Nous avons interrogé Jérôme Sabathier, chef du département Économie et évaluation environnementale chez IFP Énergies nouvelles, sur la situation de ces pays producteurs de pétrole.
L'OPEP+ a annoncé le 7 juin une hausse de ses quotas de production en juillet. Est-ce un effet d'annonce alors que le détroit d'Ormuz était alors toujours bloqué ?
Clairement, oui. Sept membres clés de l'OPEP+ ont acté dimanche 7 juin une quatrième hausse mensuelle consécutive de leurs objectifs de production, de 188 kb/j pour juillet, la même ampleur que celle décidée pour juin. Mais l'écart entre quotas annoncés et production réelle est devenu béant : entre avril et juin, ces pays ont relevé leurs objectifs d'environ 600 kb/j, alors que leur production effective s'est effondrée avec la chute des exportations des pays du Golfe de près de 10 Mb/j.
Cette augmentation de la production de l'OPEP+ a très peu de signification tant que le détroit d'Ormuz reste fermé. Il s'agit donc surtout d'un signal politique : maintenir l'apparence d'une trajectoire de reconquête de parts de marché et préparer le terrain pour 2027.
Le détail de cet ajustement de 188 kb/j par pays, pour juillet 2026, selon le communiqué de l'OPEP du 7 juin :
| Pays | Hausse annoncée (kb/j) | Plafond de production pour juillet 2026 (kb/j) |
|---|---|---|
| Algérie | 6 | 995 |
| Irak | 26 | 4 378 |
| Koweït | 16 | 2 644 |
| Arabie saoudite | 62 | 10 353 |
| Kazakhstan | 10 | 1 608 |
| Oman | 5 | 831 |
| Russie | 62 | 9 824 |
| Total | 188 | — |
Hausse annoncée et plafonds de production par pays pour juillet 2026 (source : OPEP, communiqué du 7 juin 2026).
Les Émirats arabes unis ont quitté l'OPEP le 1er mai dernier. Pouvez-vous en rappeler les raisons ?
Annoncé le 28 avril pour une entrée en vigueur le 1er mai, ce retrait met fin à soixante ans de participation des Émirats arabes unis à l'organisation. Officiellement, Abou Dhabi invoque un réalignement stratégique et la volonté de retrouver plus de flexibilité, à l'issue d'un examen approfondi de leur politique de production, de leurs capacités actuelles et futures.
La vraie raison est plus la frustration liée aux quotas : les Émirats ont massivement investi pour porter leur capacité au-delà de 4 Mb/j (objectif de 5 Mb/j en 2027), un niveau bien supérieur au plafond que leur imposait l'OPEP+.
Quel impact concret a eu ce départ surprise ? D'autres membres sont-ils susceptibles de suivre la même voie ?
À très court terme, l'impact est limité par la force des choses : le détroit d'Ormuz reste fermé, donc les Émirats ne peuvent pas exporter beaucoup plus qu'aujourd'hui. Ils disposent certes de l'oléoduc Abu Dhabi-Fujairah, mais sa capacité reste limitée à 1,5 Mb/j et ne peut compenser l'ensemble des flux bloqués. C'est à moyen terme, une fois Ormuz rouvert, que l'effet sera tangible : libérés des quotas, les Émirats pourraient ajouter potentiellement de 500 000 à 800 000 barils par jour à moyen terme, ce qui pèserait sur les prix et compliquerait l'arbitrage des membres restants entre discipline collective et intérêts nationaux.
Il faut rappeler que les EAU disposaient avant la guerre d'une capacité de réserve de 0,6 Mb/j, la deuxième capacité de réserve de l'OPEP après l'Arabie saoudite (2,4 Mb/j) et devant l'Irak (0,5 Mb/j).
L'Iran fait en revanche toujours partie de l'OPEP. L'organisation arrive-t-elle à maintenir le dialogue malgré la crise actuelle et les frappes iraniennes contre d'autres membres ?
Sur le strict plan institutionnel, l'OPEP+ continue de fonctionner et de prendre des décisions collectives : la réunion du 7 juin a rassemblé l'ensemble des membres, et les ministres n'ont apporté aucune modification à la politique de production du groupe, qui reste en vigueur jusqu'à fin 2026.
L'Iran, de son côté, est de fait exonéré de quotas, étant déjà touché par des sanctions. Cela dit, le climat est sûrement tendu : l'Iran a frappé directement plusieurs pays du Golfe membres de l'OPEP+ (Émirats, Koweït, Arabie saoudite via les bases américaines), avec des ripostes saoudiennes, koweïtiennes et émiraties en retour.
Comment la situation actuelle affecte-t-elle la Russie et ses revenus pétroliers ?
La Russie est un des grands bénéficiaires budgétaire de la crise, via l'effet prix. Le baril Oural FOB Primorsk est monté à 96 $/b en avril (contre 43 $/b en février). Les revenus pétroliers russes sont passés de 11 G$ en janvier à 19,2 G$ en avril selon l'AIE. Mais l'effet n'est pas univoque : côté volumes, les frappes ukrainiennes sur les terminaux d'exportation russes (Baltique, mer Noire) ont fait reculer les exportations de pétrole et produits, qui sont passées de 7,5 Mb/j en janvier à 7,0 Mb/j en avril.
Quelle est la part actuelle de l'OPEP et de l'OPEP+ dans l'offre mondiale de pétrole ? Quelles sont les capacités de production supplémentaires que l'OPEP pourrait réellement déployer à l'heure actuelle ? Et après le déblocage du détroit d'Ormuz ?
Avant la crise, l'OPEP+ (22 pays) représentait près de la moitié de la production mondiale de pétrole (48 % en 2025 selon l'AIE), l'OPEP seule pesant plutôt autour de 32 %. Avec la crise, ces chiffres sont devenus largement théoriques : selon l'AIE, environ 12 % de l'offre mondiale a été retirée des marchés au pic de la crise, et les États arabes du Golfe ont réduit leur production d'au moins 10 millions de barils par jour dès la mi-mars.
Après une réouverture du détroit, les Émirats, libérés des quotas, pourraient porter leur production vers leur capacité soutenable de 4,3 Mb/j (objectif 5 Mb/j en 2027), contre environ 3,6 Mb/j en février soit potentiellement 0,7 à 1,4 Mb/j supplémentaires de leur seul fait (mais plus vraiment comptabilisés comme OPEP) plus le reliquat des coupes volontaires des huit membres OPEP+. L'EIA dans son dernier rapport mensuel de juin anticipe une augmentation de la production de l'OPEP+ de 6,4 Mb/j en 2027.
Que change selon vous l'annonce ce 14 juin d'un protocole d'accord des États-Unis avec l'Iran ?
L'accord de dimanche soir entre les États-Unis et l'Iran a été salué par les marchés avec une baisse significative du prix du Brent à 83 $/b. Il convient toutefois de rappeler que cet accord n'est, à ce jour, pas signé, que des annonces de fin imminente du conflit ont déjà été formulées à plusieurs reprises au cours des derniers mois sans aboutir, et que sa mise en œuvre effective à supposer qu'il soit signé nécessitera probablement un certain délai. Les événements de dimanche dernier illustrent la fragilité de l'accord, l'Iran conditionnant désormais tout accord avec Washington à un cessez-le-feu complet incluant le Liban.
Malgré ce repli des prix, les niveaux des stocks pétroliers mondiaux sont bas et pourraient continuer de se dégrader durant la période de forte demande estivale si les flux pétroliers ne se normalisent pas rapidement.