La vision de…
Marie-José Nadeau

Présidente honoraire du Conseil mondial de l’énergie

Réunis au congrès triennal du Conseil mondial de l’énergie (CME) à Istanbul en octobre 2016, les leaders du secteur de l’énergie ont tous témoigné de l’importance des bouleversements auxquels l’industrie est confrontée. Pour nous aider à comprendre les phénomènes qui prévalent et leurs  impacts sur le secteur, le CME a publié fin 2016 un rapport sur les scénarios énergétiques mondiaux(1). Ce rapport explore trois scénarios possibles à l’horizon 2060 et fournit aux experts un cadre de réflexion utile.

Les analyses du CME sont projetées sur une période suffisamment longue pour comparer les changements structurels qui se profilent à l’horizon aux réponses de l’industrie aux défis des trente-cinq dernières années. Les trois scénarios reposent sur une trajectoire commune appelée « Grande Transition ». Cette « Grande Transition » est caractérisée par la convergence d’un développement technologique accéléré, d’une révolution digitale irréversible, de défis environnementaux globaux et de mouvements démographiques marqués par une forte urbanisation et une croissance de la population mondiale plus faible qu’au cours des dernières années.

Plus précisément, voici quelques-uns des sillons qui tracent la route vers 2050/2060 :

  • une croissance de la population mondiale de 1% par an, contre 1,4% par an lors des cinquante dernières années ;
  • l’évolution technologique, malgré tous ses bienfaits, s’accompagne d’un paradoxe: alors que le taux de productivité a cru de 1,4% par an entre 1970 et 2015, la transformation digitale, les objets connectés, l’automatisation, le « big data », le stockage d’énergie, les véhicules autonomes, la robotisation sont autant de développements qui contribuent à la diminution du taux d’employabilité et à l’augmentation des politiques protectionnistes dans plusieurs pays ;            
  • les forces économiques bougent : d’ici une vingtaine d’années, la Chine deviendra la première puissance économique mondiale et d’ici 2030, l’Inde sera le pays le plus peuplé au monde. Le reste de l’Asie n’échappera pas à cette forte croissance ;
  • les réponses aux défis environnementaux et enjeux de santé publique, aux changements climatiques et à l’engagement de limiter sous les 2°C l’augmentation de la température d’ici à la fin du siècle sont autant de facteurs qui conditionnent la demande énergétique globale et le mix énergétique.                            

Déjà cette transformation énergétique bouleverse nos façons de produire et de consommer l’énergie et elle provoque une révision en profondeur des modèles d’affaires et des fondements de nos économies. Nous serons témoins d’une accélération de ces changements dans les prochaines années.

Les scénarios du CME peuvent être résumés ainsi :

  • le scénario « Jazz moderne » représente un monde marqué par une digitalisation et une innovation technologique accélérées et des choix politiques qui privilégient une économie de libre marché avec de faibles coûts d‘approvisionnement ;
  • le scénario « Symphonie inachevée » décrit un monde où règnent une concertation internationale et une harmonisation des engagements nationaux pour un monde bas carbone et des choix économiques et politiques énergétiques compatibles avec un développement durable ;
  • par opposition, le scénario « Hard Rock » explore les conséquences d’un monde où on observe une montée des populismes, le rejet des accords internationaux et l’adoption de politiques nationales protectionnistes assorties d’exigences de « contenu local » qui donnent lieu à des choix de développement peu compatibles avec la protection de l’environnement et la lutte contre les changements climatiques.

Quelles leçons peut-on tirer de ces travaux ?

  1. La croissance de la demande énergétique globale, qui a doublé depuis 1970, est appelée à se ralentir d’ici 2060 et la consommation énergétique « per capita » plafonne à 1,9 tep par an d’ici 2030, principalement en raison de l’apport sans précédent des nouvelles technologies et d’une meilleure efficacité énergétique. Ainsi la demande énergétique globale augmente de seulement 10% dans le scénario « Symphonie inachevée », de 25% dans « Jazz moderne » et de 34% dans « Hard Rock ».
  2. La demande globale d’électricité double d’ici 2060, provoquée par une urbanisation croissante, l’augmentation de la classe moyenne et des habitudes de consommation axées sur les nouvelles technologies. Ainsi l’électricité atteint 29% du mix énergétique dans « Symphonie inachevée », 28% dans « Jazz moderne » et 25% dans « Hard Rock ».
  3. La croissance phénoménale des énergies éolienne et solaire se poursuit à un rythme sans précédent, comportant à la fois des avantages environnementaux mais aussi des défis d’intégration. D’importantes diminutions de coûts sont observées dans les trois scénarios mais elles sont beaucoup plus fortes dans « Jazz moderne » et « Symphonie inachevée », allant au-delà de 70% à l’horizon 2060.
  4. La contribution de l’énergie produite à partir du charbon plafonne d’ici 2020 dans « Jazz moderne » et « Symphonie inachevée » et d’ici 2040 dans « Hard Rock », principalement en raison des contextes énergétiques spécifiques à la Chine et à l’Inde. La production de pétrole plafonne à 103 Mb/j dans « Jazz moderne » et à 94 Mb/j dans « Symphonie inachevée » d’ici 2030 et à 104 Mb/j entre 2040 et 2050 dans « Hard Rock ».
  5. La contribution du gaz naturel au mix énergétique augmente dans tous les scénarios : plus de gaz naturel liquéfié (GNL) dans « Jazz moderne », plus de gaz non conventionnel en Amérique du Nord, puis en Argentine, en Chine et en Australie dans le scénario « Hard Rock ». La part du gaz croît aussi dans « Symphonie inachevée » mais plus lentement, principalement en raison des restrictions sur les émissions de gaz à effet de serre (GES).
  6. Pour limiter à 2°C l’augmentation de la température, il faudra beaucoup de détermination de la part de tous les acteurs pour aller bien au-delà des engagements nationaux déjà communiqués à Paris et appliquer une série de mesures de réduction des émissions de GES contraignantes et soutenues.

Les leaders du secteur énergétique font face à plusieurs années de transformation et à de multiples défis pour réussir à maintenir la fiabilité des systèmes tout en déployant les changements requis dans de courts laps de temps. Ils doivent réévaluer allocations de capital et stratégies d’investissements, cibler les régions à forte croissance (en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique subsaharienne), y redéployer le capital libéré et adapter les modèles d’affaires au nouveau contexte, miser sur les technologies bas carbone tout en répondant aux attentes des clients qui souhaitent une plus grande autonomie pour gérer leur consommation.

Les décisions prises dans les dix prochaines années seront déterminantes pour un équilibre optimal entre les trois piliers du trilemme énergétique que sont la sécurité énergétique, l’accès à l’énergie à un coût raisonnable et le respect de l’environnement. Les scénarios documentés par le CME fournissent des informations indispensables aux gouvernements pour décider des politiques énergétiques et aux chefs d’entreprises pour préciser leurs plans stratégiques et d’investissements.

parue le