La vision de…
François Heisbourg

Conseiller spécial de la Fondation pour la recherche stratégique
Président de l’International Institute for Strategic Studies 

Dans un entretien au journal britannique « The Telegraph », le Cheikh Yamani(1) déclarait en juin 2000 que l’Âge de Pierre ne s’était pas terminé parce nous avions manqué de pierres et que l’Âge du Pétrole ne se terminerait pas parce que nous manquerions de pétrole.

L’artisan du choc pétrolier de 1973 considérait que les progrès de la technique allaient conduire à un fort accroissement de la production de pétrole brut : c’est ce qui s’est passé moins de dix ans plus tard avec l’exploitation du pétrole non conventionnel aux États-Unis qui a mis sur le marché l’équivalent d’une demi-Arabie saoudite. Du côté de la demande, il prévoyait que les avancées en matière de batteries allaient réduire à près de zéro la consommation d’essence. Il estimait à 30 ans l’horizon de la fin de l’Âge du Pétrole.

Nous sommes à un petit peu plus qu’à mi-chemin de sa prévision. Dans l’intervalle, la lutte contre le  changement climatique est devenue une priorité opérationnelle des politiques publiques, y compris en Chine, pesant donc elle aussi sur la demande d’énergie fossile.

En parallèle, la technique progresse rapidement, notamment du côté des énergies renouvelables, cependant que les avancées sur les batteries pour véhicules électriques devraient finir par répondre aux espoirs après plus de 120 ans de recherches… Donc, tout va bien, et en 2030, le parc automobile (sans conducteurs de surcroît) ne sentira plus l’essence, propulsé par une Fée électricité redevenue aussi vierge que la « houille blanche » promise à nos grands-parents ? Cerise sur le gâteau, les géostratéges dont je suis n’auront plus à analyser, pour les déplorer, les effets belligènes et corrupteurs d’hydrocarbures qui riment trop facilement avec dictature.

Pourtant, l’histoire, y compris celle de l’Âge de Pierre, nous rappelle que les transitions concernant les matières premières nécessaires n’ont pas le caractère définitif des courbes élégantes des regrettés Jean Fourastié ou Alvin Toffler. L’Âge du charbon s’est censément éteint avec le triomphe de pétrole il y a plus de soixante ans. Pourtant, jamais nous n’avons autant extrait de houille, et pas seulement parce que les « émergents » passent eux aussi par la case charbon : l’Allemagne, si « verte », brûle plus qu’hier houille et même lignite (le summum de la pollution et du mauvais rendement énergétique). Et si les pierres ne servent plus à tuer les fauves, cette pierre moderne qu’est le ciment est elle aussi en plein essor – avec au passage un impact majeur sur la demande d’énergie fossile.

Il n’y a pas vraiment d’ « Âge » en histoire, sauf pour les amateurs des jardins à la française conceptuels : la linéarité facilite le récit mais elle n’est pas un modèle de compréhension des complexités du temps passé, présent ou à venir.

Notre transition énergétique sera donc aussi complexe et aussi multiforme que l’histoire de l’énergie depuis les débuts de la Révolution industrielle il y a près de trois siècles. Cela doit être pris en compte dans la réflexion sur les politiques publiques.

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Sources / Notes
  1.  Le Cheikh Yamani fut le ministre saoudien du pétrole et des ressources minérales de 1962 à 1986.