- Connaissance des Énergies avec AFP
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Près de Singapour, à 6.000 km du détroit d'Ormuz, les transferts en mer de cargaisons de pétrole iranien se sont poursuivis pendant la guerre au Moyen-Orient, une pratique adoptée par Téhéran pour contourner les sanctions internationales et commercer avec la Chine.
Près de 400 tankers sont sanctionnés par les Etats-Unis, l'Union européenne ou le Royaume-Uni pour leurs activités liées à l'Iran. Cette flotte fantôme, composée de navires vieillissants, opère dans une grande opacité (propriétaires douteux, faux pavillons, défaut d'assurance ou encore manipulation des données GPS...). Le ship-to-ship (STS), transbordement de navire à navire en haute mer, leur permet de "blanchir" l'origine de leurs cargaisons.
Une zone située à une centaine de kilomètres au sud-est de la péninsule malaise, au large de la Malaisie et de Singapour, s'est imposée comme un noeud stratégique pour écouler le brut iranien. Chaque semaine, des dizaines de transferts entre tankers, pas seulement iraniens, y sont visibles depuis le ciel, a constaté l'AFP en analysant des images satellites.
"C'est vraiment le centre névralgique", selon Amir Handjani, du groupe de réflexion américain Quincy Institute for Responsible Statecraft, qui observe une "anarchie totale" liée à la pratique du STS dans la zone.
Ces transferts se sont maintenus pendant la guerre, malgré une levée temporaire des sanctions américaines. Washington a autorisé le 20 mars la vente de pétrole iranien se trouvant sur des navires avant cette date. L'autorisation doit expirer le 19 avril.
Mais face à des "actions contradictoires" des Etats-Unis - levée des sanctions puis blocus des ports iraniens -, "il est plus sûr de continuer à exporter le pétrole iranien en utilisant des navires fantômes et des transferts STS plutôt que d'essayer d'exporter ce pétrole de manière légale", analyse Elisabeth Braw, experte du think tank Atlantic Council.
- Destination Chine -
L'analyse de plusieurs plateformes de suivi maritime montre qu'une fois chargés de brut - le plus souvent depuis l'île de Kharg - les pétroliers iraniens sortent du Golfe par le détroit d'Ormuz, contournent le sous-continent indien, empruntent le détroit de Malacca jusqu'à Singapour, où ils stationnent, après un voyage de 2 à 3 semaines, en attente du navire-citerne chargé de récupérer leur cargaison.
Depuis le 1er mars, les cargaisons d'au moins 37 pétroliers liés à l'Iran ont été transférées en mer dans la zone, soit au moins 62,3 millions de barils de brut, selon des données maritimes de la société Kpler analysées par l'AFP. Les destinations finales de ces cargaisons, lorsqu'elles sont connues, sont toujours des ports des provinces chinoises de Shandong, Liaoning et Jiangsu (nord).
La plupart avaient quitté le Golfe avant la guerre. Mais au moins six pétroliers iraniens, parmi les 26 qui ont franchi le détroit d'Ormuz en mars, en plein conflit, ont transbordé leurs cargaisons (10 millions de barils au total) ces dernières semaines près de Singapour.
Le Silvia 1, par exemple, a embarqué en février 1 million de barils à Kharg, a franchi le détroit d'Ormuz le 3 mars, est arrivé dans la zone de Singapour le 21 mars, avant de transférer autour du 25 mars sa cargaison au Yug, qui a récupéré dans la foulée, le 3 avril, la cargaison d'un deuxième tanker iranien, le Seastar III.
La destination du Yug est inconnue, mais ce pétrolier sous pavillon comorien est coutumier des transferts STS et achemine généralement ses cargaisons vers des ports du Shandong, selon les données agrégées par Kpler et l'ONG Global Fishing Watch.
- Transferts à la chaîne -
Deux autres cargaisons sorties du Golfe en mars sur le Hilda I et le Amber, transférées sur d'autres pétroliers près de Singapour fin mars, devaient arriver jeudi et vendredi dans les ports de Yantai (Shandong) et de Lianyungang (Jiangsu), selon Kpler.
Les cargaisons connaissent parfois plusieurs transferts STS. C'est le cas de celle du Amber (2 millions de barils) qui, avant de mettre le cap sur la Chine, a été transférée au Medna le 31 mars, puis au Star Pine le 4 avril.
Pour estimer les cargaisons et identifier les transferts, Kpler ne peut pas compter sur les signaux des transpondeurs AIS des navires, éteints dans les moments-clefs. La société compare les signaux AIS des navires à leurs trajets passés et analyse leurs tirants d'eau (s'il baissent, la cargaison a été déchargée).
Selon Naveen Das, analyste chez Kpler, le STS devrait prospérer en raison du blocus des ports iraniens, d'autant qu'"il y a encore beaucoup de pétrole iranien en mer sous forme de stockage flottant", relève-t-il.