Alors que l'élection présidentielle de 2027 approche, plus d'un ménage sur trois déclare toujours rencontrer des difficultés pour payer ses factures de chauffage ou d'électricité. Dans le même temps, la fragilisation du fonctionnement du chèque énergie révèle une faille. La preuve qu'un droit peut exister sans atteindre ceux auxquels il est destiné. Les candidats à la prochaine présidentielle devront s'emparer de ce sujet explosif. Ils n'auront pas d'autre choix que de prendre des engagements concrets. L'urgence est de rendre cette aide automatique, fiable et prévisible, en lieu et place du guichet.
Une aide utile, mais insuffisante
En 2023, 3,1 millions de ménages étaient en situation de précarité énergétique. 10,1 % des ménages français sont donc concernés au premier chef(1). En 2025, 36 % déclaraient rencontrer des difficultés pour payer leurs factures, alors qu'ils étaient 28 % en 2024. Encore plus préoccupant, lors de la semaine du 22 juin dernier, qui a vu culminer la canicule exceptionnelle ayant frappé notre pays, le nombre de décès a connu un pic de presque 30 % en France et de 62 % dans la seule région parisienne selon l'agence Santé publique France. Une tragédie qui remet au centre du débat la question des passoires thermiques, devenues invivables lors des vagues de chaleur ou de froid.
L'hiver dernier, selon l'ONPE, 35 % des ménages disent avoir souffert du froid dans leur logement(2). Parmi les bénéficiaires du chèque énergie, cette proportion atteint 59 %(1)(2). Le dispositif cible donc bien les ménages vulnérables, sans parvenir à les protéger suffisamment.
Le retour du non-recours du fait d'obstacles administratifs
Le non-recours ne vient pas toujours d'un manque d'information. Il peut être généré par l'administration elle-même. La suppression de la taxe d'habitation a compliqué l'identification des ménages en imposant de croiser données fiscales, points de livraison électrique, gestionnaires de réseaux et fournisseurs, sans qu'il n'y ait de palliatif. Pour la campagne 2025, 5,6 millions de ménages avaient été détectés automatiquement, contre 3,8 millions après les nouveaux croisements. Une perte de 1,8 million de bénéficiaires potentiels, dont seulement 381 000 auraient été repêchés par le guichet(3).
Un droit devient théorique lorsque le fichier qui le porte est défaillant. Une aide sociale ne devrait pas dépendre de la capacité des plus fragiles à corriger l'administration.
Le paradoxe du SMIC : une revalorisation peut faire perdre le chèque énergie
Une autre fragilité tient au décalage entre la revalorisation du SMIC et l'absence d'indexation du chèque énergie. Le SMIC évolue avec l'inflation. Le chèque énergie, lui, reste soumis à un plafond de revenu fiscal fixé à 11 000 euros par unité de consommation, tandis que son barème n'a pas été significativement revalorisé depuis 2019(3)(4). Cette désynchronisation crée un effet de seuil : lorsque le SMIC augmente, des ménages proches du plafond peuvent sortir du dispositif sans que leur niveau de vie réel progresse. Une partie de leur hausse de revenu ne fait que compenser l'inflation et les dépenses contraintes.
Le SMIC tient donc compte de l'inflation, mais le chèque énergie ne l'intègre automatiquement ni dans ses seuils ni dans ses montants. Résultat : une hausse de revenu peut suffire à faire sortir un ménage du dispositif, alors qu'elle ne fait parfois que compenser la hausse du coût de la vie.
Réparer l'accès et réévaluer le barème
En 2026, le montant du chèque énergie varie de 48 euros à 277 euros, pour une moyenne de 153 euros(4). Le rapport d'évaluation du chèque énergie présenté à l'Assemblée nationale par les députés Vincent Rolland et Maxime Amblard estime qu'il représente environ 12 à 13 % de la facture des bénéficiaires et rappelle que la dernière revalorisation de son barème remonte à 2019(3).
La priorité doit donc être triple : réparer l'accès, revaloriser les montants et indexer les seuils d'éligibilité. Sans cela, les hausses salariales et l'inflation continueront à exclure des ménages qui ont besoin de l'aide. Augmenter le montant sans réparer l'accès reviendrait toutefois à consolider un dispositif percé. Il faut pré-affecter automatiquement l'aide sur les factures, fiabiliser les bases de données et revoir chaque année le barème.
Le rapport parlementaire recommande aussi une couverture pouvant atteindre 30 % de la facture pour les ménages les plus modestes et une différenciation géographique liée aux conditions climatiques(3). L'enjeu n'est pas de remplacer la solidarité par la technique, mais de mettre la technique à son service.
L'automaticité comme condition d'équité
L'automaticité n'est pas un confort administratif. C'est une condition d'équité. Pour les ménages en difficulté, une démarche supplémentaire peut suffire à décourager : comprendre les critères, trouver le portail, fournir les pièces, relancer, attendre.
En 2026, 4,5 millions de foyers devraient recevoir automatiquement le chèque, dont 3,8 millions lors d'une première vague et 700 000 après un croisement complémentaire des données(4). Cette amélioration montre que la mécanique peut être corrigée. Elle rappelle surtout que l'efficacité d'une politique sociale dépend autant de la qualité de ses données que de son intention.
Mieux cibler sans technocratiser
La précarité énergétique varie selon les territoires, les logements, les modes de chauffage et les climats. Une aide uniforme peut donc manquer une partie de la réalité.
Il faut mieux objectiver les situations : consommation, caractéristiques du logement, composition du foyer, conditions climatiques et continuité du droit en cas de changement de fournisseur. L'usage des données doit rester encadré et transparent. Ne pas les mobiliser revient à accepter un ciblage approximatif.
Le message aux candidats à l'élection présidentielle de 2027 est clair : garantir l'attribution automatique, indexer chaque année les seuils et les montants, puis déduire directement l'aide des factures. Si le sujet de la précarité énergétique est politiquement explosif, l'ignorer reviendrait à accepter que des ménages vulnérables soient administrativement considérés comme suffisamment « aisés » pour ne pas être aidés. La vraie réforme consiste à rendre l'aide certaine : sans démarches, au bon moment et sur la bonne facture.
Sources
- Tableau de bord 2025 de l'ONPE — ONPE / ADEME, novembre 2025.
- Baromètre énergie-info 2025 : la facture d'énergie, une préoccupation de plus en plus ancrée chez les ménages — Médiateur national de l'énergie, octobre 2025.
- Rapport d'information déposé en application de l'article 146-3 du règlement, par le comité d'évaluation et de contrôle des politiques publiques sur l'évaluation du chèque énergie (M. Maxime Amblard et M. Vincent Rolland), no 2932 — 17e législature, Assemblée nationale.
- Chèque énergie 2026 : envoi des chèques et ouverture du guichet de demande au 1er avril, economie.gouv.fr — Ministère de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, avril 2026.