Un tracteur immobilisé faute de carburant
À Caimito, à l'ouest de La Havane, le tracteur rouge reçu par Alexander Quesada du gouvernement mexicain pour ses rendements reste dans une remise. Sur les huit hectares de sa Finca Burgambilia, baptisée d'après les bougainvilliers qui marquent son entrée, la charrue est désormais tirée par des bœufs.
La ferme biologique avait connu une phase d'expansion pendant la détente entre Cuba et les États-Unis sous Barack Obama. Les restaurants de La Havane, alimentés par l'arrivée de touristes américains, venaient y acheter des légumes alors rares sur l'île, dont la roquette.
Ces ventes à forte marge avaient financé d'autres productions, notamment le miel biologique. « Nous vendions un kilo de roquette et avec ça nous subventionnions peut-être 100 kilos de laitue, ce qui nous permettait de maintenir un équilibre et de continuer à nous développer », explique l'agriculteur de 52 ans, père de deux enfants.
Le blocus énergétique pèse sur les cultures
Depuis fin janvier 2026, les restrictions américaines sur les livraisons de carburant à Cuba ont aggravé une crise électrique qui provoque des coupures prolongées dans les foyers comme dans les entreprises. L'Associated Press a fait état le 14 juillet 2026 d'un troisième black-out national en deux semaines, dans un pays de près de 10 millions d'habitants confronté à l'épuisement des approvisionnements en carburant.
La production de la Finca Burgambilia s'est recentrée sur des denrées moins chères, comme le manioc et la patate douce. Ces légumes-racines restent accessibles aux consommateurs cubains, mais dégagent peu de bénéfices pour l'exploitation. « Nous sommes à l'arrêt et plutôt en déclin », reconnaît Alexander Quesada.
Dans la province d'Artemisa, considérée comme le grenier agricole de La Havane, les exploitants réduisent les surfaces cultivées ou renoncent à semer. Les pénuries portent à la fois sur les engrais subventionnés, les semences, le carburant et l'électricité nécessaire aux pompes d'irrigation.
Artemisa paie la fin des équilibres anciens
Le paysage agricole d'Artemisa était encore dominé par la canne à sucre jusqu'aux années 1990. L'effondrement du bloc soviétique, principal débouché du sucre cubain, a poussé les autorités à limiter la monoculture en attribuant des terres à de petits agriculteurs et éleveurs.
Raul Castillo Rodriguez, ouvrier agricole de 52 ans à Burgambilia, juge la crise actuelle plus dure que celle des années 1990. La « Période spéciale », dit-il, « a été difficile mais rien de comparable à aujourd'hui ».
Sur un marché de La Havane, José Joaquin, 29 ans, dont la famille cultive des terres au sud de la capitale depuis trois générations, dénonce les blocages administratifs. « Pour obtenir un lopin de terre, on se heurte à des obstacles au niveau de la municipalité, de la province, de l'Etat et même du ministère de l'Agriculture », affirme ce paysan venu vendre sa récolte.
Des réformes agricoles accueillies sans illusion
Cuba dépend très fortement des importations pour nourrir sa population. La baisse des devises disponibles empêche l'État d'acheter suffisamment de produits à l'étranger pour les revendre ensuite à des prix fortement subventionnés, tandis que les signes de malnutrition se multiplient.
Sous pression, le gouvernement cubain a présenté en juin 2026 un programme de réformes ouvrant davantage l'économie. Selon Reuters, les députés cubains ont approuvé le 18 juin 2026 un ensemble de 176 mesures visant à accroître la place des acteurs privés dans plusieurs secteurs, sur fond de sanctions américaines et de pénuries.
Dans l'agriculture, la propriété de la terre doit rester publique, mais les exploitants pourraient cultiver des surfaces plus vastes, créer des entreprises, importer et exporter directement et vendre sans contrôle des prix. Les agriculteurs interrogés accueillent ces annonces favorablement, tout en estimant qu'aucune amélioration substantielle ne sera possible tant que l'embargo et les sanctions des États-Unis resteront appliqués.
José Joaquin redoute que l'ouverture bénéficie surtout aux acteurs disposant de capitaux. « Nous, citoyens ordinaires, pauvres, (...) nous n'avons pas les moyens d'importer un conteneur d'engrais », dit-il. « Désormais, n'importe qui peut venir, l'importer et devenir le roi de la terre, de notre terre ».