La vision de…
Bertrand Collomb

Président d’honneur de Lafarge
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

L’expérience montre que, lorsque nous essayons de prévoir les changements à venir, nous surestimons souvent ce qu’une action volontariste peut obtenir à court terme (2 à 5 ans) mais nous sous-estimons les changements que des évolutions structurelles peuvent entraîner à long terme (au-delà de 15 ans). C’est probablement vrai dans le domaine de l’énergie comme dans les autres domaines. 

Dans le scénario principal de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) pour 2040(1), les consommations énergétiques croîtraient d’environ 1% par an. Malgré une forte croissance des énergies renouvelables, qui couvriraient 60% de la croissance des besoins d’électricité, la part des combustibles fossiles ne serait que faiblement réduite.

Que peut-il se passer qui conduise à une évolution très différente ?

Une chose est à peu près certaine : il y aura, en 2050, 2 milliards de personnes supplémentaires, de plus en plus localisées dans des agglomérations urbaines, essentiellement en Afrique et en Asie.

La révolution digitale est en marche mais a encore peu d’impact sur les consommations énergétiques. On peut imaginer qu’elle conduira –  par un pilotage « intelligent » des consommations – à une réduction plus rapide de l’intensité énergétique. Il ne serait pas absurde, par analogie avec les effets des politiques industrielles, de gagner 30 à 40% par une pleine utilisation de ces techniques (donc au bout d’un temps assez long au niveau mondial).

L’apparition du gaz de schiste renvoie à plus tard l’épuisement des ressources pétrolières et gazières et le charbon n’a guère de limite prévisible. Cependant, certaines réserves ne redeviendront exploitables qu’à un prix plus élevé du pétrole, et le retour du baril à un prix de 80 $ ou davantage se profile à un horizon plus ou moins proche. Une taxe CO2 plus ou moins généralisée ajouterait au renchérissement de l’énergie et pourrait provoquer une baisse plus forte de la consommation.

On pourrait alors imaginer, tout en assurant un meilleur accès à l’énergie aux populations mondiales défavorisées, une consommation d’énergie primaire inférieure de 25% aux chiffres de l’AIE pour 2040, soit, en 2050, 1,5 tep par habitant par an (à comparer avec le niveau mondial actuel de 1,9 tep par habitant par an et au niveau français de 3,7 tep par habitant par an).

L’électricité, qui représente actuellement moins de 20% de cette consommation mondiale, verrait sa part augmenter avec une forte contribution des énergies renouvelables. Leur coût baissera par l’effet d’expérience mais on les utilisera surtout là où elles ont une efficacité réelle plutôt que là où les politiques de subvention les favorisent. Il est plus prometteur de développer le solaire comme une alternative locale en Afrique, où il y a du soleil et où les réseaux sont déficients, qu’en Allemagne. Et les surfaces mobilisées par l’éolien ainsi que la forte irrégularité des vents rendent sa généralisation problématique en France, même si les modèles économiques optimaux sont actuellement obscurcis par les fortes subventions européennes (qu’une étude australienne considérait il y a quelques années comme correspondant à un prix du CO2 de 400 $ par tonne évitée !).

Il n’est pas absurde par contre d’imaginer que les besoins nouveaux des populations africaines ou asiatiques – dont l’accès actuel à l’énergie est inexistant ou limité (dans les villes indiennes, l’électricité n’est souvent disponible que 40% à 60% du temps) – soient beaucoup plus couverts par du renouvelable local.

La grande inconnue des énergies renouvelables intermittentes est le coût du stockage. L’évolution des batteries enregistre à la fois des baisses de coût (par kWh et par kg de batterie) significatives (baisse de 30% annoncée pour la « Gigafactory » de Tesla), et des risques de combustion non maîtrisés. C’est peut-être suffisant pour qu’un modèle « renouvelable intermittent + stockage sans raccordement au réseau » devienne viable dans certaines régions pour les utilisations domestiques. Au-delà, une véritable percée technologique est possible mais sans qu’aucune piste ne la dessine clairement.

Le développement de la voiture électrique semble probable, compte tenu de l’engagement des constructeurs. Il aurait un impact important sur l’économie du pétrole mais peu d’effet sur les émissions de CO2, là où l’électricité ne sera pas produite à partir d’énergies renouvelables

Le nucléaire continue à se développer, surtout dans les pays où le gouvernement peut contrôler l’opinion publique (selon un processus démocratique en Finlande ou autrement ailleurs). Mais la probabilité d’autres accidents – même si ceux-ci ont jusqu’à présent été plus spectaculaires que destructeurs –  est suffisante pour qu’une relance massive et durable des procédés actuels soit improbable. Les surgénérateurs et autres procédés à sécurité passive, où la réaction nucléaire s’arrête au lieu de s’accroître en cas de problème, ne semblent pas pouvoir être une véritable alternative à l’horizon 2050. La part du nucléaire (actuellement autour de 2,5% de l’énergie primaire totale et environ 11% de l’électricité au niveau mondial) peut donc augmenter ou diminuer un peu, mais sans  véritable changement d’échelle.

Au terme de ce tour d’horizon très sommaire, appuyé davantage sur des conjectures que sur une véritable expertise, il paraît bien difficile d’atteindre les objectifs de réduction d’émission de CO2 correspondant à la limitation du réchauffement climatique à 2°C. Même si l’on parvenait, par le stockage ou le recyclage du CO2 (par exemple dans la fabrication de béton, selon le procédé Solidia), à éliminer, temporairement ou définitivement, 10 à 20% des émissions (ce qui serait considérable).

Mais on connaîtrait tout de même une assez forte déformation du modèle énergétique actuel pour que, au-delà de 2050, le monde puisse trouver un chemin plus favorable.

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