« L’heure est grave »
« On a besoin de se serrer les coudes en ce moment », souligne Vianney de l’Estang, président de la commission solaire du SER en préambule d’une des tables rondes du colloque. Et pour cause, « l’heure est grave », insiste Jules Nyssen, président du SER devant la presse : alors que les pouvoirs publics appellent à une électrification accélérée, qui doit entre autres reposer sur l’implantation de data centers énergivores, la filière du solaire n’a « pas de visibilité sur ce qui se passera après l’été ».
Ce qui inspire au SER la maxime suivante : « on va consommer plus donc il faut produire moins ». C’est cette situation « tout à fait paradoxale » que dénoncent les acteurs du solaire, avec des ambitions revues à la baisse pour tous les types d’installations : raréfaction des appels d’offres pour les grandes puissances (3 appels d’offres ont été lancés depuis la publication de la PPE3 mais la filière n’a pas de visibilité au-delà de l’été 2026), arrêt du guichet ouvert en septembre 2025 pour les installations de 100 à 500 kW crête, érosion des obligations de solarisation des bâtiments et parkings prévues par la loi APER…
Quant au soutien au « petit » solaire (jusqu’à 100 kWc), il est « quasiment supprimé » avec la réforme du cadre tarifaire « S21 », qui restreint drastiquement l’intérêt pour les particuliers d’installer des panneaux solaires (avec un tarif de rachat qui chute notamment à 11 €/MWh).
Dans ce contexte Daniel Bour, président du syndicat Enerplan, souligne que les entreprises du secteur ne recrutent plus et évoque « plein de plans sociaux en cours », avec un tiers des emplois de la filière menacés. Il rappelle en outre que 2027, année électorale, constitue déjà « un mur » avec la campagne présidentielle. Avec les dernières mesures et le manque de visibilité, la filière a « l’impression que le mur est avancé » dès juillet 2026, déplore-t-il.
Une dynamique plus que menacée
Le solaire a connu un fort développement ces dernières années en France métropolitaine, jusqu’à atteindre près de 32 GW de capacités raccordées. L’an dernier encore, la production photovoltaïque a été, après le nucléaire, celle ayant le plus augmenté en valeur absolue : + 8,1 TWh par rapport à 2024. La part du solaire s’est ainsi élevée à près de 6 % du mix électrique en France métropolitaine en 2025, avec une production de 32,9 TWh, selon le dernier Bilan électrique de RTE.
Après ces années de développement et un « soutien continu » des pouvoirs publics à la filière, arrive une « phase de responsabilité », selon les termes d’Hermine Durand, sous-directrice du système électrique et des énergies renouvelables à la DGEC.
La PPE3, qui assure encore une « visibilité macro » selon elle, fixe pour objectif d’atteindre 48 GW de capacités solaires en 2030 (avec une production annuelle de l’ordre de 59 TWh à cet horizon). Hermine Durand cite près de 10 GW de projets dans la file d’attente et appelle à « une mise en œuvre rigoureuse » de cette PPE3. Autrement dit, en s’assurant d’atteindre les 48 GW de puissance installée en 2030 mais « pas beaucoup plus ». En raccordement annuel, cela revient à passer de 6 GW en 2025 à un rythme fixé par la PPE3 de 2,9 GW par an, alerte le SER.
| Objectif | 2023 | 2030 | 2035 |
|---|---|---|---|
| Puissance installée | 19,3 GW | 48 GW | 55 à 80 GW |
| Production annuelle | 22,7 TWh | ≈ 59 TWh | ≈ 67 à 98 TWh |
Source : PPE3.
Hybridations des centrales solaires + stockage
Les besoins sont pourtant là, souligne la filière solaire. Dans le cadre du développement de l’intelligence artificielle, le SER rappelle qu’Arthur Mensch, directeur général de Mistral AI, juge nécessaire la mise en service de 40 GW supplémentaires d’ici cinq ans, soit une consommation électrique estimée à près de 300 TWh par an. Rien qu’en Île-de-France, Daniel Bour mentionne déjà 7 GW de projets de data centers en cours selon RTE (auxquels s’ajoutent 7 GW de projets à l’étude et 7 GW supplémentaires de projets moins avancés).
Pour répondre à ce déploiement, le solaire fait partie des seules solutions et le SER appelle à « une accélération massive du solaire et de l’éolien, complétée par des centrales thermiques alimentées par du biogaz ».
Dans cette optique, Vianney de l’Estang souligne un besoin « urgentissime d’expérimenter l’hybridation » des projets photovoltaïques incluant des capacités de stockage par batteries, avec un appel d’offres « test ». Les participants au colloque soulignent que cette complémentarité « naturelle » entre solaire et batteries est déjà intégrée dans les politiques de nombreux pays. En France, « il n’y a pas de politique de stockage », déplore Daniel Bour, tandis que la DGEC évoque des réflexions en cours.
Les représentants de la filière solaire soulignent ainsi leur urgent « besoin d’un temps d’écoute avec un responsable politique », à savoir soit Maud Bregeon, soit le Premier ministre. La ministre déléguée à l’Énergie et porte-parole du gouvernement doit les recevoir le 17 juin prochain.