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Interview : la Russie face à la chute des cours du pétrole

parue le
Aurélie Bros

Aurélie Bros travaille sur la Russie au sein de plusieurs instituts de recherche et est consultante à l’Observatoire franco-russe à Moscou. (©Rosneft)

Le PIB de la Russie a baissé de 3,7% en 2015 sous l'effet de la chute des cours du pétrole et des sanctions économiques occidentales liées à la crise ukrainienne. « Le sujet de l'instabilité du marché pétrolier est vital pour l'économie russe », a confirmé cette semaine le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, réagissant à l’éventualité d’un dialogue entre la Russie et les pays membres de l’OPEP. Nous avons interrogé sur ce sujet Aurélie Bros, chercheur à l’Institut de l’énergie de la Higher School of Economics de Moscou et chercheur associé au centre Russie/NEI de l’IFRI.

1) A quel point l’économie russe dépend-elle des hydrocarbures ?

Au cours des quinze dernières années, l'économie russe est devenue de plus en plus dépendante des exportations d'hydrocarbures, ce qui la rend très sensible aux évolutions des marchés des commodités. Selon la Banque centrale de Russie, les exportations pétrolières ont, entre 2000 et 2014, augmenté de 54% en volume et de 508% en valeur tandis que les exportations de gaz ont légèrement diminué en volume (d'environ 10%) alors qu'elles ont augmenté de 231% en valeur.

Au premier semestre 2015, le volume total des recettes pétrolières et gazières reçues par le budget fédéral russe a atteint près de 3 billions de roubles (environ 43,5 milliards de dollars(1)), soit environ 45% des recettes budgétaires totales. Ces revenus proviennent essentiellement de l’impôt sur les minéraux et des droits de douanes(2). L’économie russe est à ce titre exposée à un triple risque : des ressources épuisables (même si les progrès techniques rendent ce facteur moins pesant), la volatilité des prix du pétrole et la dépendance vis-à-vis de la demande extérieure.

2) Comment a évolué la production russe de pétrole face à la chute des cours ?

De 2010 à mi-2014, les prix mondiaux du pétrole avaient été relativement stables, oscillant entre 100$ et un peu plus de 110 $/baril. Depuis juin 2014, les prix se sont en revanche effondrés si bien que le prix du Brent début novembre 2015 s’élevait à 48 $/baril et celui du WTI à 45 $/baril. Au 3 février 2016, ils atteignent respectivement 29,88 $/baril et 32,72 $/baril. Parallèlement, les prix du gaz ont été tirés vers le bas puisque ceux-ci ont tendance à suivre les prix du pétrole avec un décalage. La situation actuelle est donc très inconfortable pour l’Etat russe.

Le faible prix du pétrole n'a toutefois pas eu une incidence majeure sur la production pétrolière du pays qui a atteint un pic de 10,74 millions de barils par jour (Mb/j) en septembre 2015(3). Ce maintien de la production s’explique de deux façons. Premièrement, la dévaluation du rouble a réduit les coûts des entreprises, tout particulièrement pour celles qui génèrent des gains en dollars mais qui opèrent des dépenses en roubles. Deuxièmement, la réduction du taux des droits d'exportation (associée à une hausse du taux de base de la taxe sur l'extraction du minerai) a eu un effet positif.

En définitive, la situation a avant tout nui au budget de l’État russe qui a vu sa rente diminuer.

3) La Russie prévoit-elle de maintenir son haut niveau de production ? Une rencontre avec les pays de l’OPEP pourrait-elle infléchir cette ligne ?

Le maintien de la croissance de la production pétrolière russe nécessite une augmentation de la récupération du pétrole des gisements déjà en exploitation (« brownfield ») depuis l’ère soviétique, surtout en Sibérie occidentale, et la mise en exploitation de nouveaux gisements (« greenfield »), souvent localisés dans des régions loin des infrastructures existantes, difficiles d’accès (Sibérie orientale et Arctique) et de taille inférieure.

Cela est difficilement réalisable sous le régime de taxation actuel et à l’heure où le baril de pétrole est sous la barre des 35$. Les entreprises pétrolières (Rosneft au premier chef) s’accordent sur le fait que ce secteur est trop taxé par rapport au secteur gazier et que ces taxes sont inégalement réparties entre les activités « upstream » et « downstream ». Elles appellent entre autres à une taxation des profits et non des revenus, changement qui ferait endosser à l’Etat russe le facteur risque en cas de chute significative du prix du baril de pétrole. Cela a mené à de vives discussions au cours des dernières années. La chute du prix du baril a diminué le caractère urgent d’une réforme fiscale et retardé la mise en exploitation des greenfields.

Parallèlement à cela, le marché pétrolier mondial continue à être suralimenté. En 2015, les faibles prix du pétrole ont soutenu la croissance de la consommation (+ 1,8 Mb/j), essentiellement tirée par la Chine et les États-Unis qui ont constitué de larges stocks. D’après l’AIE, la demande de pétrole devrait connaître un rythme d'expansion moins vigoureux en 2016 (+ 0,6 Mb/j à + 1,2 Mb/j), ce qui est de facto négatif pour les pays producteurs. L'arrivée de barils iraniens supplémentaires sur le marché mondial pourrait en outre faire de l’ombre aux bruts lourds de qualité similaire de Russie mais aussi d’Arabie Saoudite et d'Irak.

Il est certain qu’une limitation de la production pétrolière pourrait mener à une hausse des prix mais cela demanderait qu’un consensus soit obtenu. Cela risque d’être très difficile, d’autant plus que l’OPEP a montré certains signes de dysfonctionnement ces dernières années et que ses membres ne font pas tous face aux mêmes difficultés tant sur le plan politique et économique. En 2012, le cartel a fixé une production journalière de 30 millions de barils sans pour autant clarifier la répartition de cette production entre États membres. La production a ensuite dépassé à maintes reprises les quotas. Des pays comme l’Irak (qui lutte contre l’État islamique), l’Iran, la Libye (qui subit une guerre civile) et le Venezuela ont besoin d’un baril à environ 100 $ pour équilibrer leur budget national, ce qui n’est pas le cas de l’Arabie saoudite, du Koweït ou des Émirats arabes unis.

4) Comment l’État russe fait-il face à la chute de ses revenus ?

A partir des années 2000, la balance des paiements de la Russie était redevenue progressivement positive, essentiellement grâce à la hausse des cours du pétrole. Le gouvernement russe a alors commencé à accumuler des réserves de change destinées à être utilisées pendant les périodes de baisse temporaire du prix du pétrole.

Un fonds de stabilisation du pétrole, établi en 2004, a été directement financé par les « surplus » provenant de l’impôt sur les minéraux. En février 2008, ce fonds a été divisé en deux groupes : le « fonds de réserve » avec une fonction de stabilisation et la « caisse nationale de prévoyance » avec une fonction d’épargne. Pour simplifier, les revenus du pétrole au-dessus du budget ont été transférés à ces fonds(4)

Fin 2014, le gouvernement russe a décidé de puiser dans les réserves pour faire face au déficit budgétaire, rééquilibrer la balance des paiements et fournir une aide financière à certaines banques et entreprises d'État. Cet argent a été utilisé comme un tampon pour éviter des ajustements abrupts des dépenses. Toutefois, à en juger par les calculs effectués par le ministère des Finances, le fonds de réserve pourrait rapidement se tarir. Cela pourrait hypothétiquement se produire durant la première moitié de 2018, un signe que les actifs n’ont pas été suffisamment accumulés au cours des dernières années.

Du point de vue de l’État, la situation est délicate puisque sa priorité à court terme est de stabiliser son budget et d’éviter les mesures impopulaires (diminution du fonds de pension, remise en question des politiques sociales ou encore augmentation de l’impôt sur le revenu) à l’approche des élections parlementaires et présidentielle qui auront lieu respectivement en 2016 et 2018.

5) Comment les sanctions occidentales affectent-elles aujourd'hui les entreprises pétrolières russes ?

Les sanctions économiques et sectorielles portent sur trois points :

  • le gel des avoirs (des citoyens/entités européens ou des États-Unis ne peuvent plus acheter des obligations, des actions ou des produits financiers auprès d’institutions russes) ;
  • les restrictions en matière d’investissements, la juridiction américaine limitant l’accès de certaines entreprises pétro-gazières russes aux financements de long terme (plus de 90 jours) sur les marchés financiers internationaux. Cela pose d’importants problèmes pour financer des infrastructures énergétiques qui nécessitent précisément des investissements sur le long terme ;
  • les restrictions en matière de transferts de technologie et d’assistance technique (offshore profond, pétrole non conventionnel, projets dans l’Arctique).

Rosneft et Gazprom Neft sont les plus sévèrement sanctionnés. Il existe toutefois des différences notables entre les sanctions sectorielles américaines et européennes. Gazprom, Novatek et Surgutneftegas ne sont pas sanctionnés par les Européens tandis que ces entreprises le sont par les États-Unis. Malgré cette disparité, la principale difficulté pour les entreprises russes reste la difficulté à lever de l’argent. 

Cela aura des répercutions négatives sur un grand nombre de projets qui pourraient ne pas aboutir ou être retardés. Par exemple, le projet Yamal LNG a été ralenti en raison de la difficulté d’accéder aux financements. Dans ce contexte (sanctions + faibles cours du pétrole), plusieurs entreprises occidentales comme Statoil, BP et ExxonMobil ont par ailleurs déjà décidé de reporter des projets avec Rosneft en Russie.

Pour des raisons politiques, il n’est pas improbable que le gouvernement russe encourage vivement les entreprises à prioriser les projets d’Extrême Orient qui visent à alimenter le marché chinois. La dernière visite de Dmitri Medvedev en Chine en décembre 2015 pourrait notamment s’avérer positive pour des entreprises telles que Novatek qui doit vendre 9,9% de ses parts dans le projet Yamal GNL au fonds chinois Silk Road.

Sources / Notes
  1. Avec un taux 1RUB = 0,014451 US$.
  2. Ces droits sont payés par les acheteurs et les entreprises pétro-gazières les reversent ensuite à l’Etat.
  3. Source : rbc.ru.
  4. Le gouvernement a voté en septembre 2015 le gel de cette règle pour l'année 2016 même si les prix du pétrole devaient augmenter au cours de l'année.

Centre Russie/NEI de l'Ifri