La route vertigineuse de l’Allemagne pour le climat requiert non pas de contrer la France, mais un appui mutuel

Marc-Antoine Eyl-Mazzega

Directeur, Centre Énergie & Climat, Ifri

Trente ans après le début du processus d’intégration de la République est allemande, l’Allemagne se lance dans un nouveau chantier titanesque : atteindre la neutralité climatique en 2045 et réduire les émissions de gaz à effet de serre de 65% d’ici à 2030 (par rapport à 1990) !

Les choix allemands concernant la sortie quasi finalisée du nucléaire (trois réacteurs viennent encore d’être arrêtés, la mise à l’arrêt des trois derniers étant prévue pour la fin de l’année), ou la non limitation systématique de la vitesse sur les autoroutes, paraissent absurdes en France et à raison : les émissions du secteur électrique de la première puissance économique européenne baissent, mais en deçà du potentiel malgré les sommes colossales mobilisées et capacités renouvelables installées ; le boom des énergies renouvelables a connu un net ralentissement ces dernières années (le Japon a une capacité photovoltaïque installée supérieure, le Royaume-Uni est en tête pour l’éolien offshore) tandis que les obstacles s’élèvent partout ; le charbon et le gaz appelés pour pallier le manque de vent ont fait bondir les émissions en 2021 (AG Energiebilanzen avance le chiffre de + 4% pour les émissions de CO2 du secteur énergétique(1)) ; les secteurs du transport et du bâtiment ne progressent pas ; et les objectifs pour 2022 et 2023 sont déjà considérés comme hors d’atteinte par le nouveau vice-chancelier et ministre de l’Économie et du Climat Robert Habeck.

Si la baisse jusqu’ici d’environ 40% des émissions allemandes par rapport à 1990 paraît spectaculaire, elle s’explique en partie par la fermeture du stock de capital est-allemand (les usines très émettrices de la RDA ont pour la plupart fermé, ainsi que certaines centrales à charbon), même si dans l’ensemble, il faut aussi noter un recul de la production annuelle d’électricité à partir du charbon, de 300 TWh dans les années 2000 à 150 TWh en 2021.

L’Allemagne entend désormais accélérer sur tous les fronts et trois partis se sont alliés pour réaliser une mission impossible, ou du moins, des plus ardues...

Consciente de ce bilan très insuffisant, l’Allemagne entend désormais accélérer sur tous les fronts et trois partis se sont alliés pour réaliser une mission impossible, ou du moins, des plus ardues : parvenir à sortir du charbon dès 2030, multiplier par 4 les capacités solaires installées et par 2 les capacités éoliennes à cet horizon pour viser alors 80% d’électricité renouvelable, devenir le champion de la mobilité électrique et lancer concrètement l’économie de l’hydrogène, et ce en fermant définitivement la page du nucléaire civil. Le tout, en garantissant une énergie compétitive, sûre et verte à une industrie des plus inquiètes. Si les particuliers sont certes enclins à payer plus, et si les consommateurs doivent aussi désormais acquitter une taxe carbone croissante pour l’essence et le chauffage fossile, ils ont été soulagés par la décision du gouvernement de prendre à sa charge l’ensemble des surtaxes sur l’électricité.

L’Allemagne n’a pas le choix : la Cour constitutionnelle fait désormais peser une épée de Damoclès sur tout gouvernement sommé de réduire les émissions pour ne pas léser les générations futures. Et pour la première fois en Europe, les Verts qui pilotent le super ministère de l’Économie et du Climat, sont à la manœuvre. Berlin va devoir piloter une marche forcée sur un chemin de crête des plus étroits.

La force de l’Allemagne : une capacité financière d’emprunt gigantesque, qui sera mobilisée massivement, notamment pour l’hydrogène ou la décarbonation de l’industrie à travers les contracts for difference ou les projets importants d’intérêt européen commun (PIEC). Mais aussi, des programmes de R&D et de passage à l’échelle, notamment sur le stockage d’électricité, le solaire, l’hydrogène, l’économie circulaire, la mobilité propre. Ses paradoxes : la sortie du charbon va nécessiter plus de 20 GW de nouvelles centrales à gaz et des importations d’électricité et d’hydrogène, ou sous-produits. Mais aussi, immensément plus d’électricité bas carbone pour alimenter les 10 GW d’électrolyseurs désormais prévus pour 2030, et l’électrification du chauffage résidentiel, dont le fioul et le gaz satisfont encore 500 TWh de demande par an à l’heure actuelle.

Côté français, il faut prendre acte du choix de l’Allemagne de donner la priorité à la sortie du nucléaire aux dépens d’une décrue plus rapide de ses émissions.

Enfin, des vulnérabilités pointent car la trajectoire de décarbonation présume que tout l’environnement extérieur soit favorable. Ainsi, que les métaux soient disponibles à prix compétitif, que la Russie fournisse du gaz docilement à prix bas sans déstabiliser encore l’Ukraine, que l’hydrogène bas carbone devienne une commodité s’échangeant librement sur un marché mondial, et que les autres États membres acceptent une règlementation européenne accommodante vis-à-vis des choix allemands. Mais aussi, que la sécurité des approvisionnements électriques soit garantie par les voisins de l’Allemagne, en premier lieu la France, alors qu’elle est de moins en moins en mesure de le faire et sera confrontée à une baisse des exportations allemandes d’électricité thermique en hiver.

Côté français, il faut prendre acte du choix de l’Allemagne de donner la priorité à la sortie du nucléaire aux dépens d’une décrue plus rapide de ses émissions. Cessons de railler le bilan de la phase d’échauffement mal opportune de l’Energiewende (2000-2020) et concentrons-nous sur quatre enjeux d’un match en deux mi-temps, 2020-2030 et 2030-2045 (et non pas 2050 !) : pour peser face à l’Allemagne, il faut désormais aussi pouvoir faire valoir de vraies avancées dans la décarbonation, accélérer le déploiement des énergies renouvelables, prouver que le nucléaire nouveau est un véritable atout et piloter la décarbonation de l’industrie française et sa digitalisation, autre chantier que l’Allemagne va aborder avec du retard, mais des moyens conséquents.

Il convient aussi d’aborder d’emblée la menace qui pèse sur la sécurité des approvisionnements électriques, en sachant que l’Allemagne ajoute de nouvelles contraintes avec sa sortie complète du nucléaire ces prochains mois, mais que la situation française n’est plus exemplaire. Enfin, il faudra désamorcer les contentieux autour du nucléaire en montrant que la France et l’Allemagne ont besoin l’une de l’autre vu les défis immenses partagés : parc nucléaire vieillissant en France, insuffisantes capacités éoliennes en mer notamment, intermittence et stockage à court et plus long terme de l’électricité.

Bien entendu, il sera également nécessaire d’aborder ensemble les enjeux du paquet climat européen « Fit for 55 »(2), le débat sur l’organisation du marché européen de l’électricité, la réforme du marché carbone (ETS) ainsi que les mesures destinées à renforcer l’autonomie industrielle de l’Europe. Et enfin, profiter de la présidence française du Conseil européen, et de la présidence allemande du G7, pour peser face à la Chine, à la Russie et aux États-Unis, enclencher le mécanisme de soutien à la fermeture de centrales à charbon dans le monde, réglementer les émissions associées à nos importations, amorcer une stratégie crédible et offensive sur les métaux et minerais critiques, à la veille d’un super-cycle (boom de la demande de nombreux métaux à laquelle l’offre ne parviendra pas à s’adapter, tirant les prix à la hausse et provoquant des limitations d’approvisionnement) qui pourrait s’accompagner d’un super ouragan géopolitique dont les Européens, à l’image du gaz, feront à nouveau les frais.

En réalité, la France et l’Allemagne doivent jouer dans la même équipe pour ne pas perdre toutes les deux.

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La rédaction

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