de porter les débats sur l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables. Nous ne prenons pas position sur l’énergie nucléaire, les enjeux sont tellement gros qu’il faut avoir un mix qui soit ouvert avec toutes les solutions possibles.

Sur l’efficacité énergétique, nous souhaitons fixer un nouvel objectif avec le Prince of Wales’s Corporate Leaders Group et d’autres compagnies : des bâtiments aux émissions nettes presque neutres pour les nouvelles constructions à l’horizon 2020 en Europe.

Nous avons par ailleurs établi il y a 2 ans une plateforme pour la croissance verte avec 15 ministres européens, des parlementaires, des entreprises, des économistes… Cette plateforme constitue désormais un modèle qui va être reproduit au niveau de l’Alliance des Pays du Pacifique (Chili, Colombie, Mexique, Pérou). Nous allons ainsi travailler avec ces pays d’Amérique latine et notamment avec la présidence de la COP20 (qui a eu lieu l’an dernier à Lima) sur le développement de marchés d’émissions du carbone à l’image du marché européen et sur les collaborations possibles en matière de technologies bas-carbone.

5) Quelles seront selon vous les conditions d’une COP21 « réussie » ?

Depuis la Conférence de Bali en 2007 (COP13) où nous étions les seuls à porter ce message de « décarbonation » du monde économique, nous nous adressons chaque année lors des COP aux gouvernements pour leur demander davantage de clarté et de visibilité sur leurs plans d’actions contre le changement climatique. Cette année est toutefois différente.

Nous attendons ici un objectif à long terme qui nous amène vraiment vers des émissions nettes nulles à la fin du siècle. Nous souhaitons également la mise en place de cycles de révision tous les 5 ans afin d’être sûrs d’atteindre l’objectif des 2°C. Il faut également veiller à régler la question des financements afin que les pays en voie de développement soient en confiance et travaillent sur la voie de la « décarbonation ».

Nous attendons enfin une prise de conscience sur la nécessité de l’élimination des subventions aux énergies fossiles et de la mise en place de prix du carbone même si nous comprenons qu’il sera trop compliqué d’intégrer ces questions dans le texte de l’accord.