
Responsable de la Practice Énergie et Environnement chez Wavestone
À mesure que la transition énergétique s’accélère, les raffineries apparaissent comme les symboles d’un monde que l’on souhaiterait dépasser. Associées aux énergies fossiles, elles cristallisent critiques environnementales et interrogations économiques. Leur fermeture progressive, en France comme en Europe, semble pour certains relever d’une évolution naturelle, voire souhaitable.
Pourtant, cette lecture masque une réalité bien plus complexe. Derrière ces infrastructures industrielles se jouent des enjeux de souveraineté, de sécurité d’approvisionnement, d’emploi et de transition énergétique elle-même. Car si la consommation d’hydrocarbures est appelée à diminuer, elle reste aujourd’hui massive et structurelle dans de nombreux secteurs.
Dès lors, une question s’impose : les raffineries sont-elles réellement des vestiges du passé, ou constituent-elles au contraire des piliers indispensables du futur énergétique ?
Une industrie en recul en France et en Europe, au risque d’une dépendance stratégique accrue
Une contraction rapide des capacités de raffinage
Le raffinage français illustre de manière frappante la transformation industrielle à l’œuvre en Europe. En un demi-siècle, le pays est passé de vingt-quatre raffineries dans les années 1970 à seulement sept aujourd’hui. Cette réduction s’est accompagnée d’une baisse significative des capacités, désormais comprises entre 1,1 et 1,2 million de barils par jour. Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique plus large de désindustrialisation relative, où les activités les plus capitalistiques et soumises à forte concurrence internationale ont progressivement reculé.
Cette contraction n’est pas uniquement liée à la transition énergétique. Elle résulte aussi de facteurs économiques structurels : surcapacités historiques en Europe, marges de raffinage plus faibles que dans d’autres régions du monde, coûts énergétiques élevés, exigences environnementales renforcées. À cela s’ajoute une inadéquation entre l’outil industriel européen et l’évolution de la demande, marquée notamment par une forte consommation de diesel, alors que les raffineries européennes étaient historiquement orientées vers la production d’essence.
À l’échelle européenne, le constat est similaire. Le nombre de raffineries a fortement diminué depuis les années 2000, tandis que la capacité globale du continent est passée d’environ 800 millions de tonnes par an à moins de 700 millions. Cette baisse s’est traduite par la fermeture de sites souvent anciens, peu compétitifs ou nécessitant des investissements lourds pour se conformer aux nouvelles normes environnementales.
Une dépendance croissante aux importations dans un contexte géopolitique instable
Si les capacités de raffinage diminuent, la consommation, elle, ne disparaît pas. La France, comme l’Europe, continue de dépendre massivement des produits pétroliers pour ses transports, son industrie et une partie de sa production énergétique. Cette situation conduit à une augmentation des importations de produits raffinés, notamment de diesel et de kérosène.
Cette dépendance constitue un changement profond de paradigme. Historiquement, l’Europe importait du pétrole brut pour le raffiner localement. Aujourd’hui, elle importe de plus en plus de produits finis, perdant ainsi une partie de la valeur ajoutée industrielle associée. Cette évolution renforce la dépendance à des zones géographiques où les capacités de raffinage ont fortement augmenté, comme le Moyen-Orient, l’Inde ou la Chine.
Dans un monde marqué par des tensions géopolitiques croissantes, cette dépendance n’est pas neutre. Les chaînes d’approvisionnement énergétiques peuvent être perturbées par des conflits, des sanctions économiques, des blocages logistiques ou des décisions politiques. Les crises récentes ont montré à quel point les marchés énergétiques pouvaient être volatils et sensibles aux événements internationaux.
Ainsi, la réduction des capacités de raffinage en Europe ne signifie pas une sortie du pétrole, mais une externalisation de sa transformation. Elle pose une question fondamentale de souveraineté : un continent peut-il se permettre de dépendre quasi intégralement de l’extérieur pour des produits aussi essentiels que les carburants ?
Un pilier industriel, économique et territorial souvent sous-estimé
Les raffineries au cœur des chaînes de valeur industrielles
Les raffineries ne se limitent pas à la production de carburants. Elles constituent un maillon central de chaînes de valeur industrielles complexes, dont dépend une large partie de l’économie moderne. Les produits issus du raffinage alimentent la pétrochimie, qui elle-même fournit des matières premières indispensables à de nombreux secteurs : plasturgie, agriculture, santé, construction, textile.
Cette interdépendance confère aux raffineries un rôle structurant. Leur disparition ne pourrait être compensée uniquement par des importations sans impact sur les coûts, la compétitivité et la résilience des filières industrielles. En effet, la proximité entre raffinage et pétrochimie permet d’optimiser les flux, de réduire les coûts logistiques et de sécuriser les approvisionnements.
En Europe, plusieurs grands hubs industriels illustrent cette intégration. Les ports de Rotterdam et d’Anvers, par exemple, concentrent des activités de raffinage, de chimie et de logistique à très grande échelle. En France, des zones comme la vallée de la Seine ou l’étang de Berre jouent un rôle similaire, à une échelle certes plus réduite mais tout aussi stratégique.
Ces écosystèmes industriels reposent sur des décennies d’investissements et d’aménagements. Ils constituent des actifs collectifs, dont la valeur dépasse largement celle des installations individuelles. Leur fragilisation pourrait entraîner des effets en cascade sur l’ensemble du tissu industriel.
Un enjeu majeur pour l’emploi, les territoires et les compétences
Au-delà de leur rôle économique, les raffineries sont profondément ancrées dans les territoires. Elles structurent des bassins d’emploi, soutiennent des activités locales et participent à la vitalité de régions entières. Leur impact ne se limite pas aux emplois directs, qui se comptent en centaines par site, mais s’étend à un large réseau d’emplois indirects et induits.
Chaque raffinerie mobilise des entreprises de maintenance, des prestataires logistiques, des sous-traitants spécialisés, des services techniques. Cet écosystème représente des milliers d’emplois, souvent qualifiés, qui contribuent à la dynamique économique locale. Dans certaines zones industrielles, la fermeture d’un site de raffinage pourrait avoir des conséquences sociales significatives.
Par ailleurs, les raffineries concentrent des compétences techniques de haut niveau. Les métiers du raffinage mobilisent des savoir-faire en ingénierie, en chimie, en automatisation, en sécurité industrielle. Ces compétences sont transférables à d’autres secteurs de la transition énergétique, comme l’hydrogène ou les biocarburants.
La disparition progressive de ces activités poserait donc la question de la reconversion des salariés, mais aussi celle de la perte de compétences stratégiques. Or, dans un contexte où la transition énergétique nécessite justement des expertises industrielles avancées, ce paradoxe mérite d’être souligné.
Des infrastructures au cœur de la transition énergétique et de la décarbonation
La transformation des raffineries en plateformes multi-énergies
Loin d’être figées, les raffineries évoluent pour s’adapter aux exigences de la transition énergétique. Leur transformation en plateformes multi-énergies constitue l’une des tendances les plus marquantes de ces dernières années. Cette évolution repose sur leur capacité à intégrer de nouvelles technologies et à diversifier leurs activités.
Les raffineries sont déjà de grandes consommatrices d’hydrogène, utilisé dans les procédés de raffinage. Cette caractéristique en fait des sites privilégiés pour le développement de l’hydrogène bas carbone, produit notamment par électrolyse. En substituant l’hydrogène d’origine fossile, il est possible de réduire significativement les émissions de CO2 associées.
Par ailleurs, ces sites disposent d’infrastructures adaptées pour accueillir des projets de captage et de stockage du CO2, de production de carburants synthétiques ou encore de recyclage chimique des déchets plastiques. Leur intégration dans des réseaux industriels et logistiques facilite le déploiement de ces technologies à grande échelle.
Les bioraffineries constituent une autre illustration de cette transformation. En utilisant des matières premières renouvelables ou issues de l’économie circulaire, elles produisent des biocarburants capables de se substituer partiellement aux carburants fossiles, notamment dans des secteurs difficiles à électrifier comme l’aviation.
Grandpuits : une démonstration concrète des mutations en cours
Le projet mené par TotalEnergies sur le site de Grandpuits constitue l’un des exemples les plus emblématiques de cette mutation. Ancienne raffinerie historique, le site a cessé ses activités de raffinage en 2021 pour être entièrement reconverti. Plutôt qu’une fermeture, le choix a été fait d’investir massivement pour transformer l’installation en une plateforme industrielle tournée vers les nouvelles énergies.
Avec un investissement de plus de 500 millions d’euros, le site est progressivement devenu une plateforme dite « zéro pétrole », intégrant des unités de production de biocarburants, notamment de carburants durables pour l’aviation, à partir de matières issues de l’économie circulaire. Il accueille également des installations de recyclage chimique des plastiques, permettant de transformer des déchets en nouvelles ressources industrielles.
Le développement de l’hydrogène bas carbone et l’intégration d’énergies renouvelables complètent ce dispositif, faisant de Grandpuits un véritable laboratoire de la transition énergétique. Ce projet illustre la capacité des grands acteurs industriels à adapter leurs outils aux nouvelles exigences, tout en capitalisant sur les infrastructures existantes.
Cependant, cette transformation n’est pas exempte de défis. Les investissements sont lourds, les modèles économiques encore incertains, et certains projets ont dû être ajustés ou ralentis. Sur le plan social, la reconversion s’est accompagnée de restructurations, avec une réduction des effectifs par rapport à l’activité initiale.
Malgré ces limites, Grandpuits démontre qu’une alternative à la fermeture existe. Elle repose sur la transformation progressive des sites, leur intégration dans de nouvelles chaînes de valeur et leur repositionnement au cœur des enjeux de décarbonation. Ce modèle pourrait préfigurer l’évolution du raffinage en France et en Europe dans les décennies à venir.
Conserver pour transformer : un choix stratégique
Le débat sur l’avenir des raffineries dépasse largement la question du pétrole. Il interroge la capacité de la France et de l’Europe à concilier transition énergétique, souveraineté industrielle et sécurité d’approvisionnement. Réduire les capacités de raffinage sans réduire proportionnellement la demande revient à accroître la dépendance aux importations, à fragiliser le tissu industriel et à externaliser une partie des émissions. À l’inverse, maintenir ces infrastructures tout en les transformant offre une voie plus équilibrée.
Les raffineries ne doivent pas être perçues comme des reliques d’un passé révolu, mais comme des actifs stratégiques à faire évoluer. Elles peuvent devenir des plateformes énergétiques diversifiées, au cœur des nouvelles chaînes de valeur de la décarbonation.
Dans un monde marqué par l’incertitude géopolitique et les tensions sur les ressources, la maîtrise des capacités industrielles constitue un atout décisif. À ce titre, les raffineries apparaissent moins comme un héritage à abandonner que comme un levier à mobiliser. La véritable question n’est donc pas de savoir s’il faut s’en défaire, mais comment les réinventer pour qu’elles continuent de servir un projet énergétique à la fois durable, souverain et compétitif.
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