La France est loin d’avoir été au bout des gisements d’économies d'énergie

Olivier Sidler

Membre fondateur de l'association négaWatt
Spécialiste des questions de maîtrise de l'énergie dans le bâtiment
Ancien directeur du bureau d'études thermiques Enertech

Il y a essentiellement deux moyens de faire des économies d’énergie. Par changement des comportements, et par remplacement progressif des équipements existants par des modèles de plus en plus performants.

Après le premier choc pétrolier, la France a pris une mesure forte en adoptant dès 1974 une réglementation thermique (RT) pour la construction des logements. Les contraintes imposées furent régulièrement renforcées en 1982, 1988, 2000, 2005 et 2012. La prochaine réglementation devrait sortir en 2018. Dans le tertiaire, la première réglementation date de 1976, et la seconde… de 2000, commune à partir de cette date avec les bâtiments d’habitation. Longtemps réservée aux dispositions purement thermiques, la réglementation est désormais également déployée sur une partie des usages électriques des services généraux des bâtiments (ventilation, circulateurs de chauffage, éclairage).

A ce jour, on peut estimer que les économies réalisées grâce à la « RT » constituent entre les deux tiers et les trois quarts de l’ensemble des économies d’énergie réalisées en France depuis 1975, ce qui démontre l’immense efficacité des dispositifs réglementaires comparés aux mesures d’incitation. Quant au coût de ces réglementations thermiques, il obéit à un rituel immuable après la publication de chaque nouvelle RT depuis 40 ans : la profession commence par être en colère puis elle admet un an après que les surcoûts ont été maîtrisés grâce à un effort de conception accru…

L’industrie ne connut pas le même sort car elle ne fut astreinte à aucune réglementation très contraignante. Seuls les gros consommateurs d’énergie ont rapidement pris des dispositions (aluminium, cimentiers, métallurgie, etc.) car la part de l’énergie dans le prix de revient de leurs produits était importante. Pour tous les autres, l’énergie est indispensable mais ne coûte pas cher, ce qui n’est pas un argument incitant à faire des économies…

La consommation électrodomestique des ménages n’a pas diminué bien que la consommation de certaines catégories d’appareils ait réellement baissé.

Dans l’habitat, un second processus intéressant s’est mis en place à partir de 2001 : les directives européennes fixant des plafonds de consommation et qualifiant les appareils électroménagers sur une étiquette graduée de A à G. Progressivement, le parc de ces appareils s’est transformé, faisant la part belle aux appareils performants sans que des surcoûts propres à l’amélioration de la performance n’apparaissent. Mais on a alors observé un phénomène troublant : la consommation électrodomestique des ménages n’a pas diminué bien que la consommation de certaines catégories d’appareils ait réellement baissé. De nouveaux usages étaient apparus et la consommation d’autres avait fortement augmenté (comme celle des téléviseurs).

Ce phénomène semble perdurer avec l’apparition permanente sur le marché de nouveaux usages plus ou moins utiles, ou d’usages nécessitant un fonctionnement permanent (box). Sur ce terrain, les industriels ne sont pas toujours des alliés solides et leur volonté de contribuer à la réduction des consommations n’est pas toujours patente. Enfin, force est de constater qu’avant l’introduction de contraintes éliminant les appareils les plus gourmands, le public ne s’est pas précipité pour anticiper ces réglementations et acheter des appareils très performants. Toutes les tentatives pour cela ont échoué, ce qui accrédite à nouveau l’idée que les mesures d’incitation n’ont que très peu d’effet.

En revanche, à ce jour l’industrie n’est toujours pas astreinte à une taxe sur l’énergie et l’immense majorité de ses bâtiments et de ses équipements sont dans le même état qu’en 1974…

Alors, dans cette situation un peu statique, où sont les gisements importants d’économie d’énergie ?

Il y a bien sûr les changements de comportement des usagers qui permettraient immédiatement une réduction des consommations, mais dont l’expérience pratique montre que cette économie a tendance à s’amenuiser rapidement en quelques années (les mauvaises habitudes reprennent le dessus) : ne pas se chauffer à 23°C mais plutôt à 19°C ou 20°C (dans les bâtiments récents, chaque degré supplémentaire augmente la consommation de 15%), limiter les volumes d’eau chaude sanitaire en évitant les usages « au fil de l’eau », éteindre ses lumières, limiter ses achats à ce qui est vraiment nécessaire, etc.

Le changement de comportement peut aussi conduire le particulier à remplacer ses équipements les plus vétustes par des équipements très performants. On peut ainsi facilement réduire d’un tiers sa consommation électrodomestique, les plus motivés pouvant même dépasser 50% de réduction. Le coût d’un tel changement n’est pas identique d’une famille à l’autre mais se situera entre 500 et 1500 €. Le gisement d’économie à l'échelle nationale est de 25 TWh (pour mémoire, une tranche nucléaire produit près de 7 TWh/an). Mais comment mobiliser toutes les familles françaises, comment faire en sorte qu’une certaine sobriété se mette en place de manière désirable et non imposée ? Probablement en améliorant la connaissance des enjeux qu’a chaque Français. Car aujourd’hui, peu de nos concitoyens sont conscients des menaces pesant sur les ressources d’une part, et des impacts à court, moyen et long termes du changement climatique d’autre part. Ils ne comprennent donc pas toujours pourquoi il faut agir, et pourquoi il faut aller vite.

Rénover est une opération financièrement très intéressante.

Mais dans le bâtiment, la palme du potentiel d’économie d’énergie est sans conteste la rénovation thermique. Les bâtiments d’avant 1975, date de la première réglementation thermique, consomment pour le chauffage en moyenne 250 kWh/m²/an et cette consommation pourrait être ramenée à 50 kWh/m²/an. Sur le parc de logements, ceci constitue un potentiel total d'économies de 240 TWh à l'échelle nationale. Le coût de ces rénovations est en moyenne de 300 € TTC/m², avec des valeurs d’environ 250 € TTC/m² en logement collectif, et de 350 € TTC/m² en maison individuelle. Actuellement les aides à disposition des particuliers sont relativement nombreuses et rénover est une opération financièrement très intéressante.

Mais curieusement, le marché ne décolle pas. On se heurte à une résistance du public probablement pas très bien informé. Plus généralement, il est probable que la vitesse à laquelle il soit nécessaire de rénover pour répondre aux exigences du changement climatique va imposer des obligations à agir plus que des incitations dont l’effet limité a depuis longtemps été constaté. L’article 5 de la loi de transition énergétique précise que, d’ici 2025, tous les logements de classes énergétiques F et G devront avoir été rénovés (il y en a 5,6 millions). Mais ceci ne sera suivi d’aucun décret d’application car il s’agit d’un simple « objectif programmatique ». Dommage, la mesure était pourtant la bonne.

A ce premier gisement on peut en ajouter un second : les économies sur l’eau chaude sanitaire, pour l’instant mal maîtrisée et plutôt gaspillée, qui pourraient être réalisées par des changements de comportement et des améliorations sur les installations. Ces économies portent cette fois sur l’ensemble des logements et le potentiel d’économies peut être évalué à 25 TWh.

L'énergie grise est devenue un enjeu majeur dans le bâtiment.

Ces deux dispositions permettraient une réduction de près de 50 % de la consommation, tous usages, du seul secteur résidentiel. Mais la même chose pourrait être faite dans le tertiaire, et de façon encore plus facile. On attend depuis plusieurs années le décret qui devrait rendre obligatoire la rénovation thermique dans ce secteur.

Enfin, un immense gisement attend la naissance d’un dispositif réglementaire ambitieux dans l’industrie. Sans contrainte, il ne s’y fera rien. Mais vu l’état des installations actuelles, d’énormes économies sont possibles. Ce serait d’ailleurs le point de départ d’une réduction de l’énergie grise (c’est à dire l’énergie nécessaire à la fabrication des matériaux de construction). Or celle-ci est devenue un enjeu majeur dans le bâtiment.

La France est loin d’avoir été au bout des gisements d’économie nationaux. Elle doit s’engager plus clairement dans cette voie, et elle ne pourra le faire que par des réglementations, seule voie dont l’efficacité a été prouvée.

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Commentaire

Bruno Lalouette

Si l'isolation thermique c'est enlaidir le patrimoine architectural avec des matériaux synthétiques dont au minimum la matière première est importée, PVC et autres, les français n'en voudront pas !

J'ai vu un vieux mur isolé par l'extérieur avec l'un de ces matériaux, extrême laideur de vieilles pierres auxquelles ont a retiré leur âme, certes il n'y aura plus de facture de chauffage, il y aura juste une grosse facture pour la climatisation l'été, dans une maison qui a arrêté de respirer sur une planète qui se réchauffe d'année en année...

Comme d'habitude, le législateur a servi les intérêts d'une corporation plutôt que ceux du pays, la loi ne devrait autoriser que des matériaux qui respirent, complémentés par du solaire thermique et de l'énergie bois pour les besoins de chaleur et de climatisation. Par ailleurs, pourquoi les puits canadiens ne sont-ils pas rendus obligatoires ? Peut être parce que trop simples et trop efficaces... Pourquoi ne pas rendre obligatoire ces solutions en vue de remplacer toute installation existante en fin de vie, et interdire progressivement, le gaz, le fioul et l'électrique, comme source de chaleur ?

La malhonnêteté du législateur est notre pire ennemi !

Jennifer RENIER

Evidemment, on peut choisir de rester immobile plutôt que de commettre la moindre erreur. Mais quand on aura isolé tous les immeubles en béton des années 1970, alors on laissera probablement les quelques maisons en vieille pierre tranquilles

Olivier SIDLER

Il y a de très nombreuses façons d'isoler les murs d'une maison et il y a de très nombreux types d'isolant (dont beaucoup de très bons bio-sourcés). Chacun peut trouver la solution qui convient le mieux à son bâtiment et à ses goûts, il est dommage de caricaturer. J'ai rénové une ferme du 18ème siècle en pierre. Sa façade est toujours en pierre et l'isolant est à l'intérieur, muni d'un pare vapeur et recouvert d'enduit à la chaux!
Il est impropre de parler de la respiration d'un mur. Il faut parler de la migration de vapeur, et celle-ci peut-être une calamité et conduire à des pathologies dans certains cas. Evitons de manipuler des concepts un peu flous qui ne font pas avancer la réflexion collective. Certains murs isolés (notamment par l'extérieur) peuvent accepter que la vapeur migre au travers de la paroi. Pour d'autres (comme les murs isolés par l'intérieur), il ne faut surtout pas que la vapeur puisse migrer car elle condensera une fois passé l'isolant.
Enfin, la question du législateur. Non il n'a pas subi la pression d'un lobby. Il a juste voulu "embarquer" l'isolation de la façade lorsque celle-ci subissait un ravalement (ce qui est astucieux), sans imposer d'aucune façon un isolant plutôt qu'un autre. Et il a prévu de très (trop ?) nombreuses dérogations évitant par exemple d'isoler par l'extérieur un beau mur de pierre. Enfin, les cas particuliers sont tellement nombreux qu'il serait vain de proposer que tout le monde utilise les mêmes techniques d'isolation et de chauffage pour arriver au résultat. Ce serait contre productif et les Français seraient contre.
Ce qu'on pourrait attendre du législateur de plus efficace serait certainement la promulgation d'une réglementation rendant obligatoire la rénovation thermique globale et performante (classe A ou B) des logements les plus mauvais (classes F et G), en laissant à chacun le soin du choix des techniques et des matériaux d'isolation. Mais il faudrait en parallèle mettre en place une ingénierie financière simple et former la profession qui est encore très loin de savoir rénover les maisons individuelles (ce qui n'est pas le cas des bâtiments collectifs).

Pierrick

Il y a systématiquement une erreur de diagnostic de commise dans l'amélioration énergétique. L'amélioration de performance de l’électro ménagé ainsi que de l'éclairage n'apporte que très peu économies d'énergies au 30% des logements français chauffés à l'électricité à effet joule direct.
Ce qu'on reprochait aux appareils anciens , c'était un manque d’efficience. Hors la quasi-totalité des pertes se caractérisent en chaleur.
Le cas le plus emblématique est l'éclairage. On reprochait, à juste titre, aux lampes à incandescence de produire beaucoup de chaleur en produisant de la lumière.
Dans un logement chauffé électriquement, le chauffage est constitué par les radiateurs, par les apports internes et par la "chaleur lumière". En diminuant le "chauffage lumière par des éclairages performants, on compense cette "perte" par plus de "chauffage radiateurs" pour atteindre la consigne.
Au final, il n'y a aucune économie dans la période de chauffe, une économie d'énergie modeste en période estivale ou les journées sont les plus longues et une économie financière ridicule (heure creuse été) .
A l'exception des appareils de froid en période estivale (qui représente un poste important tous de même) , il en va de même pour à peu près tous le reste.
Pire encore !!, dans les logements chauffés avec des énergies productrices de GES , j'ai fait le bilan … il s'aggrave !
conclusion : Si la multiplication des produits média accentue la consommation, elle est très loin d'être majoritairement responsable.

Pierrick

J'ai oublié de préciser que ça marche dans les 2 sens et notamment pour un téléviseur qui consomme plus d'électricité.

Pierrick

pour finir (sourire),
Tant qu'on exigera pas une amélioration énergétique des logements à "l"équilibre" des apports internes, les efforts des industriels ne trouverons une efficience que dans les logements bepos ou équivalents !.

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