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L’énergie, grande absente du second tour de la présidentielle

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Présidentielle

Emmanuel Macron et Marine Le Pen sont arrivés en tête du 1er tour de l’élection présidentielle le 23 avril. (©photo)

Lors du débat du 3 mai 2017, aucun des deux candidats à la présidence de la République n’a abordé les questions énergétiques et climatiques dans ses interventions(1). Il existe pourtant sur ces sujets cruciaux des divergences entre les programmes d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen. Et certaines mesures de la candidate du Front national peuvent interpeller…                                  

Énergies renouvelables et loi de transition

Emmanuel Macron et Marine Le Pen portent un regard très différent sur la loi de transition énergétique pour la croissance verte adoptée en France à l’été 2015.

Emmanuel Macron se place dans la continuité de cette loi et souhaite en respecter la plupart des grands objectifs (32% d’énergies renouvelables dans la consommation finale d’énergie en France en 2030, montée progressive de la contribution climat-énergie jusqu’à 100 €/tCO2 en 2030, etc.) même si « les moyens à mettre en œuvre » sont actuellement insuffisants à son sens. Le candidat d’En Marche s’est entre autres engagé à doubler d’ici à 2022 les capacités photovoltaïques et éoliennes installées en France.

Marine Le Pen souhaite au contraire ne pas suivre une partie des lignes directrices de la loi de transition énergétique qu’elle qualifie de loi « mondialiste », dénonçant l’importation de « panneaux solaires chinois et d’éoliennes allemandes ou danoises ». La candidate du Front national entend développer « massivement certaines filières françaises » (solaire, biogaz, bois-énergie) mais elle souhaite décréter un moratoire « immédiat » sur l’éolien.

Le regard des Professeurs émérites Jean-Marie Chevalier (Paris-Dauphine) et Jacques Percebois (Montpellier I) : Jacques Percebois rappelle que « les filières européennes de panneaux solaires ont quasiment disparu » sous la pression du dumping de la concurrence chinoise. Selon lui, la reconstruction d’une filière française pour un marché limité prendrait du temps et conduirait à renchérir le coût des panneaux et in fine celui du kWh (la baisse des coûts observée jusqu’ici étant « largement due à des effets d’échelle, donc à la présence d’un grand marché »). Pour Jean-Marie Chevalier, l’émergence de filières industrielles françaises est encore « partiellement possible pour l'éolien » (mais Marine Le Pen compte instaurer un moratoire sur cette énergie) ainsi que « pour certains composants du solaire, les films minces par exemple, mais les coûts seront augmentés par rapport aux importations, sachant que l'on est dans un contexte de concurrence internationale ». Les filières du biogaz et de la géothermie sont en revanche déjà « très nationales », rappelle Jean-Marie Chevalier. Jacques Percebois déplore par ailleurs que « le programme du FN ne parle pas de la taxe carbone », élément central d’une transition vers un système énergétique décarboné.

Énergies fossiles et facture énergétique

Les deux candidats s’engagent à réduire l’importance dans le mix français des énergies fossiles qui comptent pour 67,5% de la consommation finale d’énergie en France en 2016 (hors électricité).

Emmanuel Macron, qui appelle à « sortir des énergies fossiles », s’est engagé à fermer dans un premier temps les dernières centrales électriques au charbon en France durant le prochain quinquennat. Ces dernières ne comptaient toutefois que pour 1,4% de la production électrique en 2016. Le candidat d’En Marche annonce qu’il ne délivrera pas de nouveau permis d’exploration d’hydrocarbures.

Marine Le Pen qualifie également de « priorité » l’élimination des énergies fossiles. La candidate du Front national met en avant le développement de la mobilité électrique, notamment grâce au vecteur hydrogène (utilisé dans des piles à combustible). Elle souhaite par ailleurs maintenir l’interdiction de l’exploitation du gaz de schiste, « tant que des conditions satisfaisantes en matière d’environnement, de sécurité et de santé ne seront pas réunies »(2), se réservant ouverte la possibilité d’une future exploitation.

Les mesures protectionnistes de Marine Le Pen auraient un impact important sur « le prix du gaz et du pétrole pour lesquels nous dépendons à près de 100 %  des importations », rappelle Jean-Marie Chevalier. En cas de sortie de l’euro, la facture liée à ces importations serait encore « renchérie mécaniquement, avec une baisse de la monnaie nationale par rapport au dollar », précise Jacques Percebois.

Énergie nucléaire et EDF

La place de l’énergie nucléaire dans le futur mix électrique français (72,3% en 2016) aura été fréquemment abordée lors de la campagne de cette élection présidentielle, en particulier début avril 2017 après la validation par le Conseil d’administration d’EDF d’une fermeture « sous conditions » de la centrale de Fessenheim(3).

Emmanuel Macron souhaite conserver l’objectif de 50% de nucléaire dans le mix électrique français à l’horizon 2025 qui est inscrit dans la loi de transition énergétique. Il confirme qu’il fermera la centrale nucléaire de Fessenheim à l’entrée en service de l’EPR de Flamanville, courant 2019 selon le calendrier actuel. Pour le reste du parc nucléaire en service, Emmanuel Macron souhaite attendre l’avis de l’ASN sur la prolongation éventuelle de la durée de vie des réacteurs (qui est attendu fin 2018 ou en 2019). Précisons qu’un membre de l’entourage du candidat a indiqué le 3 mai à Reuters que 2025 ne constituait pas « une date fatidique » pour réduire à 50% la part du nucléaire. Cette confidence a fait grimper l’action d’EDF de près de 3,7% le 3 mai(4).

Marine Le Pen juge pour sa part « irréaliste » la réduction simultanée de la consommation des énergies fossiles et nucléaire. La candidate du Front national souhaite à ce titre prolonger l’exploitation du parc nucléaire en service avec les investissements de sûreté exigés par l’ASN. Elle s’oppose à la fermeture de la centrale de Fessenheim et annonce vouloir renationaliser l’exploitant du parc EDF.

D’un point de vue économique, la non-fermeture de Fessenheim et la prolongation du parc nucléaire constituent pour Jacques Percebois « la seule mesure positive » du programme « énergie » de Marine Le Pen. En ce qui concerne la renationalisation d’EDF, l’État est déjà actionnaire à 83,1%, le reste du capital étant détenu par les salariés et de petits actionnaires(5). En cas de renationalisation, il faudrait indemniser ces derniers qui « seraient perdants car le cours des actions d’EDF est bien inférieur au cours plafond et même au cours d’introduction en bourse », précise Jacques Percebois. Jean-Marie Chevalier juge pour sa part cette hypothétique renationalisation « coûteuse et irresponsable, sauf à vouloir que l'Etat (très endetté) reprenne tout en main, ce qui est la vision du FN : coûteux par le rachat des parts, irresponsable par un transfert de responsabilité vers l'État et une gouvernance d'EDF qui sera très difficile », estime Jean-Marie Chevalier.

Rénovation thermique, fiscalité diesel et tarifs réglementés

Emmanuel Macron estime que, pour mettre en œuvre la transition énergétique, « la réussite se joue dans les dix ans qui viennent ». Le candidat d’En Marche souhaite consacrer 15 milliards d’euros à la rénovation énergétique des bâtiments ainsi qu’à la conversion des vieux véhicules et à l’accompagnement de la transition dans les territoires. Emmanuel Macron s’engage à diviser par 2 le nombre de logements « passoires thermiques » d’ici à 2022 et à les supprimer en dix ans (avec une interdiction de location des « passoires thermiques » à partir de 2025). Le crédit d’impôt pour la transition énergétique servant à financer en partie les travaux de particuliers serait transformé en prime « perceptible sans délai au moment des travaux »(6). Dans le secteur des transports, Emmanuel Macron s’engage entre autres à aligner la fiscalité du diesel sur celle de l’essence et à créer une prime de 1 000 euros pour le remplacement de véhicules fabriqués avant 2001 par des voitures « plus écologiques », neuves ou d’occasion.

Marine Le Pen annonce dans son programme vouloir « faire de l’isolation de l’habitat une priorité budgétaire du quinquennat afin de lutter contre la précarité énergétique et agir directement sur le pouvoir d’achat des Français ». Elle propose la création par la Banque de France d’un prêt à taux zéro destiné à financer la rénovation thermique des logements. Un dispositif proche de celui existant sur l’Eco-PTZ (distribué par les banques commerciales)(7). Marine Le Pen est opposée à toute augmentation de la fiscalité du diesel qui affecterait selon elle des familles modestes (incitées à opter pour le diesel dans le passé). La candidate du Front national annonce par ailleurs vouloir baisser « immédiatement de 5% » les tarifs réglementés du gaz et de l’électricité.

Ce n’est pas au Président ou au gouvernement de fixer les tarifs réglementés, rappelle Jacques Percebois. Les gels des tarifs réglementés imposés par Ségolène Royal durant le quinquennat qui s’écoule ont d’ailleurs été suivis de factures de rattrapage. « Si on baisse artificiellement ces tarifs réglementés, il faudra compenser le manque à gagner des opérateurs et donc recourir à l’impôt, ce que le consommateur ne paiera pas sera payé par le contribuable », précise Jacques Percebois. Jean-Marie Chevalier confirme que « le gouvernement peut de plus en plus difficilement agir sur les tarifs qui, d'ailleurs, portent sur une fraction de plus en plus réduite de la consommation ». Selon Jacques Percebois, l’État dispose in fine d’un seul vrai instrument entre ses mains au niveau des tarifs : « jouer sur les tarifs sociaux électricité et gaz (qui vont être remplacés par un « chèque énergie ») qui sont aujourd’hui réservés aux ménages en situation de précarité énergétique » (« TPN », tarifs de première nécessité). Mais là encore, « il faut que le manque à gagner soit financé par la CSPE, donc par les autres consommateurs ».