La finance française sort lentement du charbon, sous la pression

  • AFP
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Entre engagements environnementaux inégaux et tiraillements internes, la finance française, qui se présente comme bonne élève par rapport à certaines homologues internationales, sort à petit pas du secteur charbon, sous la pression constante d'ONG qui dénoncent ses progrès trop lents.

"Nous nous engageons à contribuer à l'objectif de neutralité carbone à l'échéance du milieu du siècle", affirmait solennellement début juillet 2019 la place financière française dans une déclaration publiée par Paris Europlace, son organisme de représentation, et Finance for tomorrow, sa branche dédiée à la finance verte et durable.

Pour y parvenir, les principales organisations et fédérations financières de Paris se sont engagées à généraliser l'adoption de stratégies de sortie du secteur du charbon d'ici mi-2020 et à les rendre publiques durant cet exercice 2020. L'enjeu est à terme de ne plus soutenir financièrement les entreprises liées au secteur. La création d'un observatoire des actions menées, dirigé conjointement par les organisations professionnelles, est également prévu.

Cette série d'engagements était alors le fruit de la pression mise par le gouvernement sur le secteur après la publication d'un rapport d'Oxfam fin 2018, dénonçant le non respect des engagements pris par les principales banques françaises lors de l'accord de Paris sur le climat en 2015.

Cinq ans après, "seuls huit acteurs financiers français ont une politique qui tient la route pour une sortie du secteur du charbon alignée avec une trajectoire (de limitation du réchauffement climatique) à 1,5 degré" fixé par cet accord, déplore auprès de l'AFP Lucie Pinson, directrice générale de l'ONG Reclaim Finance.

Emanation des Amis de la Terre, ce groupe de réflexion environnemental dédié à la finance scrute la moindre évolution des politiques environnementales du secteur, qu'il a compilées au printemps dans un comparateur en ligne. "Il y a vraiment une méconnaissance des enjeux et de l'urgence à agir", étrille Mme Pinson. Elle pointe des politiques "extrêmement cosmétiques et insuffisantes pour soutenir une sortie du secteur du charbon comme ces acteurs s'y sont engagés".

La finance « ne fait pas tout »

"La finance peut faire beaucoup de choses mais elle ne fait pas tout. (...) Cela touche aussi à l'économie réelle", défend Pierre Ducret, membre fondateur de Finance for tomorrow, également contrôleur général et conseiller climat de la Caisse des dépôts. Depuis plus de cinq ans, elle "a un agenda propre" pour tendre vers un monde bas carbone, mais "il ne suffit pas de claquer des doigts" pour concrétiser les engagements. La finance "accepte sa responsabilité, ne serait-ce justement que parce qu'il existe des risques et que désormais les régulateurs et superviseurs lui demandent de les prendre en compte", développe-t-il.

L'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) et l'Autorité des marchés financiers (AMF), qui surveillent la finance française, ont annoncé l'an dernier mettre en oeuvre un suivi des engagements qui donnera lieu à un rapport annuel d'évaluation. Le premier est prévu pour novembre. La Banque de France va également mener en 2020 un test de résistance financier incluant des risques climatiques.

Combiné avec la pression de l'opinion publique, des ONG et des salariés en interne, le travail est ardu pour les organismes de représentation du secteur. Leurs membres "n'ont pas tous le même niveau d'engagement, des politiques différentes, pas toutes exigeantes, (...) ce sont les problèmes que rencontrent les fédérations" tenues de parler d'une seule voix, décrypte M. Ducret.

"Il faut reconnaître que le travail des ONG est un puissant stimulant dans ce domaine" tout comme "l'émulation" entre acteurs, ajoute ce spécialiste de la finance verte.

Les tiraillements sont notamment apparus lors de l'assemblée générale du pétrolier Total, avec le rejet d'une résolution climatique portée par onze investisseurs dont La Banque Postale Asset Management et Crédit Mutuel. Parmi les votes "contre", Axa et le puissant gestionnaire d'actifs Amundi, filiale du Crédit Agricole, deux groupes porteurs d'objectifs environnementaux ambitieux largement médiatisés.

L'assureur justifie ce vote par le soutien, via une autre alliance d'investisseurs (lClimate Action 100+), au projet de transition énergétique présenté par Total afin de rester "cohérent" et ne "pas disperser (ses) efforts". Chez Amundi, on l'assume par une "différence d'appréciation technique" sur la manière dont l'énergéticien aurait dû mesurer son impact selon cette résolution.

Reste que "les acteurs financiers sont en fait extrêmement longs à réagir" alors qu'"il faut organiser dès maintenant la fermeture de sites" pour atteindre la limite de 1,5 degré, tempête Lucie Pinson.

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