À l’Assemblée nationale, les députés Vincent Rolland (Savoie, DR) et Maxime Amblard (Meuse, RN) ont présenté le 17 juin dernier un rapport d’évaluation du chèque énergie. Nous avons interrogé Vincent Rolland sur le contenu de ce rapport.
Le chèque énergie est-il toujours un dispositif efficace après plusieurs crises énergétiques ?
Je ne suis pas un défenseur de la politique du chèque. Il me semble toujours plus utile de baisser les taxes sur l’électricité pour redonner du pouvoir d’achat aux ménages et éviter la gestion d’un dispositif coûteux et qui peut avoir des lacunes. Néanmoins, en l’état actuel, le chèque énergie reste un instrument nécessaire, unanimement salué lors de nos auditions comme un « bon dispositif » par les administrations, les fournisseurs comme les associations. Il affiche un taux de recours élevé et son efficacité est démontrée : en 2023, hors chèques exceptionnels, il a permis à près de 500 000 ménages de sortir de la précarité énergétique, avec un effet maximal pour le premier décile soit les personnes les plus pauvres (– 13 points de taux de précarité).
Mais notre constat est aussi celui d’un dispositif fragilisé par une gestion erratique. Le montant ne couvre plus que 10 % de la facture en 2024 (contre 12 % en 2019), faute de revalorisation depuis 2019 ; et la réforme de l’identification consécutive à la suppression de la taxe d’habitation a fait « perdre » 1,8 million de bénéficiaires en 2025. Le dispositif est donc utile mais aujourd’hui insuffisant, et il a besoin d’être renforcé d’autant plus que les tensions géopolitiques jouent sur les prix du gaz et du fioul.
Le médiateur appelle notamment à « réautomatiser l’attribution du chèque dès 2027 ». Qu’en pensez-vous ?
Nous partageons pleinement cet objectif, qui est au cœur de notre rapport. L’effondrement de la campagne 2025 (de 5,5 à 3,8 millions de chèques émis automatiquement) ne s’explique par aucun changement des critères d’éligibilité : il résulte uniquement de problèmes techniques d’appariement entre les bases fiscales et celles des opérateurs d’énergie. Nous visons donc explicitement un retour au-dessus de la barre des 5 millions de bénéficiaires dès 2027, proche des niveaux d’avant-réforme.
Cela passe par l’enrichissement des bases croisées, par la généralisation de la pré-affectation automatique sur la facture d’électricité, qui supprime de fait le non-recours, et par des contrôles renforcés sur le fichier de la part de l’ASP (ndlr : Agence de services et de paiement). La campagne 2026 valide déjà cette voie : un simple changement de méthode d’appariement a permis de réidentifier près de 650 000 ménages supplémentaires.
Vous recommandez le recours à l’IA pour améliorer le ciblage. Sous quelle forme et avec quels gains attendus ?
L’IA pourrait être utile pour faire du rapprochement de données plus performant. L’échec de 2025 venait d’une comparaison de chaînes de caractères « à l’identique » : le moindre écart de saisie sur un nom ou un libellé de voie excluait un ménage. Pour 2026, l’ASP est passée à une méthode pondérée, une forme de rapprochement qui hiérarchise les champs (code postal, prénom et numéro fiscal traités comme « pivots d’identité », nom et adresse comme plus tolérants aux erreurs) d’où les 650 000 ménages récupérés.
Concrètement, l’IA peut aller plus loin sur ce rapprochement en identifiant les simples erreurs de caractères. Les gains attendus sont triples : revenir au-dessus de 5 millions de bénéficiaires, fiabiliser le ciblage, et réduire des frais de gestion qui ont explosé. Le seul traitement du stock de réclamations 2025 (200 000 dossiers à 60 € pièce) est estimé à 12 millions d’euros.
Faut-il augmenter le montant du chèque ? Quitte à réduire le nombre de bénéficiaires ?
Oui pour l’augmentation, non pour le « quitte à ». Le montant est unanimement jugé trop faible.
Mais nous avons précisément testé l’hypothèse d’un recentrage à budget constant, la suppression de la dernière tranche pour réallouer aux plus précaires (nos scénarios 2 et 2 bis, inspirés de la Cour des comptes). Les simulations du CGDD (ndlr : Commissariat général au développement durable) sont sans appel : cela ne fait quasiment pas bouger le taux de précarité énergétique (– 0,6 à – 0,7 point sur la tranche 1), tout en faisant sortir 1,4 million de ménages du dispositif (notamment des travailleurs avec de faibles revenus) et en ramenant le nombre de bénéficiaires à 2,9 millions, le plus bas niveau depuis la création. Nous estimons donc que l’intérêt de cette option n’est pas démontré. La bonne réponse est d’augmenter le montant en y consacrant des moyens supplémentaires bien ciblés (scénario 3 bis), pas de déshabiller Pierre pour habiller Paul.
Vous évoquez l’objectif de couvrir in fine « 30 % de la facture » d’énergie des ménages les plus précaires ?
La part actuellement couverte est faible : selon le CGDD, le taux de couverture moyen est de 10 % en 2024, et même pour les ménages de la première tranche il est tombé de 21 à 17 %. L’objectif de 30 % n’est pas arbitraire : il correspond à la part des taxes dans la facture d’un ménage moyen, et à la part du loyer moyen couverte par les APL. Nous l’avons chiffré.
Porter la tranche 1 à 30 % de sa dépense énergétique (1 403 € en moyenne) et réévaluer à due proportion les autres tranches représente, dans le scénario 3, une hausse de 583 millions d’euros (+ 88 %) ; et une hausse de 840 millions d’euros environ (+ 127 %) dans le scénario 3 bis, qui ajoute la pré-affectation automatique à 100 % de recours, pour un coût total de l’ordre de 1,5 milliard d’euros. Contre-intuitivement, ce doublement améliore l’efficience du dispositif (gain de ~ 6 %), car la dépense se concentre sur les ménages dont le taux d’effort est le moins coûteux à abaisser. Sur la compensation, nous sommes clairs : nous recommandons le scénario 3 bis à condition que des économies équivalentes soient dégagées sur d’autres postes de dépenses de l’État. C’est, à nos yeux, une dépense bien mieux dirigée que le bouclier tarifaire ou les chèques exceptionnels, et cela serait une première étape vers une baisse globale des taxes sur l’électricité que nous jugeons trop élevées.
Pouvez-vous expliquer le principe de la différenciation géographique selon le degré-jour unifié ?
Le principe d’égalité n’interdit pas de traiter différemment des situations différentes, dès lors que la différenciation est en rapport avec l’objet de la loi, ici, le besoin de chauffage. Or, ce besoin varie fortement selon le climat : la zone climatique « froide » (nord, est, départements alpins) regroupe un peu plus de 20 % des ménages, mais près de 30 % des ménages en situation de précarité énergétique.
Le degré-jour unifié, ou DJU, est un indicateur qui mesure précisément l’intensité du besoin de chauffage d’une commune sur une année. L’idée est d’indexer le barème du chèque sur le DJU de la commune de résidence du bénéficiaire, pour mieux accompagner ceux qui subissent des hivers plus rigoureux. C’est faisable opérationnellement, à une maille fine. Pour la zone « douce », où la difficulté tient davantage à la mauvaise performance du bâti, la réponse prioritaire relève plutôt de la rénovation énergétique.
Lors de la réalisation de ce rapport, avez-vous eu des divergences d’appréciation avec Maxime Amblard ?
Le rapport est un travail commun : le diagnostic et les sept recommandations sont portés conjointement par les deux rapporteurs. La force de cette évaluation tient précisément à ce que ses constats (l’utilité du dispositif, l’échec technique de la campagne 2025, l’insuffisance du montant) ne relèvent pas d’une lecture partisane mais ressortent de façon convergente des auditions, de la table ronde et des simulations du CGDD.
Comment a déjà été reçu votre rapport ?
Le rapport a été examiné le 17 juin 2026 par le Comité d’évaluation et de contrôle, qui en a autorisé la publication. Nous avons pu avoir quelques échanges avec les personnes présentes. Pour le moment, il est difficile de mesurer l’impact de ce dernier, il faut que les différentes parties prenantes s’en emparent et en tirent les conclusions nécessaires.