Intrants renchéris au cœur de la campagne rizicole
À Kawhmu, au sud de Rangoun, des riziculteurs disent manquer d’engrais et de fioul au démarrage des semis. « Si les prix continuent d’augmenter, j’en serai réduit à mendier », confie à l’AFP Soe Naing, qui loue 12 hectares dans la commune. « Je vais peut-être abandonner l’agriculture, même si c’est ma vocation », ajoute le quinquagénaire, alors que les motoculteurs peinent à tourner sans carburant et que les semis doivent être renforcés par des apports azotés.
Les tensions d’approvisionnement liées au conflit au Moyen-Orient frappent l’Asie, très dépendante des flux maritimes transitant par le détroit d’Ormuz. En Birmanie, la vulnérabilité est accrue : selon des chiffres officiels, le pays importe près de 90 % de son fioul et jusqu’à 95 % de ses engrais chimiques, produits en grande partie dans le Golfe.
Plus au nord, Moe Aung sème sur une terre détrempée qu’il n’a pas pu travailler comme d’habitude et prévoit d’utiliser six fois moins d’engrais que les années précédentes. « Je le fais seulement parce que je suis propriétaire des terres, mais je n’en ai pas envie », dit l’agriculteur de 53 ans. Le sac de 50 kg a, selon lui, vu son prix multiplié par cinq pour atteindre 200 000 kyats (41 euros), rendant aléatoire l’achat à crédit remboursé après récolte.
Un corridor énergétique mondial sous tension
La flambée des coûts des intrants agricoles en Birmanie s’explique par les perturbations logistiques et assurantielles sur les routes pétrolières et para-pétrolières. En 2024, environ 20 millions de barils par jour ont transité par Ormuz, soit près de 20 % de la consommation mondiale de liquides pétroliers et plus d’un quart du commerce maritime d’hydrocarbures, selon l’Administration américaine de l’énergie (EIA). En 2025, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que près de 15 millions de barils par jour de brut ont franchi ce passage, soit environ un tiers des échanges maritimes mondiaux de brut.
Pour des économies importatrices d’engrais azotés et de carburants comme la Birmanie, toute hausse des coûts de fret, d’assurance ou de produits raffinés se transmet rapidement aux prix à la ferme. Les exploitants évoquent des arbitrages défavorables : moins de passages au champ, réduction des doses d’apports et reports d’entretien du matériel, avec des effets potentiels sur rendements et qualité.
Rendements menacés et insécurité alimentaire
Le Programme alimentaire mondial (PAM) avertit qu’une division par deux des apports d’engrais pourrait amputer la production agricole birmane d’environ 10 à 15 %, dans un pays où l’insécurité alimentaire est déjà élevée. « Je n’ai jamais connu une période aussi difficile », témoigne Soe Naing. « Mes champs sont tout ce que j’ai, il n’y a pas d’autre espoir. »
Les opérateurs redoutent une aggravation si un épisode El Niño intense se confirme en 2026, avec risques de vagues de chaleur et de sécheresses en Asie du Sud-Est. « Si ça continue comme ça, il n’y aura bientôt plus d’agriculteurs dans ce pays », alerte Su Su Nway, présidente d’un syndicat national. « Nous ne voulons pas que les générations futures se demandent si ces agriculteurs ont vraiment existé un jour. »
Autre signe de fragilité financière, plusieurs riziculteurs craignent de ne pas équilibrer leurs comptes cette campagne, malgré le recours au crédit intrants, du fait d’un prix des engrais qui reste élevé et d’un coût du fioul qui pèse sur chaque heure de motoculture.
La Birmanie, jadis premier exportateur mondial de riz avant la Seconde Guerre mondiale, voit ainsi un secteur agricole affaibli par des décennies de conflits et d’instabilité, confronté aujourd’hui à des tensions énergétiques globales qui renchérissent les intrants au moment critique des semis.