La vision de…
Nadia Maïzi

Professeure, directrice du Centre de Mathématiques Appliquées de Mines ParisTech
Cotitulaire de la Chaire Modélisation pospective au service du développement durable (MPDD)

2050. Dans 33 ans. A l’échelle d’une vie humaine c’est encore loin, nos enfants auront l’âge que nous avons aujourd’hui. A l’échelle des infrastructures, c’est déjà là, car ce qui conditionne le monde dans lequel nous serons est bien plus engagé que ce que l’on croit. Or, c’est bien ce que sera le monde de 2050 qui définira les énergies qui le serviront. Et 2050 se façonne aujourd’hui.

Ainsi, lorsque l’on bâtit le viaduc de Millau, on plébiscite le principe des transports automobile et routier pour les prochaines décennies. De même, si battre le record de la tour la plus haute du monde, initié avec le Flatiron Building à New York en 1902, reste un moteur en 2017 à travers les continents, c’est que l’on postule que ces formes urbaines hyper concentrées sont un modèle à pérenniser. Or, un de leurs corollaires est une extravagante consommation d’électricité, comme le démontre par exemple la dernière championne, Burj Khalifa, inaugurée en 2010 à Dubaï : la consommation électrique estimée de ce building est équivalente à celle d’une ville de 20 000 habitants.

Si certains souhaitent tempérer cette tendance à la démesure, comme cette agence d'architecture suédoise qui imagine des gratte-ciels en bois à consommation modérée, l’emballement général semble peu préoccupé des solutions sobres en énergie, que ce soit dans les étapes de construction, d’opération, ou encore en anticipation du démantèlement de ces immeubles. Ainsi, un peu partout sur la planète, on assiste au développement de villes nouvelles, où les grands buildings assortis de leur inefficacité énergétique prolifèrent. L’on voit également discutés des projets résidentiels, comme celui envisagé en mai 2017 par la mairie de Moscou, visant la destruction de petits immeubles d’habitat localisés en ville, pour déplacer 1,6 million de Moscovites vers de grands ensembles périphériques où qualités sociales et environnementales sont des préoccupations de second plan.

Au pronostic partagé de concentration des populations dans les villes à l’horizon 2050, s’ajoute donc l’incertitude sur les formes d’habitat et les modes de transport. Plus largement, ce qui est posé ici, c’est la question des modes de vie, et au-delà, des comportements, qui seront au cœur des futurs enjeux énergétiques, témoins que les orientations sociales et leurs conséquences environnementales sont indissociables.

Ce constat a d’ailleurs primé lors des derniers débats sur le changement climatique, où le principe fondamental de conciliation entre développement et « mitigation » des émissions de gaz à effet de serre a été adopté. Il traduit la volonté de réconcilier les aspirations de pays aux situations très disparates : d’une part ceux qui ont atteint un niveau de développement jugé comme adéquat ou raisonnable, et pour lesquels la question environnementale est devenue prioritaire ; d’autre part, ceux dont la priorité est de permettre l’accès au développement de leurs populations, et qui, bien que conscients de l’urgence climatique, ne souhaitent pas que la lutte contre les changements climatiques puisse l’empêcher.

Cette analyse indiscutable contraste cependant avec la transposition observée de ce même principe dans l’équation énergétique 2050, qui se révèle largement contre-intuitive. Pour s’en convaincre, interrogeons-nous sur ce que nous dit de la saturation de notre modèle de développement l’ouverture d’une station de ski artificielle au Lesotho, ou la mode, lancée en 2016 en Savoie, de la livraison de tonnes de neige par hélicoptère.

En écho, les stratégies adoptées pour soutenir le développement questionnent. Ainsi, la Chine, après avoir adopté un rythme frénétique de construction de centrales à charbon dans les années 2000, engendrant des pollutions majeures et de très fortes tensions sur la ressource en eau, affiche aujourd’hui une surcapacité de production qui la contraint à inverser la dynamique de son programme de déploiement.

De ce que nous dit 2017, infrastructures, comportements, modes de consommation, et plus largement modes de vie et d’organisation sociale semblent engagés, pour les prochaines décennies, dans le prolongement de ce que nous connaissons et dans une conscience indifférente de la question climatique.

Aussi, le mix énergétique qui devra continuer à servir des besoins dont la nature n’aura pas changé et dont l’intensité aura été amplifiée, n’a aucune raison d’évoluer significativement. Les engagements climatiques n’étant pas coercitifs, il paraît probable que le principal moteur de renouvellement de ce mix, notamment pour les énergies fossiles, viendra des tensions sur les ressources et dépendra de l’évolution des infrastructures de réseau. 

Plus décentralisés, les réseaux favoriseront la production dispersée. Dans ce cas, les renouvelables se déploieront sans doute avec de belles réussites, mais pour des besoins en énergie peu concentrés, c’est à dire pour des économies qui seront moins productivistes. Plus centralisés, ces mêmes réseaux permettront de servir les usages les plus intensifs. Dans cette option, le nucléaire sera certainement prolongé, car les moyens ne sont pas mis en œuvre, ni en ce qui concerne les investissements considérables que nécessiterait son démantèlement, ni pour opérer une bifurcation radicale vers d’autres ressources qui s’y substitueraient.

Quant aux besoins en carburants liquides, tant que nous n’observerons pas ce mouvement mondial de refus de passer le permis de conduire, dont certains voyaient des prémices lors de la COP20 (loin d'être confirmées par la suite), leur demande croîtra et la polémique s’amplifiera autour de la compétition entre alimentation et agro-énergies.

De ce que nous dit 2017... Mais 2018 pourrait éclairer d’autres options, si une prise de conscience nous conduisait à remettre en question radicalement, collectivement et mondialement, nos modes de vie, à définir nos aspirations pour élaborer une autre destinée car « si, comme les individus, les sociétés sont fréquemment déçues, c'est qu'on leur offre ce qu'elles demandent et non ce qu'elles désirent véritablement, sans savoir l'exprimer de façon adéquate » (Gaston Berger).

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