La vision de…
ENEA Consulting

Société de conseil spécialisée dans la transition énergétique

En 2050, les économies émergentes et en développement, BRICS en tête, seront les pays moteurs de la transition énergétique. Ils inspireront leurs homologues qu’on appelait « développés », leur dameront le pion peut-être. Une relation de catalyse réciproque - l'énergie moteur du développement, le développement moteur de l’innovation dans le secteur de l'énergie - aura en effet transformé les pays émergents comme le monde de l'énergie. Nous en voyons déjà les signes annonciateurs.

D’après l’Agence Internationale de l’Energie, la croissance de la demande mondiale en énergie sera, dans les prochaines décennies, portée aux deux tiers par les pays hors OCDE, aux dynamiques économique et démographique nécessairement demandeuses d’énergie. L’Afrique subsaharienne, à elle seule, devrait voir sa demande en énergie croître de 80 % d’ici 2040, tirée par un doublement de la population(1). Les besoins sont déjà immenses : 1,3 milliard d’êtres humains sans accès à l’électricité et 2,6 milliards sans accès à des technologies modernes de cuisson et de chauffage en 2015. Et ils ne feront qu’augmenter, mettant l’accès à l’énergie au cœur des défis du XXIe siècle. Tandis que les pays développés déjà fortement consommateurs d’énergie engagent à des rythmes différents une réflexion ou une action de réorientation de leurs systèmes énergétiques, cherchant à en réduire l’empreinte carbone, les économies émergentes et en développement sont lancées dans un mouvement accéléré de développement de leurs capacités de production, aiguillonnées par ces besoins croissants.

Pour faire face à ce défi, elles ont la chance de devoir prendre en compte des contraintes et des opportunités qui leur sont spécifiques et qui obligent à repenser les paradigmes en matière d’énergie – en un mot à innover. Le déficit d’infrastructures et de capacités d’investissement force à repenser le « tout centralisé » pour le transport et la distribution d’électricité. Les potentiels exceptionnels de production d’énergies renouvelables ouvrent la perspective de mix électriques qu’on aura moins – ou pas – besoin de « décarboner » un jour. Un modèle de développement qui reproduirait l’histoire industrielle de l’Europe et des États-Unis serait par ailleurs incompatible avec les objectifs environnementaux déterminés par le concert des nations lors des dernières COP et nécessaires à la préservation de notre planète. Les pays émergents et en développement sont d’ailleurs les premiers à subir les conséquences des dérèglements environnementaux dus à l’activité humaine : ici vagues de pollution, là sécheresses inédites, partout hausse du niveau des océans. Bien heureusement, ils donnent déjà à voir les signes de trajectoires de développement plus sobres en énergie que celles des pays développés. En témoignent les niveaux d’intensité énergétique(2) des grands émergents comme la Chine qui montent moins haut que ne l’avaient fait ceux des pays industrialisés, du fait du progrès technique à échelle globale comme de politiques d’efficacité énergétique précoces.

Les économies émergentes et en développement ont la possibilité et le potentiel de mettre la transition énergétique au cœur de leur dynamique de développement, sans avoir à payer, comme les pays industriels, le coût d’une refonte radicale d’infrastructures déjà développées. Elles deviendront ainsi les leaders mondiaux de nouveaux systèmes énergétiques fondés sur les énergies renouvelables et sur des modèles de production et de consommation beaucoup plus décentralisés. Elles jouent d’ailleurs déjà le rôle d'incubateur mondial de l’innovation dans divers domaines de l'énergie. Tandis que la Chine est déjà le pays champion du solaire et parmi ceux de l’éolien, les pays d’Afrique subsaharienne offrent un terrain privilégié pour l’innovation autour de technologies de production qui doivent répondre à des besoins plus aigus qu’ailleurs d’autonomie, de forte robustesse, de facilité d’entretien, avec des sources d’énergie complètement renouvelables ou encore hybridées avec du fossile. Les unités de production d’électricité solaire intégrées à des conteneurs sont un exemple de réponse à l’ensemble de ces défis. Par ailleurs, alors que les infrastructures traditionnelles de transport et de distribution de l’énergie se développent trop lentement, des solutions alternatives et complémentaires sont recherchées : mini-réseaux locaux, systèmes d’autoproduction et d’autoconsommation : production de biogaz, lampes solaire etc. Avec ces ruptures technologiques et ces changements d’usage émergent des modèles d’affaires inédits : nouveaux acteurs, par exemple des communautés locales impliquées dans la gestion de mini-réseaux en Afrique australe ; nouvelles activités, comme le modèle mixte des entreprises qui proposent des services énergétiques tout en soutenant l’entrepreneuriat à échelle locale ; nouveaux modes de monétisation, tels que le paiement échelonné (« pay as you go ») via téléphone mobile en Afrique de l’Est. Le numérique, adopté progressivement par les utilities énergétiques occidentales, s’inscrit déjà au cœur de nombre de ces innovations. 

Le potentiel est évident, la dynamique est lancée mais le défi est encore immense. Il reste à créer ou renforcer dans les pays émergents, selon les cas, des conditions favorables à l’entrepreneuriat et à l'investissement ainsi que des modèles d'affaires pérennes qui soient de plus en plus portés par des acteurs privés. Cela ne peut se faire sans volonté politique forte et représente un défi certain dans des systèmes énergétiques encore fortement étatisés, chez les BRICS comme dans les pays les moins avancés (PMA), et des environnements des affaires parfois encore trop peu transparents. Cette vision ne se réalisera pas non plus sans que les acteurs clefs des trois mondes de l’énergie, du développement et de la finance, ne misent résolument sur l'accès à l'énergie. Orientation massive de financements publics et privés vers ce secteur, accompagnement des dynamiques locales, transferts de technologies, transmission des compétences et des expertises là où elles manquent sont les enjeux de demain.

L'accès à l'énergie est une des clefs du développement, du progrès économique, social et humain, ce qui justifie déjà les efforts qui y sont consacrés. C'est aussi et surtout une opportunité unique d'innover et de créer les technologies et les modèles d'affaires du futur monde de l’énergie. Un monde qui aura certainement changé de champions économiques et devra faire rimer performance avec durabilité.

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Sources / Notes
  1.  « World Energy Outlook 2014 », AIE
  2. Concept qui exprime en économie le lien entre croissance économique et croissance énergétique : consommation d’énergie primaire sur produit intérieur brut.