La vision de…
Alexandre Rojey

Fondateur et animateur du think tank IDées de la Fondation Tuck

S’interroger sur l’avenir de l’énergie à l’horizon 2050 conduit tout d’abord à faire la différence entre nos souhaits et la réalité. Pour répondre à nos vœux, l’énergie devrait être abondante, non polluante et disponible pour tous. Toutefois, les incertitudes sont nombreuses et il sera sans doute difficile de réunir tous les avantages espérés. 

Globalement, la demande d’énergie va encore augmenter, en raison de la démographie et de la progression du niveau de vie. Le niveau de la population mondiale a été revu à la hausse dans les dernières prévisions de l’ONU. La valeur médiane de la fourchette envisagée est de 9,7 milliards d’habitants en 2050, au lieu de 7,2 milliards en 2014(1). La consommation annuelle d’énergie primaire est de 1,9 tonne d’équivalent pétrole (tep) par habitant en 2014, avec des écarts très importants : 6,9 tep par habitant aux États-Unis, 3,7 tep en France, mais seulement 0,6 tep en Inde.

Les pays émergents et en développement, dont le poids démographique va devenir prédominant, vont tout faire pour rapprocher leurs conditions de vie de celles qui prévalent dans les pays occidentaux. La consommation moyenne d’énergie par habitant devrait continuer à croître et pourrait se situer entre 2,5 et 3 tep par habitant en 2050. Dans ces conditions, un doublement de la demande mondiale d’énergie primaire en 2050 par rapport au niveau de 2014 paraît vraisemblable. Le niveau de cette demande reste toutefois lié à l’évolution de la conjoncture économique mondiale et donc dépendant de multiples facteurs.

Par ailleurs, les transformations énergétiques sont relativement lentes. En 2050, la part des énergies fossiles dans le mix énergétique mondial risque d’être encore relativement élevée et la transition énergétique sera loin d’être achevée. Ainsi, dans son scénario de référence « New Policies », l’Agence internationale de l’énergie (AIE) prévoit une part d’énergies fossiles de 74% dans la consommation mondiale d’énergie primaire en 2040(2).

Dans de telles conditions, il sera extrêmement difficile de diviser par 2 les émissions de dioxyde de carbone, comme le nécessiterait la limitation à 2°C de l’élévation de la température moyenne d’ici la fin du siècle. La principale menace est liée à une utilisation intensive du charbon pour la production d’électricité. La substitution du gaz naturel au charbon, qui permet de réduire les émissions de CO2 par un facteur allant de 2 à 3, tout en assurant une fourniture en back-up des énergies renouvelables, représente sans doute l’une des meilleures options au cours de la période de transition à venir.

Par rapport à cette évolution « tendancielle », peut-on prévoir des ruptures ? Le développement très rapide des technologies numériques conduit souvent à une perception très optimiste des progrès technologiques. Or, dans le secteur de l’énergie, si des améliorations incrémentales sont constamment apportées, aucune rupture majeure de type « fusion froide » n’est intervenue au cours des cinquante dernières années et il paraît aujourd’hui peu probable qu’une nouvelle forme d’énergie puisse être exploitée d’ici 2050, tout recours à la fusion étant renvoyé au moins jusqu’à la fin du siècle. Les principaux progrès actuels concernent une utilisation plus « intelligente » de l’énergie, grâce à la mise en œuvre des technologies numériques (smart cities, smart grids, etc.). Dans ces conditions, on ne peut sans doute pas exclure une rupture technologique soudaine mais il serait hasardeux aujourd’hui de tabler sur une telle possibilité.

Par ailleurs, une rupture catastrophique, telle qu’un effondrement de la biodiversité et des écosystèmes au niveau mondial, un conflit nucléaire ou une pandémie à l’échelle mondiale, dont la menace est périodiquement agitée, pourrait transformer radicalement la situation, en réduisant sensiblement le niveau de la population humaine et en plongeant des régions entières dans le chaos.

Si l’on écarte, au moins provisoirement, un tel scénario, les évolutions suivies devraient être graduelles, comme le montre le scénario de référence de l’AIE. Néanmoins, au moins vers la fin de la période, une inflexion plus marquée devrait accompagner un épuisement progressif des énergies fossiles et une aggravation probable du réchauffement climatique. En ce qui concerne les hydrocarbures de roche-mère, même si leur production aux États-Unis perturbe provisoirement l'équilibre offre-demande (conduisant à un prix relativement bas du baril), les volumes en jeu ne semblent pas de nature à empêcher un déclin progressif des réserves disponibles à l'horizon 2050. Par ailleurs, les conditions économiques et les pénalisations liées à l'environnement vont jouer également.

Deux tendances pourraient alors se faire jour. Soit, une accentuation du rôle de la technologie, une poursuite de la croissance de la consommation d’énergie et le recours à des sources concentrées d’énergie. Un tel scénario implique sans doute un large recours au nucléaire, en dépit des réticences qu’une telle option peut susciter. Soit, au contraire, une diminution à l’échelle mondiale de la consommation d’énergie et un large déploiement des énergies renouvelables. La réduction de la quantité d’énergie disponible par habitant pourrait toutefois avoir un impact sur le niveau de vie et se traduire par une augmentation des inégalités.

Face à ces incertitudes, l’effort prioritaire dans un pays comme la France consiste dès maintenant à réduire la consommation d’énergie, par des actions portant à la fois sur la sobriété et sur l’efficacité, ce qui contribue à réduire la tension sur l’offre et également à limiter les émissions de gaz à effet de serre. Les choix à effectuer doivent également tenir compte du rôle important de l’énergie comme facteur de compétitivité économique et en matière d’emplois.

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Sources / Notes
  1. United Nations, Department of Economic Affairs, Population Division, World Population Prospects, the 2015 Revision.
  2. IEA World Energy Outlook 2016.