En Laponie, les éleveurs de rennes se rebiffent contre les éoliennes...

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Sur des crêtes battues par les vents, les frères Jåma slaloment entre les éoliennes qui se dressent à perte de vue, là où leurs bêtes venaient paître l'hiver. Urgence climatique ou pas, pour ces éleveurs de rennes, les turbines doivent disparaître.

"Avant, la zone était parfaite pour nos rennes. L'endroit était immaculé, vierge de toute activité humaine. Maintenant, tout est endommagé", se désole le cadet, Leif Arne, au volant de son 4x4. Don Quichotte des temps modernes, les membres de la minorité samie en Europe du Nord sont vent debout contre de grands projets éoliens et autres infrastructures "vertes", qu'ils accusent de rogner leur gagne-pain et d'empiéter sur leurs traditions ancestrales.

Un conte classique du pot de terre contre le pot de fer mais, cette fois-ci, le pot de terre pourrait finir par l'emporter. Dans un jugement retentissant, la Cour suprême norvégienne a conclu en octobre que deux fermes éoliennes érigées dans la péninsule de Fosen (ouest de la Norvège) bafouaient le droit de six familles samies, dont les frères Jåma, à pratiquer leur culture, en violation d'un texte de l'ONU, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques.

Avec quatre installations voisines plus petites, les fermes en question, Storheia et Roan, forment le plus grand parc éolien terrestre d'Europe, d'une capacité totale de 1 057 MW, de quoi couvrir les besoins énergétiques de plus de 170 000 foyers.

Si les 11 magistrats de la plus haute instance judiciaire du pays ont à l'unanimité jugé invalides les autorisations d'expropriation et d'exploitation accordées pour la construction des 151 turbines, ils n'ont en revanche rien dit sur leur sort... "Ces turbines doivent être démontées". Pour les Jåma, éleveurs de père en fils depuis d'innombrables générations, le doute n'est pas permis.

Achevée en 2020, la ferme éolienne de Storheia les prive, affirment-ils, du "meilleur" des trois pâturages vers lesquels ils guident, par alternance, leur cheptel l'hiver. Nomades, les rennes se déplacent au gré des saisons pour voir si le lichen - la mousse dont ils se nourrissent, en particulier pendant la saison froide - est plus vert ailleurs.

Pas un renne à la ronde

Lasso en bandoulière, l'aîné des Jåma, John Kristian, scrute à la jumelle la ligne d'horizon hérissée de géants blancs. Pas l'ombre d'un renne à la ronde. "Aujourd'hui, c'est impossible pour les rennes de venir ici avec toutes les énormes perturbations provoquées par les turbines qui tournent et tournent et les effraient. Et puis, elles font tellement de bruit", explique-t-il. "Il y a aussi les routes... La nature est complètement détruite ici. Il ne reste plus que des roches et de la caillasse".

Avant la Cour suprême, une juridiction inférieure avait suggéré que la perte de ces terres soit compensée par des dédommagements financiers pour permettre aux éleveurs de nourrir leurs bêtes avec du fourrage l'hiver. Refus net des intéressés. "Les rennes doivent trouver leur propre nourriture. Si c'est nous qui leur donnons du fourrage, ce n'est plus de l'élevage traditionnel", se justifie Leif Arne.

Si rien n'est fait, les Jåma devront toutefois, faute de pâtures suffisantes, réduire leur troupeau - dont ils taisent la taille car "ce serait comme si on claironnait combien d'argent on a en banque".

À 55 ans, Leif Arne vit déjà sur le fil du rasoir: devant la justice, il a affirmé que son activité n'avait dégagé qu'une marge inférieure à 300 000 couronnes (moins de 30 000 euros) en 2018. Moins de bêtes, et c'est toute la viabilité de son élevage qui s'envole.

Pour l'instant, les solutions se font attendre. "Nous prenons très au sérieux le jugement de la Cour suprême (...) Nous voulons bien sûr rectifier le tir", assure Torbjørn Steen, porte-parole de Fosen Vind, le consortium qui exploite la majeure partie du parc éolien.

"L'étape suivante, c'est de définir des conditions d'exploitation garantissant qu'on puisse exploiter ces éoliennes sans enfreindre les droits des éleveurs de rennes ni menacer l'élevage. Ce que nous privilégions maintenant, c'est tout simplement un dialogue avec les éleveurs", promet-il.

Dilemme dantesque

Principal actionnaire du projet incriminé via le groupe public Statkraft, l'État norvégien est plongé dans un dilemme dantesque. Comment faire respecter la décision de la justice et préserver les droits des Samis sans compromettre d'importants intérêts économiques - les six fermes du parc éolien de Fosen ont coûté au total plus de 1 milliard d'euros - ni une transition écologique déjà lente ?

À elles seules, Storheia et Roan ont fourni plus de 20% de l'énergie éolienne produite en Norvège en 2020, selon Fosen Vind. Dans l'immédiat, le ministère du Pétrole et de l'Énergie, qui avait délivré les concessions déclarées invalides, a demandé des expertises complémentaires. "Nous n'avons pas décidé si les installations pourront rester en place en partie ou intégralement", assure la ministre Marte Mjøs Persen à l'AFP.

Une déception pour les Samis qui y voient une façon de jouer la montre pendant que les turbines continuent de tourner à plein régime, voire un moyen de contourner à terme la décision de justice. "L'État doit reconnaître que, depuis 20 ans, des fautes graves et importantes ont été commises et il peut le faire en présentant ses excuses", réagit Silje Karine Muotka, la présidente du Sameting, Parlement consultatif sami, en Norvège. "Et des gestes concrets doivent suivre: l'autorisation d'exploitation doit être annulée, les éoliennes purement et simplement démontées, et la zone restaurée, revégétalisée et rendue aux éleveurs", dit-elle à l'AFP.

Pour chaque jour qui passe, Sissel Stormo Holtan, éleveuse de 40 ans, perd un peu plus foi en la justice. Elle, c'est contre la ferme d'éoliennes de Roan qu'elle a lutté - avec succès, croyait-elle. "On a gagné mais rien ne se passe. Cela fait bizarre de devoir se battre encore et ça donne un sentiment d'injustice", souligne-t-elle, en tendant des boules de cladonia à un jeune cervidé orphelin, désormais totalement domestiqué. Souriante et dépitée à la fois, elle confie sa lassitude. "Plus vite ils démonteront les éoliennes, plus vite on pourra réutiliser la zone", dit-elle. Avant d'ajouter, résignée: "Cette zone, je ne pense pas que je pourrai la réutiliser un jour. Peut-être ma fille ou mes petits-enfants...".

Droit de veto ?

Peuple autochtone ayant traditionnellement vécu de l'élevage de rennes et de la pêche, les Samis - autrefois appelés Lapons - ont une histoire douloureuse. Cette communauté d'environ 100 000 membres répartis entre la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie a fait l'objet de tentatives d'assimilation brutales au XXe et "ses" terres sont aujourd'hui mitées par des infrastructures énergétiques, minières, routières ou touristiques.

Avant Storheia et Roan, d'autres fermes éoliennes ont vu le jour dans ces contrées et d'autres sont en construction ou dans les cartons. Instance de coopération entre les parlements samis de Norvège, Suède et Finlande, le Conseil parlementaire sami réclame aujourd'hui une sorte de droit de veto.

Tout projet éolien doit recevoir l'aval des populations samies locales et de leurs élus, faute de quoi il doit être suspendu, a-t-il affirmé dans une déclaration adoptée en janvier 2021. S'il reconnaissait que "le changement climatique est un problème grave qui influe sur la société samie", le Conseil estimait aussi que les mesures visant à l'enrayer "ne doivent pas avoir un impact négatif sur la culture et les conditions de vie des populations indigènes".

Le jugement de la Cour suprême norvégienne apporte de l'eau à son moulin. D'après de nombreux commentateurs, la décision pourrait constituer un précédent juridique susceptible de peser sur d'autres projets d'infrastructures sur l'ensemble des vastes territoires où vivent les Samis, en Norvège et dans les pays voisins.

"Les autres entreprises vont y réfléchir à deux fois avant de démarrer un projet sans que sa légalité ait été testée au préalable dans les tribunaux", estime Susanne Normann, chercheuse au Centre pour le développement et l'environnement de l'Université d'Oslo. La problématique est la même dans l'ensemble de la région nordique.

En Finlande, nation qui ambitionne de devenir un leader des batteries électriques, ce sont les projets miniers, plus encore peut-être que les éoliennes, qui donnent du fil à retordre aux Samis. Dans leur collimateur notamment : deux permis de prospection accordés dans la toundra près du village d'Enontekiö (nord-ouest), contrée réputée pour ses paysages époustouflants et supposée receler d'importantes ressources minérales.

« Double peine »

Alarmés par les ravages écologiques que les activités minières ont pu provoquer ailleurs dans le pays, les Samis ont réuni en 2020 plus de 37 000 signatures dans une pétition où ils reprochent à l'administration l'absence de consultation de la population et d'étude d'impact sur l'élevage local de rennes.

Vivant principalement dans l'Arctique, région qui se réchauffe trois fois plus vite que la planète, les Samis sont aux premières loges du changement climatique. "Nous qui avons vécu et travaillé ici toute notre vie voyons comment la végétation change, la zone où poussent les arbres se déplace, le pergélisol fond, de nouvelles espèces d'insectes et de plantes arrivent", témoigne Matti Blind Berg, qui élève des rennes près de Kiruna, dans le nord de la Suède.

Beaucoup plus fluctuant qu'avant, le thermomètre fait alterner périodes de froid et de redoux, recouvrant le sol d'épaisses couches de glace qui peuvent empêcher les rennes d'accéder au lichen et alimenter une concurrence entre éleveurs sur les espaces de pâturage. Dans ce contexte parfois déjà explosif, parcs éoliens, filons de cuivre ou de terres rares destinés à une économie de plus en plus électrifiée, et forêts plantées pour les besoins bioénergétiques ne font qu'accroître la pression sur les terres.

"Je comprends parfaitement que l'on ait besoin d'une transition écologique, je suis le premier à le dire", assure Matti Blind Berg. "Mais je trouve pour le moins bizarre qu'une transition verte se fasse aux dépens de la nature". Pour Susanne Normann du Centre pour le développement et l'environnement, le changement climatique représente "une double peine pour les peuples autochtones".

"Non seulement ils sont parmi les plus exposés aux effets du changement climatique mais ils doivent aussi en payer le prix sous la forme de parcs éoliens et de barrages hydroélectriques bâtis sur leurs territoires au nom de la lutte contre le réchauffement", note-t-elle. "Où est la justice quand on sait qu'ils y contribuent très peu eux-mêmes?".

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