La vision de…
Jacques Percebois

Professeur émérite à l’Université Montpellier I

Directeur scientifique de la Chaire Économie du Climat (Paris-Dauphine)

En 2050, la « transition énergétique » est terminée et l’on pense déjà à la suivante. Les énergies fossiles représentent encore près des deux tiers du bilan énergétique primaire mondial : 26% pour le gaz naturel, 20% pour le charbon et 20% pour le pétrole. Le charbon a disparu du bilan énergétique européen mais son usage subsiste pour la production d’électricité en Chine, en Inde, aux États-Unis et dans pas mal d’autres pays, en Asie en particulier.

Le recours au vecteur électrique est partout très développé et la part des renouvelables dans le bilan électrique mondial dépasse 33% (hydraulique, solaire, éolien et biomasse), un chiffre sensiblement supérieur au poids du gaz naturel (25%). La part du nucléaire s’est stabilisée à 20% grâce aux SMR (Small Modular Reactors) ; le reste de l’électricité est produit avec du charbon, en partie du « clean coal » (22%). Dans l’Union européenne le nucléaire a récupéré des parts de marché (30%), suite à la sortie provisoire de certains pays, et ce sont les renouvelables et le gaz naturel qui assurent le solde de la production d’électricité (40% pour les renouvelables et 30% pour le gaz). Mais les situations demeurent très contrastées selon les pays.

En France, c’est la dualité qui caractérise le monde de l’énergie en 2050 : dualité dans la façon de produire, de distribuer et de consommer l’énergie, dualité dans la façon dont cette énergie est rémunérée, dualité dans le comportement des agents face à la gestion de l’énergie.

La place des énergies fossiles s’est considérablement réduite : on n’utilise plus de charbon, la place du pétrole importé s’est effondrée (moins d’un quart du bilan énergétique) et seul le gaz naturel résiste encore (25% environ). Le poids de l’électricité s’est considérablement accru et cette électricité est produite pour les deux-tiers par des moyens centralisés (centrales nucléaires, hydrauliques, fermes solaires, éolien offshore et centrales à gaz) et pour un tiers de façon totalement décentralisée (biomasse, éolien et photovoltaïque). Il faut dire que le développement des moyens de stockage via des batteries performantes a favorisé cette promotion de l’autoproduction, donc de l’autoconsommation (photovoltaïque pour l’essentiel). L’architecture des réseaux s‘en est d’ailleurs trouvée fortement modifiée avec l’émergence de mini-réseaux à la maille locale.

L’électricité est indispensable pour faire fonctionner tous les objets « connectés », ce qui explique que sa part dans le bilan énergétique final ait augmenté (40% contre 26% en 2016). Mais tous les consommateurs ne sont pas connectés et il y a une fracture entre catégories sociales.

La part des véhicules électriques a bondi depuis que des progrès spectaculaires ont été faits dans les batteries. On trouve maintenant des véhicules totalement autonomes mais la réglementation en vigueur les a limités à des déplacements en ville. Certes, il existe des véhicules fonctionnant au gaz naturel mais leur place reste modeste et ce sont principalement des véhicules utilitaires. Les véhicules fonctionnant aux produits pétroliers sont de moins en moins nombreux, bien que de gros progrès aient été faits au niveau des émissions de gaz à effet de serre.

Mais c’est dans l’habitat que le rôle de l’électricité s’est affirmé : la domotique permet de gérer à distance toutes les fonctions des appareils utilisateurs (chauffage, sécurité, programmation optimale des équipements en fonction du prix observé sur le marché de l’électricité etc.).

Le transport est devenu largement durable : interdiction des véhicules à essence en ville, développement des tramways, mobylettes et vélos électriques et bien évidemment véhicules électriques en libre-service. Pour le transport des marchandises, on utilise de plus en plus le train et les cours d’eau ainsi que les véhicules fonctionnant au gaz naturel. De gros efforts ont été faits dans le transport aérien pour réduire les émissions de CO2.

Le prix de l’électricité varie fortement selon la source et l’usage ; la tarification se fait « en temps réel » et on trouve des contrats à la puissance (on paie pour une puissance garantie que l’on utilise comme on veut, avec toutefois des restrictions aux heures de pointe). Le consommateur paie plus cher pour un approvisionnement garanti (électricité transportée sur le réseau interconnecté et choisie en priorité par les professionnels) et moins cher pour l’électricité produite localement mais dont la garantie d’approvisionnement est moins forte (micro et mini-réseaux). Là encore, on constate une fracture entre catégories de consommateurs : ceux qui veulent une énergie garantie et qui paient pour cela, et les autres.

Le parc électrique français est assez diversifié ; la part du nucléaire est tombée à 50% (mais cela représente 2/3 de l’électricité injectée sur le réseau interconnecté) et il s’agit de nouveaux réacteurs (EPR de faibles dimensions et surgénérateurs suite au succès du programme Astrid ; tous les réacteurs à eau pressurisée de 2e génération ont maintenant été fermés). La part de l’électricité décentralisée (autoproduction et production locale injectée sur les micro-réseaux) est forte (1/3 de la production totale d’électricité).

Les prix de l’électricité sont maintenant « dépéréqués », ce qui revient à dire que l’on paie moins cher une électricité produite localement et le client a intérêt à se rapprocher des lieux de production. Toutes les énergies fossiles sont fortement taxées (taxe carbone de 200 euros de 2016 par tonne de CO2). Cette dépéréquation spatiale des tarifs a accentué la fracture sociale. Les consommateurs isolés, ceux des zones rurales ou montagnardes, qui n’ont pas pu opter pour l’autoproduction du moins, paient leur électricité à un prix relativement élevé du fait des coûts de réseaux supportés par de moins en moins de clients ; il en va de même pour les ménages les plus modestes qui continuent à habiter dans des immeubles mal isolés et qui sont exclus de l’autoproduction. C’est aussi la conséquence de la priorité donnée à l’autonomie régionale car la dotation en potentiel énergétique est très variable d’une partie du territoire à l’autre et les coûts d’accès à l’énergie sont de fait fort différents.

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