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« Qu’est-ce qu’on attend ? » : le film de Marie-Monique Robin en 5 questions

Marie-Monique Robin

Marie-Monique Robin est la réalisatrice du documentaire « Qu’est-ce qu’on attend ? ». (©Agence F/Solène Charrasse)

Sorti en salles le 23 novembre dernier, le documentaire « Qu’est-ce qu’on attend ? » est à l’affiche dans un nombre croissant de cinémas en France. Ce film présente la « transition » en cours à Ungersheim, petite ville d’Alsace de 2 200 habitants. Il montre les initiatives concrètes de cette commune pour tendre entre autres vers une plus grande autonomie alimentaire et énergétique. Nous avons interrogé Marie-Monique Robin, réalisatrice de ce documentaire et d’une quarantaine de films d’investigation (dont « le Monde selon Monsanto »).

1) Comment avez-vous découvert la « transition » amorcée à Ungersheim ?

En 2014, j’ai réalisé un film et écrit un livre qui s’appelaient « Sacrée croissance ! » et qui présentaient des initiatives montrant la voie vers une société plus durable et décarbonée, débarrassée de l’obsession de la croissance, du « toujours plus ».

J’étais notamment allée à Toronto au Canada et à Rosario en Argentine où les municipalités soutiennent des programmes d’agriculture urbaine, au Danemark et au Népal où les gouvernements portent des initiatives de transition énergétique ou encore à Fortaleza au Brésil et en Bavière pour montrer des systèmes de monnaies complémentaires encourageant l’économie circulaire. J’avais enfin été au Bhoutan où le PIB, qui ne prend pas compte notamment des dégâts faits à l’environnement, a été remplacé par un nouvel indicateur de richesse : le « Bonheur National Brut », cité en exemple aux Nations Unies.

« Sacrée croissance ! » a été diffusé sur Arte en novembre 2014 et a fait l’objet de nombreuses demandes de cinémas. Lors d’une projection à Thann près de Mulhouse, le maire d’Ungersheim Jean-Claude Mensch était venu me dire qu’il mettait déjà en œuvre tout ce que je présentais dans mon film. C’était presque vexant. Il m’avait tendu un fascicule où étaient effectivement abordés tous les thèmes de mon film : alimentation, énergie, monnaie, notion de résilience, etc.

Sur Internet, seul un article de Libération parlait alors de la transition d’Ungersheim alors que Rob Hopkins, « Monsieur Transition » la citait déjà en exemple. J’ai donc souhaité y consacrer un film et la présenter dans les salles aux citoyens et aux élus afin de déclencher cette dynamique vertueuse qu’on voit à l’œuvre dans cette commune.

2) Que se passe-t-il concrètement à Ungersheim et quelles formes y prend la « transition » ?

La transition s’est véritablement concrétisée à Ungersheim en 2009 avec un programme municipal intitulé « 21 actions pour le XXIe siècle » et articulé autour de trois grands piliers. La commune vise tout d’abord l’autonomie alimentaire, c’est-à-dire à relocaliser au maximum la production des aliments. Ce ne sont pas des ayatollahs qui prônent une autarcie totale mais qui essaient de « corriger le tir ».

Cette question n’a rien d’anecdotique. En Europe, un aliment acheté dans un supermarché voyage en moyenne 2 300 km. Selon une étude de l'institut allemand de Wuppertal, les matières premières du pot de yaourt industriel à la fraise acheté dans un supermarché ont parcouru au total plus de 9 000 km, ce qui met bien en évidence le lien étroit entre alimentation et énergie. Quand on ne mange pas bio et local, on contribue très clairement au réchauffement climatique.

L’autonomie alimentaire des villes est limitée aujourd’hui à 3 jours, y compris dans les petites communes comme Ungersheim. On ne produit quasiment plus de ce que l’on consomme. Autrement dit, on est dépendants du pétrole pour se nourrir.

Ungersheim vise également l’autonomie énergétique, grâce aux économies d’énergie qui ont considérablement réduit la facture énergétique de la commune et en développant autant que possible les énergies renouvelables.

La commune cherche enfin à encourager l’économie circulaire et locale qui est liée à l’économie réelle. On estime que 95% des transactions financières sur la planète relèvent aujourd’hui de la pure spéculation et n’ont plus aucun lien avec l’économie réelle, avec tout ce que ça implique d’instabilité. Une monnaie locale est l’outil d’un modèle complémentaire qui permet une réflexion collective sur ce dont on a besoin pour vivre et les moyens de fixer la richesse produite sur un territoire. Il ne s’agit là encore pas de renoncer à l’euro mais d’engager un cercle vertueux en faisant circuler le moins possible les biens dont on a besoin.

3) En matière d’énergie, quelles actions vous ont interpellé à Ungersheim ?

J’étais revenue de mon tour du monde en me disant que la transition énergétique consistait entre autres en une plus grande sobriété, une meilleure isolation notamment mais aussi une grande décentralisation dont on est très éloignés en France, notamment en comparaison avec le Danemark.

Il faut responsabiliser chaque territoire, leur permettre de faire un état des lieux des ressources dont ils disposent. J’ai découvert notamment que la plaine d’Alsace est très ensoleillée, ce qui justifie l’installation d’une grande centrale photovoltaïque de 5,3 MW à Ungersheim. En revanche, le gisement éolien disponible sur place est plus limité, à part dans les Vosges. L’éolienne qu’ils ont érigée est donc destinée à l’autoconsommation et se veut un complément aux autres sources d’énergie.

La municipalité dispose déjà d’un réseau de chauffage au bois alimentant tous les bâtiments municipaux à partir de bois d’élagage et de plaquettes. Elle travaille actuellement sur une unité de méthanisation en vue de développer une petite centrale en récupérant les déchets alimentaires.

Avec un cadastre solaire, les citoyens sont encouragés à installer des panneaux photovoltaïques en autoconsommation. Si tous les toits de la commune en étaient pourvus, près de 70% des besoins électriques de la population pourraient être couverts.

La transition énergétique, c’est aussi de produire des aliments différemment car l’alimentation, c’est de l’énergie : il faut près de 7 calories d’énergie fossile aujourd’hui pour fabrique une calorie alimentaire. C’est pourquoi l’un des leviers les plus puissants pour mettre fin aux dérèglements climatiques est bien l’agriculture bio et locale, débarrassée de l’addiction aux énergies fossiles. Beaucoup de lobbys puissants, comme Monsanto, ne veulent bien sûr pas en entendre parler…


La production de la centrale photovoltaïque d'Ungersheim pourrait, selon la commune, satisfaire les besoins électriques hors chauffage de 10 000 personnes. (©Agence F)

4) A quel point la transition dépend-elle d’hommes comme le maire d’Ungersheim ?

Ce film est un hommage aux élus locaux courageux et éclairés. J’insiste sur les deux termes. Parfois, ils sont courageux et pas éclairés et inversement. Quand ils le sont, ça déménage. J’avais compris avec « Sacrée croissance ! » en faisant le tour des initiatives mondiales qu’il y a toujours des « héros locaux », c’est-à-dire des moteurs qui inspirent et encouragent les citoyens à faire quelque chose.

Il ne faut pas se leurrer : il faut un moteur à l’image de Jean-Claude Mensch à Ungersheim pour qu’un projet de transition aboutisse. Lui, c’est un ancien mineur du Bassin potassique d’Alsace qui a déjà connu une reconversion, ce qui a peut-être facilité cette capacité territoriale à se lancer dans la transition.

Ancien délégué CGT, Jean-Claude Mensch dispose d’un savoir de négociation et a découvert l’écologie en s’engageant contre la centrale nucléaire de Fessenheim qui se trouve à 20 km, puis contre un projet d’usine dans une forêt. Il a à la fois une vision et une capacité à rassembler : il est par exemple allé chercher un agriculteur qui fait du maïs conventionnel pour en faire un adjoint sur sa liste ou une jeune de 22 ans qui ne connaissait pas ces thématiques. Et ça marche, c’est ça un héros local ! Il sait avaler son ego pour pouvoir faire aboutir le projet dont s’emparent ensuite les citoyens. C’est un cercle vertueux qui donne envie de s’engager.

Il y a désormais un noyau très actif dans la population. Dans le film, Jean-Claude Mensch parle d’une cinquantaine de personnes mais c’est en dessous de la vérité. Ils sont plutôt 150 adultes, soit près de 20% des adultes de la commune en considérant qu’un habitant sur deux est un enfant. Les autres sont indifférents, contents.

Rob Hopkins qui a écrit un manuel de la transition énergétique a fait évoluer sa « théorie » après son passage à Ungersheim. Il avait toujours dit que la transition énergétique et alimentaire qui sont liées se feraient de la base vers le haut (« bottom-up »), avec des citoyens déclencheurs. A Ungersheim, il a compris qu’il ne pouvait pas faire l’impasse sur les élus locaux. Je l’avais vu également à Toronto, ville exemplaire en matière de relocalisation de la production alimentaire où la mairie cassait des parkings pour pouvoir installer des jardins partagés et des fermes urbaines dans chaque arrondissement.

A Ungersheim, Jean-Claude Mensch rappelle que l’écologie n’est pas un surplus d’âme ou une affaire de bobos. La « maison commune » évoquée par le pape François dans son encyclique « Laudato si’ » est une belle image. On vit dans une maison commune qui prend feu et les hommes politiques ou les journalistes qui annoncent la disparition des grands singes dans 30 ans se comportent comme si nous n’étions pas concernés. C’est le grand déni. L’écologie devrait pourtant être la grille de lecture centrale, c’est la seule manière de permettre à l’humanité de survivre. Je dis bien l’humanité car la planète, elle, survivra, et profitera peut-être même de notre disparition.

5) La transition d’Ungersheim vous semble-t-elle reproductible à plus grande échelle ?

C’est possible partout bien sûr, y compris à Paris. On peut s’interroger sur les moyens de renforcer l’autonomie alimentaire comme l’ont fait Toronto, ville de 6 millions d’habitants, ou Rosario, ville de 1,3 million d’habitants. J’encourage les gens à développer les jardins partagés, les marchés paysans, les AMAP, à créer des fermes urbaines pour passer à une plus grande échelle... Comme on le voit dans le film, la relocalisation de la production alimentaire crée des emplois locaux et pérennes. A Toronto, ils ont créé un « Toronto Food Policy Council » car ils savent qu’avec un programme d’agriculture urbaine, ils décarbonnent mais ils luttent aussi contre l’obésité, la précarité alimentaire... C’est un levier puissant.

De nombreux projets en Amérique du Nord sont des initiatives portées par des « career shifters », des bacs +10 qui ont tout plaqué pour s’engager. A Toronto, j’ai rencontré un ancien trader de la bourse de New York qui a créé une coopérative bio après la crise de 2008. Je rencontre beaucoup de jeunes avec cet état d’esprit, y compris dans les grandes écoles où je présente mes films, que ce soit à l’ENA ou rue d’Ulm. Cela touche une minorité grandissante. La relève arrive et commence à « infuser » pour reprendre l’expression de Nicolas Hulot. Ces jeunes ont intégré que la planète a des ressources limitées, contrairement à la génération précédente qui a vécu dans la grande illusion des « Trente Glorieuses », avec un gaspillage institutionnalisé.

Il faut désormais encourager chaque territoire. Début décembre 2016, j’étais présente à la signature des 100 dernières conventions de territoires à énergie positive et j’ai été impressionnée par les très beaux projets de maires ruraux et urbains. On assiste à une vraie prise de conscience au sein des territoires. Mais il faut aller plus loin et permettre une véritable décentralisation de la production énergétique. L’efficacité est plus grande avec une dynamique locale.

Il existe encore des freins. La France a une très grande tradition de centralisation encore en place et un problème avec le nucléaire qui verrouille tout le débat. Au Danemark, ils visaient 100% renouvelables sur l’île de Samsø en 2050 et sont en bonne voie pour y parvenir en 2030 sans recours au nucléaire. Comme on le voit dans le scénario négaWatt, on peut avoir de grandes centrales hydroélectriques mais il faut être au plus près de la réalité des territoires, de leurs ressources et de leurs capacités pour viser l’autonomie maximale des territoires même si cela exige des réseaux, des centrales tampons qui vont assurer la continuité de l’alimentation.

En Allemagne, la décentralisation est bien plus avancée et fonctionne. Il y a un nombre faramineux de coopératives citoyennes qui se sont créées et qui ont investi dans des installations de production énergétique. Chez nous, on n’y est pas. J’ai compris à Ungersheim que la décentralisation est la clé de la réussite.

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