En juillet dernier, Clément Le Roy, responsable de la Practice Énergie et Environnement chez Wavestone, avait souligné dans une tribune l’intérêt, avec ce nouvel outil, de « passer d'une politique fondée sur la subvention d'un équipement à une logique d'accès à un service énergétique ». Nous l’avons à nouveau interrogé sur ce dispositif dont la réussite dépend, selon lui, « moins de la technologie que de la capacité de ces acteurs à coordonner financement, travaux, maintenance et relation client ».

Le dispositif officialisé est-il fidèle à l'ambition que vous décriviez cet été ?

Lorsque j’avais commenté le dispositif en juillet, l'idée centrale était qu'il fallait sortir d'une logique purement technologique pour entrer dans une logique de service. Le principal frein à l'installation d'une pompe à chaleur n'est pas l'absence d'intérêt économique ou environnemental, mais le coût initial, la complexité du parcours et la perception du risque par les ménages.

Le dispositif dévoilé par le gouvernement va précisément dans cette direction. Il ne propose pas simplement une aide supplémentaire à l'investissement. Il repose sur une offre intégrée associant l'équipement, son installation, son financement, la maintenance ainsi qu’une offre de fourniture d'électricité à prix fixe pendant trois ans à laquelle le ménage reste libre de souscrire. L'ambition affichée est simple : permettre à un ménage de remplacer sa chaudière gaz ou fioul sans augmenter sa dépense mensuelle de chauffage pendant les premières années.

C'est un changement de paradigme important. Jusqu'à présent, la politique publique aidait à acheter un équipement. Désormais, elle cherche à garantir un résultat économique concret pour le consommateur : se chauffer mieux, avec moins d'énergies fossiles, sans dégrader son budget.

Ce « changement de paradigme » est aussi reflété par les lauréats annoncés…

C'est probablement l'élément le plus structurant du dispositif. Le gouvernement a retenu six groupements d'acteurs capables de porter l'ensemble de la chaîne de valeur. On retrouve Effy associé à Octopus Energy, Hellio avec plusieurs partenaires énergétiques et financiers, Saunier Duval avec Alterna Énergie et Cofidis, IZI by EDF avec Domofinance, Engie avec Hello Watt ainsi qu'un consortium associant notamment Sonepar et TotalEnergies. Ces consortiums ont été sélectionnés pour proposer des offres clés en main aux ménages modestes.

C'est une évolution majeure car la réussite du dispositif dépend moins de la technologie que de la capacité de ces acteurs à coordonner financement, travaux, maintenance et relation client. L'une des leçons des précédents dispositifs de rénovation énergétique est que le parcours utilisateur est souvent aussi important que le niveau d'aide lui-même. Un ménage ne veut pas gérer successivement un bureau d'études, un installateur, un organisme de financement, un énergéticien puis un mainteneur. Il souhaite un interlocuteur unique qui porte le résultat final. Les opérateurs deviennent ainsi de véritables agrégateurs de services énergétiques. C'est probablement l'un des aspects les plus innovants du dispositif.

Quels bénéfices peut-on attendre de ces nouvelles offres intégrées ?

Le principal mérite de ce dispositif est de s'attaquer à ce qui constitue aujourd'hui le véritable verrou de l'électrification du chauffage : non pas le coût d'usage, mais le coût d'entrée. Depuis plusieurs années, les pompes à chaleur démontrent leur intérêt économique et environnemental. Pourtant, pour de nombreux ménages, notamment modestes, plusieurs milliers d'euros restent à avancer avant de pouvoir bénéficier des économies promises. Le leasing social cherche précisément à faire disparaître ce frein.

Au-delà de son impact social, ce mécanisme traduit une évolution plus profonde de la transition énergétique. Jusqu'à présent, nous raisonnions essentiellement en termes d'équipements : combien de pompes à chaleur installer, combien de véhicules électriques vendre, combien de panneaux solaires raccorder. Le dispositif introduit une logique différente, centrée sur le service rendu au consommateur. Ce qui importe n'est plus seulement de posséder une pompe à chaleur, mais de se chauffer à moindre coût, avec un niveau de confort garanti et sans risque financier majeur.

Cette approche pourrait avoir des effets beaucoup plus larges que les seuls 55 000 ménages visés aujourd'hui. Elle contribue à faire émerger une nouvelle économie de l'électrification, dans laquelle financement, fourniture d'énergie, maintenance et équipements sont intégrés dans une même proposition de valeur. C'est une tendance que l'on observe déjà dans la mobilité électrique et qui pourrait progressivement transformer d'autres usages énergétiques, notamment la production solaire en autoconsommation, le stockage domestique, la recharge des véhicules électriques ou encore la rénovation énergétique globale des logements.

Avec la promesse de ne pas alourdir les dépenses mensuelles des ménages et seulement 55 000 bénéficiaires, ce dispositif pourrait être victime de son succès comme le leasing social pour les véhicules électriques. Identifiez-vous des freins au dispositif ?

Le chiffre de 55 000 pompes à chaleur est à la fois significatif pour amorcer un marché et limité au regard du besoin potentiel. Il représente un volume suffisant pour éprouver le modèle à l'échelle industrielle, structurer les chaînes de partenaires et mesurer la réalité des économies promises. Mais il reste modeste face au seul parc chauffé au fioul : l'Insee dénombrait encore 2,6 millions de résidences principales concernées en 2022, dont près d'un ménage sur deux en situation de vulnérabilité énergétique. À cela s'ajoutent les maisons chauffées au gaz susceptibles de basculer vers une pompe à chaleur.

Il n'existe toutefois pas, à ma connaissance, de chiffrage public consolidé du vivier réellement éligible. Celui-ci est plus étroit que le nombre de ménages répondant aux seuls critères de revenus : il faut également être dans un logement techniquement adapté, généralement une maison individuelle équipée d'un chauffage central à eau, avoir une chaudière à remplacer et pouvoir engager les travaux nécessaires. Même après application de ces filtres, le marché potentiel se compte vraisemblablement en plusieurs centaines de milliers de ménages. Les 55 000 installations constituent donc davantage une première marche qu'un plafond correspondant à la demande possible.

Pour autant, l'éligibilité ne se traduira pas mécaniquement par une souscription. Certains ménages pourront hésiter à s'engager dans la durée, à souscrire un financement ou à regrouper équipement, maintenance et énergie auprès d'un même opérateur. D'autres craindront des travaux complexes, une performance moindre dans une maison mal isolée, le bruit ou l'encombrement de l'unité extérieure, une hausse de la facture d'électricité après la période de prix fixe, ou encore une perte de liberté dans le choix de leurs prestataires, même si la souscription à l'offre d'électricité reste facultative.

La qualité de l'étude préalable, la lisibilité du coût total, des garanties et des conditions de sortie, ainsi que la présence d'un interlocuteur unique seront donc déterminantes. Enfin, l'enjeu majeur restera celui de la confiance : l'ADEME confirme les très bonnes performances moyennes des pompes à chaleur, mais relève qu'environ un tiers des installations étudiées pourraient être améliorées en raison de problèmes de dimensionnement, d'installation ou de réglage. Le succès du dispositif dépendra donc autant de la qualité d'exécution et du service après-vente que du niveau de l'aide.