
Responsable de la Practice Énergie et Environnement chez Wavestone
La transition énergétique française change progressivement de nature. Longtemps pensée à travers les grands équilibres nationaux (production nucléaire, sécurité d’approvisionnement, pilotage centralisé des réseaux), elle se déplace désormais vers les usages du quotidien : mobilité, chauffage, industrie, infrastructures locales ou encore numérique. Dans cette nouvelle phase, l’électrification apparaît comme le principal levier de décarbonation de l’économie française.
C’est dans ce contexte que le gouvernement a lancé l’initiative des « 100 territoires d’électrification », invitant communes et intercommunalités à se porter candidates afin de devenir des démonstrateurs de cette transformation énergétique. Derrière cette annonce se dessine une ambition forte : faire des collectivités locales les moteurs opérationnels de la sortie progressive des usages fossiles.
Mais cette initiative dépasse largement la seule question énergétique. Elle s’inscrit dans une tendance plus profonde de l’action publique française : la multiplication des politiques territoriales reposant sur des logiques de labellisation et d’expérimentation locale. Territoires d’industrie, French Tech, Action Cœur de Ville, Territoires à énergie positive ou Petites villes de demain témoignent tous de cette volonté de sélectionner des territoires pilotes afin d’accélérer certaines transformations économiques ou sociétales. Cette méthode soulève pourtant des interrogations croissantes. Les labels produisent-ils réellement des effets durables sur les territoires concernés ? Ne risquent-ils pas d’accentuer les écarts entre collectivités déjà bien structurées et territoires plus fragiles ? Et surtout, dans le cas de l’électrification, l’État cherche-t-il à construire une stratégie nationale cohérente ou à multiplier des vitrines territoriales sans capacité réelle de généralisation ?
La tentation permanente de l’État : transformer les territoires par le label
Une nouvelle génération de territoires « à mission »
Avec les « 100 territoires d’électrification », le gouvernement prolonge une logique désormais bien installée dans les politiques publiques françaises : celle de la territorialisation par le label. Depuis une vingtaine d’années, l’État multiplie les dispositifs visant à sélectionner des collectivités considérées comme exemplaires ou stratégiques afin d’en faire des démonstrateurs nationaux. Cette méthode répond à plusieurs objectifs simultanés : accélérer certains projets, concentrer les moyens d’ingénierie, créer des dynamiques locales visibles et produire des récits politiques capables d’incarner la transformation du pays. Les « territoires d’électrification » s’inscrivent pleinement dans cette logique en cherchant à faire des collectivités retenues les vitrines de l’électrification des usages, qu’il s’agisse de mobilité, de chauffage, d’infrastructures de recharge ou de pilotage énergétique local.
Cette approche traduit également une évolution importante de la place des territoires dans les politiques énergétiques françaises. Pendant des décennies, l’énergie a été pensée de manière .très centralisée, autour des grands opérateurs nationaux et des infrastructures de production. Désormais, les collectivités deviennent des acteurs opérationnels de premier plan. Elles sont sollicitées pour organiser les mobilités, accompagner les ménages, planifier les infrastructures, faciliter les raccordements et porter l’acceptabilité sociale de la transition. À travers ce programme, l’État envoie donc un signal politique clair : la transition énergétique ne se gagnera plus uniquement dans les centrales électriques ou les arbitrages nationaux, mais également dans les territoires, au plus près des usages et des habitants
Le label territorial : outil de transformation ou instrument de communication ?
La question centrale reste néanmoins entière : un label suffit-il réellement à transformer un territoire ? L’expérience des précédentes politiques publiques montre une réalité beaucoup plus contrastée que les discours officiels. Certes, certains dispositifs ont produit des effets visibles. La French Tech a permis à plusieurs métropoles de gagner en attractivité économique et en visibilité internationale. Action Cœur de Ville a replacé la revitalisation des centres-villes au cœur des priorités locales. Les Territoires d’industrie ont parfois facilité des rapprochements utiles entre acteurs économiques, industriels et collectivités. Mais dans de nombreux cas, les effets observés relèvent davantage de la coordination institutionnelle, de l’amélioration de l’image ou de l’accélération de projets déjà engagés que d’une transformation structurelle profonde.
En réalité, les territoires qui bénéficient durablement de ces labels sont souvent ceux qui disposaient déjà des principaux facteurs de réussite : ingénierie solide, stabilité politique, tissu économique structuré, capacité d’investissement ou gouvernance efficace. Le label agit alors comme un accélérateur, rarement comme un déclencheur. Cette observation interroge directement le bien-fondé de la stratégie des « territoires d’électrification ». Car si les collectivités sélectionnées sont principalement celles qui étaient déjà les plus avancées dans leurs politiques énergétiques, le dispositif risque surtout de renforcer des dynamiques préexistantes plutôt que de réduire les écarts territoriaux. La question n’est donc pas seulement de savoir si le label crée de la visibilité, mais s’il permet réellement de transformer les territoires les plus en difficulté face à la transition énergétique.
Une question rarement posée : que deviennent les territoires non labellisés ?
Toute politique de labellisation produit mécaniquement une distinction entre les territoires retenus et ceux qui restent à l’écart. Dans le cas des « 100 territoires d’électrification », cette question est particulièrement sensible car les enjeux concernés touchent l’ensemble du pays. Zones rurales dépendantes de la voiture individuelle, territoires chauffés au fioul, bassins industriels fortement carbonés ou collectivités confrontées à la précarité énergétique : les besoins de transformation sont partout. Pourtant, les collectivités les mieux armées administrativement seront probablement les premières capables de répondre efficacement aux appels à candidatures, de monter des dossiers complexes et de mobiliser rapidement des partenaires techniques et financiers.
Cette logique peut progressivement conduire à une forme de hiérarchisation implicite des territoires. À force de multiplier les dispositifs ciblés, l’État dessine une géographie des territoires jugés innovants, stratégiques ou exemplaires, tandis que d’autres restent durablement à l’écart des dynamiques nationales. Le risque est alors double. D’une part, les collectivités déjà performantes concentrent davantage de ressources, de visibilité et d’accompagnement. D’autre part, les territoires les plus fragiles peuvent développer un sentiment de relégation face à des politiques publiques perçues comme réservées à ceux qui disposent déjà des moyens de réussir. Dans le domaine énergétique, cette fracture potentielle est particulièrement problématique car l’électrification suppose précisément une transformation homogène et massive des infrastructures et des usages sur l’ensemble du territoire national.
Les enseignements des précédents labels : ce qui fonctionne… et ce qui échoue
Les réussites existent, mais elles reposent rarement sur le label lui-même
Les précédentes politiques territoriales montrent que les labels peuvent produire des effets positifs, mais rarement pour les raisons mises en avant dans les discours politiques. Dans la plupart des cas, ils fonctionnent surtout comme des catalyseurs de dynamiques déjà engagées. Les métropoles ayant le plus bénéficié de la French Tech disposaient déjà d’écosystèmes universitaires puissants, d’investisseurs, de réseaux entrepreneuriaux et d’une attractivité forte. Le label a accéléré leur visibilité, facilité certaines coopérations et renforcé leur image, mais il n’a pas créé ex nihilo des territoires innovants. Le même constat peut être dressé pour les Territoires d’industrie, dont les résultats les plus probants se concentrent généralement dans des bassins déjà structurés industriellement et capables de porter rapidement des projets concrets.
Cette réalité révèle une limite fondamentale des politiques de labellisation : elles tendent souvent à privilégier les territoires déjà en mouvement. Les collectivités capables de mobiliser rapidement des acteurs, de produire des projets crédibles et de répondre aux exigences administratives sont généralement celles qui disposent déjà des ressources nécessaires à leur transformation. Le label agit alors comme un amplificateur plus que comme un outil de rattrapage territorial. Cette logique pourrait se reproduire avec les « territoires d’électrification ». Les collectivités les plus avancées dans les infrastructures de recharge, les réseaux intelligents ou les politiques de mobilité électrique bénéficieront probablement davantage du dispositif que les territoires confrontés à des contraintes plus lourdes et à des capacités d’investissement limitées.
Le piège de la multiplication des dispositifs
Depuis plusieurs années, les collectivités locales font face à une accumulation croissante de programmes nationaux, d’appels à projets, de contractualisations et de dispositifs ciblés. Cette multiplication répond à une volonté de pilotage fin des politiques publiques, mais elle produit aussi des effets de saturation institutionnelle. Les élus et les administrations territoriales consacrent une part croissante de leur temps à répondre aux dispositifs nationaux, à monter des dossiers complexes et à rechercher des financements fragmentés. Cette logique favorise mécaniquement les collectivités disposant d’une ingénierie solide, capables de mobiliser rapidement des compétences techniques et administratives spécialisées.
Dans le domaine énergétique, cette situation devient particulièrement visible. Les collectivités doivent déjà gérer les PCAET, les schémas directeurs IRVE, les stratégies d’adaptation climatique, les zones d’accélération des énergies renouvelables ou encore les obligations de rénovation énergétique. Ajouter un nouveau label risque alors de renforcer une forme de fatigue administrative plutôt que d’accélérer réellement les projets de terrain. L’enjeu devient d’autant plus critique que l’électrification nécessite des transformations lourdes, longues et coûteuses, qui supposent de la stabilité, de la visibilité et de la continuité dans l’action publique. Or la logique des appels à projets successifs produit souvent l’effet inverse : une dépendance permanente à des dispositifs ponctuels et à des calendriers politiques changeants.
Les facteurs clés de succès : ce que l’État sous-estime souvent
Les retours d’expérience des précédentes politiques territoriales permettent néanmoins d’identifier plusieurs facteurs récurrents de réussite. Le premier est la qualité de la gouvernance locale. Les territoires qui parviennent réellement à transformer leurs infrastructures ou leur économie disposent généralement d’un leadership politique stable, capable d’assurer la continuité des projets sur plusieurs années et de coordonner efficacement les différents acteurs locaux. La réussite repose aussi sur la capacité à construire des coopérations durables entre collectivités, opérateurs énergétiques, industriels, entreprises et services de l’État. Sans cette gouvernance partagée, les labels restent souvent des outils d’affichage sans traduction opérationnelle réelle.
Le second facteur clé est la disponibilité d’une ingénierie territoriale robuste et de financements durables. Les transformations énergétiques exigent des compétences techniques, juridiques, financières et organisationnelles importantes. Or les écarts entre collectivités restent considérables sur ce sujet. Certaines disposent d’équipes structurées capables de piloter des projets complexes, tandis que d’autres peinent déjà à maintenir leurs capacités d’ingénierie de base. Enfin, les territoires ont besoin de visibilité de long terme. L’électrification des usages implique des investissements massifs dans les réseaux, les infrastructures et les équipements. Sans trajectoire financière stable, sans simplification réglementaire et sans cohérence nationale durable, les ambitions affichées risquent de se heurter rapidement aux réalités budgétaires et opérationnelles des collectivités locales.
Les « territoires d’électrification » : vitrine politique ou véritable politique industrielle territoriale ?
Une initiative qui révèle un changement profond de doctrine énergétique
Les « territoires d’électrification » témoignent surtout d’un changement d’échelle dans la transition énergétique française. Jusqu’ici, les politiques publiques se concentraient principalement sur la production d’une électricité décarbonée et sur les grands équilibres nationaux du système énergétique. Désormais, l’enjeu devient beaucoup plus concret : transformer les usages du quotidien et adapter les territoires à une consommation électrique croissante. Cela suppose de déployer des infrastructures de recharge, de renforcer les réseaux, de réorganiser les mobilités locales et d’accompagner des millions de décisions individuelles et collectives. Dans cette nouvelle configuration, les collectivités locales ne sont plus seulement des relais administratifs ; elles deviennent les espaces où se joue concrètement la réussite ou l’échec de l’électrification.
Dans cette perspective, le programme possède une certaine cohérence stratégique. Les territoires sont les espaces où se concentrent les enjeux de mobilité, de rénovation thermique, d’infrastructures de recharge ou d’acceptabilité sociale des transformations énergétiques. L’État semble ainsi vouloir créer des laboratoires territoriaux capables de démontrer concrètement les bénéfices de l’électrification. Cette logique peut permettre d’expérimenter de nouvelles approches, d’identifier des modèles économiques viables et de diffuser plus rapidement certaines bonnes pratiques. Mais elle suppose également que les territoires disposent réellement des moyens nécessaires pour mener ces expérimentations à grande échelle.
Mais l’électrification ne se décrète pas
L’électrification massive des usages représente un chantier industriel et territorial considérable. Elle suppose de renforcer les réseaux électriques, d’accélérer les raccordements, de financer des infrastructures lourdes, d’adapter les compétences locales et d’accompagner les ménages dans des transformations parfois coûteuses. Il ne s’agit donc pas simplement d’une politique de communication ou d’un exercice de visibilité territoriale, mais d’un projet nécessitant des investissements massifs et une planification de long terme. Dans ce contexte, la question des moyens accordés aux « territoires d’électrification » devient centrale. Sans financements significatifs, sans simplification administrative et sans visibilité pluriannuelle, le risque est grand que le label reste principalement symbolique.
L’enjeu est d’autant plus important que les collectivités locales se trouvent déjà confrontées à des contraintes budgétaires fortes. Beaucoup doivent arbitrer entre transition énergétique, rénovation des infrastructures, maîtrise des dépenses publiques et maintien des services de proximité. Si l’électrification devient une injonction supplémentaire sans accompagnement adapté, elle pourrait rapidement être perçue comme une contrainte plutôt que comme une opportunité de développement territorial. L’expérience des précédentes politiques publiques montre d’ailleurs qu’un label ne suffit jamais à compenser l’absence de moyens structurels. Les territoires ne se transforment durablement que lorsque les ambitions politiques sont accompagnées de capacités d’investissement réelles et d’une stabilité réglementaire dans le temps.
Le véritable enjeu : éviter une transition énergétique à plusieurs vitesses
Au fond, la question essentielle n’est peut-être pas celle des 100 territoires sélectionnés, mais celle des milliers d’autres collectivités qui resteront en dehors du dispositif. Car la transition énergétique française ne pourra réussir durablement si elle produit une nouvelle fracture territoriale entre des territoires fortement électrifiés et attractifs d’un côté, et des territoires moins bien équipés de l’autre. L’électrification concerne l’ensemble du pays : zones rurales, espaces périurbains, bassins industriels, petites villes comme grandes métropoles. Une stratégie reposant uniquement sur quelques démonstrateurs risque de créer des écarts croissants entre collectivités capables d’investir massivement et territoires confrontés à des contraintes financières ou techniques plus importantes.
Cette question renvoie finalement à une interrogation plus profonde sur la vision française de l’aménagement du territoire. L’électrification rurale du XXe siècle reposait sur une logique universaliste : raccorder l’ensemble du territoire national afin de garantir une égalité d’accès à l’énergie. Aujourd’hui, la logique semble davantage fondée sur l’expérimentation locale et la différenciation territoriale. Les « territoires d’électrification » peuvent certes devenir des laboratoires utiles, capables d’accélérer certaines innovations et d’entraîner progressivement le reste du pays. Mais ils peuvent aussi illustrer une évolution plus large de l’action publique française : celle d’un pilotage par labels, appels à projets et territoires d’excellence, au risque d’affaiblir progressivement la logique d’égalité territoriale qui a longtemps structuré les grandes politiques d’infrastructures nationales.
Les « territoires d’électrification » : démonstrateurs utiles ou symbole d’une transition à plusieurs vitesses ?
Les « 100 territoires d’électrification » révèlent bien davantage qu’une simple initiative énergétique. Ils traduisent une transformation profonde de la manière dont l’État cherche désormais à conduire les grandes transitions économiques, industrielles et environnementales. Face à des défis complexes et territorialisés, l’action publique privilégie de plus en plus des logiques de différenciation, d’expérimentation locale et de labellisation. Cette approche présente des avantages réels : elle permet de valoriser des initiatives de terrain, de créer des dynamiques locales, d’accélérer certains projets et de produire des démonstrateurs capables d’inspirer d’autres collectivités. Mais elle comporte aussi des fragilités structurelles importantes. Les labels ne remplacent ni les investissements, ni les infrastructures, ni l’ingénierie territoriale, ni la stabilité réglementaire. Surtout, ils tendent souvent à renforcer les écarts entre collectivités déjà bien organisées et territoires plus fragiles.
Les prochaines semaines permettront d'ailleurs de mesurer la portée réelle de cette initiative. Après la remontée des candidatures par les préfets de région au 1er juin 2026, le gouvernement annoncera avant le 30 juin la liste des 100 territoires retenus. Ceux-ci disposeront ensuite de quelques mois seulement pour construire, avec les services de l'État et leurs partenaires, une feuille de route pluriannuelle devant être signée avant le 20 septembre 2026. Ce calendrier particulièrement resserré traduit une volonté d'accélération, mais il constituera également un premier test de la capacité des territoires à transformer rapidement une ambition nationale en projets concrets.
Or l’électrification de l’économie française constitue un enjeu d’une ampleur historique. Elle suppose de transformer durablement les mobilités, les bâtiments, les réseaux et les usages quotidiens sur l’ensemble du territoire national. Un tel chantier ne pourra réussir que s’il repose sur une vision cohérente, lisible et inclusive. La réussite des « territoires d’électrification » ne dépendra donc pas uniquement de la qualité des projets retenus, mais de la capacité de l’État à faire de ces territoires des laboratoires utiles au service de tous, et non les symboles d’une transition réservée aux collectivités déjà les mieux armées pour transformer leur avenir. Car la véritable question est peut-être celle-ci : l’électrification restera-t-elle un grand projet national d’aménagement du territoire, ou deviendra-t-elle une nouvelle politique d’excellence territoriale parmi d’autres ?
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