La vision de…
Hervé Le Treut

Climatologue
Directeur de l'Institut Pierre-Simon Laplace

C’est en tant que climatologue que je peux donner une vision, bien sûr partielle, du futur énergétique de la planète à l’horizon 2050. Depuis plus de 30 ans, mon travail de modélisation a été largement consacré à l’impact des gaz à effet de serre sur l’évolution future du climat, j’ai régulièrement participé aux rapports du GIEC et je partage bien sûr complètement les diagnostics, prévisions et inquiétudes exprimés par Jean Jouzel dans sa contribution à ce projet. Je vais donc surtout insister sur certaines spécificités de ces enjeux.

Le premier mot qui vient à l’esprit est celui d’urgence. Cette urgence est d’autant plus grave qu’elle se présente de manière cachée. Il y a 30 ans, 6 milliards de tonnes de carbone étaient émises annuellement dans l’atmosphère sous forme de CO2 résultant de la combustion du charbon, du pétrole et du gaz naturel. Le rythme annuel d’émissions à l’heure actuelle est désormais de 10 milliards de tonnes. Or, si une moitié de ces émissions est captée de manière rapide par la végétation et les océans (en produisant une acidité des océans qui contribue à fragiliser les massifs coralliens et la biodiversité exceptionnelle qu’ils abritent), l’autre moitié crée dans l’atmosphère une augmentation de la teneur en CO2 qui met très longtemps à s’effacer : pour toutes les personnes qui ne sont pas encore centenaires, l'impact des émissions de leur année de naissance sur la teneur atmosphérique en CO2 est encore présent pour plus d'une moitié. 

Il se produit donc un cumul largement irréversible : les émissions d’aujourd’hui constitueront le réchauffement de demain, tout comme celles d’hier sont la cause du réchauffement d’aujourd’hui – et ce décalage est renforcé par le temps nécessaire au chauffage des couches superficielles de l’océan, allant d’une à quelques décennies.

En 1979, le rapport du professeur Jule Charney à l’Académie des sciences américaine prévoyait un réchauffement de 1,5°C à 4,5°C pour un doublement du CO2 atmosphérique, des chiffres considérables quand on sait qu’un âge glaciaire et un âge interglaciaire sont séparés par environ 5°C. Le réchauffement prévu par Charney est devenu clairement discernable dans les années 1990, y compris dans sa distribution géographique, conforme à ce qui était anticipé. Nous atteignons aujourd’hui 1°C de réchauffement (aux incertitudes près liées à la variabilité naturelle).

Ce que disent maintenant les modèles, c’est qu’à ce rythme, et compte tenu des autres gaz à effet de serre, à peine plus de 20 ans d’émissions seront suffisantes pour qu’il devienne très peu probable de rester sous la barre des 2°C de réchauffement(1). Pour cela, il faudrait au contraire enclencher une réduction massive des émissions de CO2 (et autres gaz à effet de serre): de 40 à 70% en 2050, jusqu’à les supprimer complètement avant la fin du siècle.

Les années 2050 dépendront beaucoup de ce qui aura été fait d’ici là mais la pression des problèmes environnementaux sur les modalités de production d’énergie sera très fortement augmentée. A très court terme, il faudra, il faut déjà, utiliser toutes les techniques existantes, toutes les formes de production ou d’économie d’énergie disponibles. Aucune n’est suffisante isolément pour remplacer les énergies fossiles, même en imaginant des développements importants. Il faudra aussi favoriser sans attendre les évolutions structurelles qui prennent du temps – transports, habitat, captation du CO2… – en ayant en tête l’échelle mondiale autant que l’échelle nationale. Mais sans le succès des travaux de recherche et développement dans le domaine énergétique, sans innovation technologique, ces efforts resteront sans doute largement insuffisants et le réchauffement en fin de siècle risque d’être bien supérieur à 2°C.

Un deuxième mot important sur lequel j’insisterai est celui de complexité. Le changement climatique entrera en résonance avec une très grande variété d’enjeux et il faudra faire face à des risques multiples, liés les uns aux autres : problèmes climatiques, nous venons de le voir, mais aussi problèmes de biodiversité, problèmes de pollutions irréversibles, auxquels s’ajoutera constamment une interrogation essentielle : comment faire vivre ensemble plus de 7 milliards d’humains sans conflits majeurs, avec la proximité très particulière que crée l’internet, et des ressources difficiles à partager ? Jamais, sans doute, nos sociétés n’auront été confrontées à des choix aussi difficiles, ni à la définition aussi soigneuse d’un chemin étroit entre des exigences aussi variées. Le rôle de l’éducation sera fondamental, comme le sera aussi la définition de lieux de débats et de réflexion qui n’existent pas aujourd’hui au niveau nécessaire.   

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Sources / Notes
  1. D'ici à 2100 par rapport aux températures de l'ère préindustrielle.