Décarboner sans désarmer : la transition énergétique au cœur des forces armées modernes

Clément Le Roy

Responsable de la Practice Énergie et Environnement chez Wavestone

La transition énergétique s’impose désormais comme une transformation systémique qui redéfinit les équilibres économiques, industriels et stratégiques à l’échelle mondiale. Si elle a d’abord concerné les secteurs civils, elle s’étend aujourd’hui à des domaines historiquement perçus comme incompatibles avec les impératifs environnementaux, au premier rang desquels figure l’institution militaire. Cette évolution traduit une mutation profonde : l’énergie n’est plus uniquement un facteur de soutien logistique, mais devient un déterminant central de la puissance et de la résilience des armées.

Les forces armées reposent en effet sur un modèle énergétique intensif, fondé sur les hydrocarbures. En France, le ministère des Armées représente à lui seul une consommation d’environ 2,6 TWh par an et près de 835 000 m3 de produits pétroliers(1). À l’échelle mondiale, certaines armées disposent d’empreintes énergétiques comparables à celles de petits États. Cette dépendance constitue aujourd’hui une vulnérabilité stratégique majeure dans un contexte marqué par la volatilité des marchés, la compétition pour les ressources et le changement climatique.

Dès lors, la transition énergétique militaire ne peut être appréhendée comme une simple démarche environnementale. Elle s’inscrit dans une transformation stratégique visant à concilier efficacité opérationnelle, autonomie énergétique et adaptation aux nouvelles formes de conflictualité. L’enjeu est clair : réinventer le modèle énergétique des armées sans en affaiblir la capacité d’action.

L’énergie, socle de la puissance militaire et source croissante de fragilité stratégique

Une dépendance systémique héritée du XXe siècle

La puissance militaire moderne s’est construite autour d’une transformation énergétique majeure intervenue au début du XXe siècle : le passage du charbon au pétrole. Cette mutation a profondément modifié les capacités opérationnelles des armées, en permettant une mobilité accrue, une projection de puissance à grande distance et une mécanisation généralisée des forces terrestres. Le pétrole est ainsi devenu un élément structurant de la guerre industrielle.

Cette dépendance s’est consolidée au fil des décennies avec la sophistication croissante des systèmes d’armes. Les chars, les avions de combat, les navires et les systèmes logistiques ont été conçus autour d’une disponibilité abondante et continue en carburants fossiles. L’ensemble de la doctrine militaire moderne repose sur cette hypothèse implicite d’accès sécurisé à l’énergie.

Aujourd’hui encore, cette architecture énergétique demeure dominante. Les équipements militaires, conçus pour des cycles de vie extrêmement longs, souvent supérieurs à quarante ans, enferment les armées dans un modèle difficile à faire évoluer rapidement. Chaque génération de matériel prolonge en réalité une dépendance structurelle aux hydrocarbures.

Cette inertie technologique constitue un facteur clé de rigidité stratégique. Elle explique pourquoi la transition énergétique militaire ne peut être brutale, mais doit s’inscrire dans des temporalités longues, compatibles avec les cycles de renouvellement des équipements et des infrastructures.

Une vulnérabilité logistique au cœur des opérations modernes

Si l’énergie est indispensable à la puissance militaire, elle en constitue également l’un des points les plus vulnérables. La logistique énergétique, et en particulier l’acheminement des carburants, représente une contrainte majeure dans la conduite des opérations. Elle mobilise des moyens importants et structure en profondeur l’organisation des forces déployées.

Dans les conflits récents, notamment en Afghanistan et en Irak, les convois de carburant ont été régulièrement ciblés. Ces attaques ont mis en évidence la fragilité des chaînes logistiques et le coût humain associé à leur protection. Dans certains cas, une part significative des moyens militaires était dédiée à la sécurisation de ces flux plutôt qu’aux opérations de combat elles-mêmes.

Cette dépendance logistique a des conséquences directes sur la manœuvre. Elle limite l’autonomie des unités, impose des rythmes opérationnels contraints et réduit la flexibilité tactique. L’énergie devient ainsi un facteur de ralentissement potentiel des opérations, voire un point de vulnérabilité exploitable par l’adversaire.

Au-delà du champ de bataille, cette dépendance expose également les armées aux tensions géopolitiques sur les marchés énergétiques. Les fluctuations du prix du pétrole, les crises d’approvisionnement ou les instabilités régionales peuvent affecter directement la disponibilité des ressources nécessaires au fonctionnement des forces.

L’électrification du champ de bataille et la montée des besoins énergétiques

Le champ de bataille contemporain connaît une transformation profonde sous l’effet de la numérisation et de la montée en puissance des technologies de l’information. Cette évolution entraîne une augmentation significative des besoins énergétiques, en particulier en électricité, qui devient un vecteur central du fonctionnement des systèmes militaires.

Les armées modernes dépendent désormais fortement de systèmes électroniques embarqués, de capteurs, de drones, de communications sécurisées et de dispositifs de guerre électronique. Ces équipements, bien que moins consommateurs en carburant direct, induisent une demande croissante en énergie électrique, souvent continue et critique.

Cette évolution modifie progressivement la nature même de la consommation énergétique militaire. Le modèle historiquement centré sur les carburants liquides évolue vers un modèle hybride, dans lequel l’électricité occupe une place de plus en plus stratégique. Cette transformation implique de repenser les infrastructures énergétiques des armées.

Dans ce contexte, les capacités de production et de distribution d’électricité deviennent essentielles. Elles conditionnent la performance des systèmes numériques et la résilience des forces sur le terrain. L’énergie n’est plus seulement un moyen de propulsion, mais un support fondamental de la connectivité et du commandement.

Le changement climatique comme accélérateur stratégique

Le changement climatique agit aujourd’hui comme un multiplicateur de menaces reconnu par la plupart des doctrines de défense occidentales. Il ne constitue pas seulement un enjeu environnemental, mais un facteur structurant des dynamiques de sécurité internationale. Il influence à la fois les zones de conflictualité et les conditions d’engagement des forces.

Les phénomènes climatiques extrêmes, tels que les sécheresses, les inondations ou les vagues de chaleur, contribuent à fragiliser certaines régions du monde et à accentuer les tensions sur les ressources. Ces évolutions augmentent mécaniquement le nombre et l’intensité des interventions militaires, notamment dans le cadre de missions humanitaires ou de stabilisation.

Les infrastructures militaires elles-mêmes sont directement exposées à ces risques. En France comme ailleurs, certaines bases doivent faire face à des contraintes croissantes liées à la montée des températures, à l’érosion côtière ou à la fréquence accrue des événements climatiques extrêmes. Cela impose des investissements importants en matière d’adaptation.

Dans ce contexte, la transition énergétique apparaît comme un levier d’adaptation autant que de transformation. Elle permet de renforcer la résilience des infrastructures, de réduire la dépendance aux chaînes logistiques vulnérables et d’améliorer la capacité des forces à opérer dans des environnements de plus en plus instables.

Une transition énergétique militaire mondiale portée par l’innovation et les industriels

Les États-Unis : une approche systémique intégrée

Les États-Unis occupent une position singulière dans la transition énergétique militaire, en ayant très tôt identifié la dépendance aux hydrocarbures comme une vulnérabilité stratégique. Dès les années 2000, le Department of Defense a commencé à intégrer la dimension énergétique dans ses réflexions doctrinales, en particulier à la lumière des retours d’expérience des conflits en Irak et en Afghanistan.

Cette prise de conscience s’est traduite par une approche globale, où l’énergie est considérée comme un facteur clé de la supériorité opérationnelle. Il ne s’agit pas uniquement de réduire les émissions, mais de renforcer la résilience des forces, de sécuriser les approvisionnements et d’améliorer l’autonomie des unités déployées. Cette logique a profondément structuré les politiques d’investissement et d’innovation du Pentagone.

L’un des axes majeurs de cette stratégie repose sur le développement de bases militaires intelligentes. Plusieurs installations américaines ont été équipées de microgrids capables de fonctionner en autonomie, en combinant production locale d’énergie, stockage et gestion dynamique de la consommation. Ces systèmes permettent de maintenir les opérations en cas de défaillance du réseau principal, ce qui constitue un avantage décisif en situation de crise.

Cette transformation s’appuie sur un écosystème industriel particulièrement dynamique. Des entreprises comme Lockheed Martin, General Electric ou Raytheon participent activement au développement de solutions énergétiques adaptées aux besoins militaires. Le secteur privé joue ainsi un rôle central dans l’innovation, en apportant des technologies issues du monde civil et en les adaptant aux contraintes opérationnelles.

Parallèlement, les forces armées américaines investissent dans l’électrification partielle de leurs équipements, notamment dans le domaine logistique. Des véhicules hybrides ou électriques sont testés afin de réduire la consommation de carburant et d’améliorer la discrétion des opérations. Ces expérimentations s’inscrivent dans une logique de transformation progressive du modèle énergétique.

Enfin, la dimension énergétique est pleinement intégrée dans la planification stratégique américaine. Elle est considérée comme un élément constitutif de la sécurité nationale, au même titre que les capacités militaires traditionnelles. Cette approche confère aux États-Unis une avance significative dans la maîtrise des enjeux énergétiques appliqués à la défense.

Smartgrids, électrification et transformation des infrastructures

La transition énergétique militaire repose en grande partie sur l’évolution des infrastructures, et en particulier sur l’intégration de réseaux électriques intelligents. Les smartgrids permettent de gérer de manière dynamique la production, le stockage et la consommation d’énergie, en optimisant les flux et en garantissant la continuité des opérations.

Dans les bases militaires, ces systèmes jouent un rôle essentiel. Ils permettent de combiner différentes sources d’énergie, qu’elles soient renouvelables ou conventionnelles, et d’adapter en temps réel la distribution en fonction des besoins. Cette capacité d’adaptation est particulièrement précieuse dans des environnements instables ou dégradés.

L’intégration de solutions de stockage, notamment sous forme de batteries de forte capacité, constitue un autre élément clé de cette transformation. Elle permet de lisser les variations de production et de garantir une alimentation continue des systèmes critiques. Cette évolution est indispensable pour accompagner le développement des énergies renouvelables dans un contexte militaire.

Parallèlement, l’électrification des équipements se développe progressivement. Dans les forces terrestres, les nouveaux véhicules intègrent des architectures électriques avancées, permettant d’alimenter un nombre croissant de systèmes embarqués. Cette évolution répond à la montée en puissance des besoins liés à la numérisation du champ de bataille.

Dans le domaine naval, des systèmes hybrides sont également à l’étude afin d’optimiser la consommation énergétique des bâtiments. L’objectif est de réduire la dépendance aux carburants tout en améliorant les performances opérationnelles. Ces innovations s’inscrivent dans une logique de modernisation globale des flottes.

Enfin, cette transformation des infrastructures s’accompagne d’une évolution des modes de gestion de l’énergie. Les armées développent des capacités de pilotage en temps réel, permettant d’anticiper les besoins, de détecter les anomalies et d’optimiser les ressources. Cette approche marque le passage d’une logique de consommation à une logique de gestion stratégique de l’énergie.

Une dynamique européenne et mondiale encore très hétérogène

À l’échelle internationale, la transition énergétique militaire se caractérise par une grande diversité d’approches. Cette hétérogénéité reflète des différences profondes en matière de priorités stratégiques, de capacités industrielles et de contraintes budgétaires. Elle constitue l’un des principaux défis pour la coordination des efforts et l’interopérabilité des forces.

Au sein de l’OTAN, la question énergétique a progressivement émergé comme un enjeu structurant. L’Alliance a développé plusieurs initiatives visant à améliorer l’efficacité énergétique des opérations, notamment à travers le concept de « Smart Energy ». Celui-ci vise à réduire la dépendance logistique des forces déployées en favorisant l’autonomie énergétique des bases avancées.

Toutefois, les États membres présentent des niveaux d’engagement très variables. Le Royaume-Uni a ainsi adopté une stratégie ambitieuse, intégrant des objectifs de neutralité carbone pour ses infrastructures de défense et des investissements dans les technologies énergétiques. L’Allemagne privilégie une approche centrée sur l’efficacité énergétique des bâtiments et la modernisation de ses installations.

À l’inverse, certains pays d’Europe centrale et orientale accordent une priorité moindre à ces enjeux. Dans un contexte marqué par la montée des tensions géopolitiques, notamment vis-à-vis de la Russie, ces États concentrent leurs efforts sur le renforcement rapide de leurs capacités militaires. La transition énergétique apparaît alors comme un objectif secondaire.

Hors d’Europe, les contrastes sont encore plus marqués. La Chine investit massivement dans les technologies énergétiques, mais la dimension militaire de ces investissements reste largement implicite. Cette approche s’inscrit dans une logique duale, où les innovations civiles peuvent être mobilisées à des fins militaires sans communication spécifique.

La Russie, de son côté, ne fait pas de la transition énergétique un axe prioritaire. Sa stratégie repose avant tout sur la disponibilité des ressources énergétiques, dans un contexte où les hydrocarbures constituent un pilier de son économie. Cette posture limite les investissements dans des alternatives énergétiques pour les forces armées.

Cette diversité d’approches soulève des enjeux majeurs pour l’avenir. Elle pose la question de la convergence des standards énergétiques, de la compatibilité des systèmes et de la coordination des efforts. Elle révèle également une fracture stratégique croissante entre les armées qui intègrent pleinement l’énergie dans leur doctrine et celles qui la considèrent encore comme un sujet périphérique.

La France : une transition progressive structurée par le Service de l’énergie opérationnelle

Une organisation centrale au cœur de la performance opérationnelle

En France, la politique énergétique des armées repose sur un acteur unique et structurant : le Service de l'énergie opérationnelle (SEO). Héritier du Service des essences des armées, il constitue aujourd’hui la colonne vertébrale de la chaîne logistique énergétique militaire. Son rôle dépasse largement la simple gestion des carburants, puisqu’il intervient dans la planification, la sécurisation et la distribution de l’énergie sur l’ensemble des théâtres d’opération.

Le SEO assure chaque année l’approvisionnement de plusieurs millions de mètres cubes de carburants, destinés aussi bien aux forces terrestres qu’aériennes et navales(2). Cette responsabilité implique la gestion d’un réseau logistique complexe, comprenant des dépôts stratégiques en métropole, des capacités de projection à l’étranger et des infrastructures adaptées aux environnements les plus contraints.

Cette organisation centralisée constitue un atout majeur en matière de souveraineté énergétique militaire. Elle permet d’assurer une continuité opérationnelle même dans des contextes dégradés, en garantissant la disponibilité immédiate des ressources nécessaires aux opérations.

Dans les armées modernes, l’énergie n’est pas un support, mais une condition de la manœuvre.

Le SEO est également intégré très en amont dans les cycles de planification opérationnelle. Chaque déploiement militaire est conditionné par une évaluation précise des besoins énergétiques, ce qui en fait un acteur clé de la préparation des opérations.

Cette approche traduit une réalité fondamentale : dans les armées modernes, l’énergie n’est pas un support, mais une condition de la manœuvre. Le SEO incarne ainsi une forme de « logistique stratégique », au croisement des enjeux opérationnels et industriels.

Enfin, cette organisation joue un rôle essentiel dans la transformation énergétique des armées françaises, en pilotant progressivement l’intégration de nouvelles solutions tout en garantissant la continuité des missions.

Une stratégie énergétique structurée et des trajectoires mesurables

La France a engagé une stratégie énergétique de défense formalisée depuis 2020, reposant sur une ambition claire : réduire la dépendance aux hydrocarbures tout en renforçant la résilience opérationnelle. Cette stratégie s’articule autour d’un principe directeur souvent résumé par la formule « consommer sûr, mieux et moins ».

Cette approche a déjà produit des résultats significatifs. Entre 2010 et 2020, les armées françaises ont réduit leur consommation énergétique d’environ 22 %, tandis que les émissions de gaz à effet de serre liées aux bâtiments ont diminué de 33 %(3). Ces résultats traduisent une transformation progressive mais réelle du modèle énergétique militaire.

L’objectif fixé à horizon 2030 est ambitieux, avec une réduction de 50 % des émissions des infrastructures et une amélioration continue de la performance énergétique des équipements. Ces trajectoires s’inscrivent dans les engagements climatiques nationaux, mais aussi dans une logique de modernisation des capacités de défense.

Cette stratégie repose sur une approche pragmatique, qui privilégie les gains opérationnels immédiats plutôt que des ruptures technologiques risquées. Elle s’appuie sur des expérimentations, des déploiements progressifs et une intégration graduelle des innovations.

Elle est également soutenue par une logique budgétaire maîtrisée, dans laquelle les investissements énergétiques sont évalués à l’aune de leur contribution à la performance opérationnelle. Cette approche permet de concilier contrainte financière et transformation structurelle.

Enfin, cette stratégie s’inscrit dans un cadre interarmées, garantissant une cohérence entre les différentes composantes des forces et une mutualisation des efforts énergétiques.

Des projets concrets de décarbonation et de résilience énergétique

La transition énergétique des armées françaises se matérialise par une série de projets concrets, à la fois dans les infrastructures et sur les théâtres d’opération. L’un des axes majeurs concerne le développement des énergies renouvelables sur les emprises militaires.

Le ministère des Armées dispose d’un patrimoine foncier d’environ 270 000 hectares, dont une partie significative est mobilisable pour des projets énergétiques. Plusieurs centaines d’hectares sont déjà identifiés pour l’installation de centrales photovoltaïques, avec un potentiel de nouvelles capacités estimé à plusieurs centaines de mégawatts à moyen terme.

Ces projets permettent de renforcer l’autonomie énergétique des sites militaires tout en contribuant aux objectifs de décarbonation. Ils s’inscrivent dans une logique d’autoconsommation, réduisant la dépendance au réseau électrique civil.

Dans le domaine opérationnel, des bases expérimentales intégrant des systèmes hybrides sont en cours de développement. Ces installations combinent production solaire, groupes électrogènes optimisés et systèmes de stockage, permettant de réduire significativement la consommation de carburant.

Par ailleurs, l’intégration de biocarburants dans l’aviation militaire constitue un autre levier important. En partenariat avec des acteurs industriels comme TotalEnergies, des carburants durables ont été testés avec des taux d’incorporation pouvant atteindre 30 % sur certains vols, sans modification des moteurs. Ces initiatives permettent de réduire les émissions de CO₂ tout en garantissant la compatibilité avec les équipements existants, ce qui constitue un facteur clé de leur déploiement progressif.

Une mobilisation industrielle et une transformation technologique de long terme

La transition énergétique militaire mobilise l’ensemble de la base industrielle et technologique de défense. Des acteurs majeurs comme Safran, Thales, Naval Group ou Arquus développent des solutions innovantes dans les domaines de l’électrification, du stockage énergétique et de l’optimisation des systèmes.

Dans le domaine terrestre, les programmes de modernisation des véhicules intègrent progressivement des architectures électriques avancées. Ces systèmes permettent non seulement de réduire la consommation de carburant, mais aussi d’améliorer la discrétion opérationnelle et la capacité d’intégration des équipements numériques. 

Dans le domaine naval, des systèmes hybrides sont étudiés pour optimiser la consommation énergétique des bâtiments. L’objectif est de réduire l’usage des moteurs principaux lors des phases de faible activité, en s’appuyant sur des systèmes électriques auxiliaires. 

Dans le domaine aérien, les efforts portent davantage sur l’optimisation des trajectoires, la réduction du poids des équipements et l’intégration progressive de carburants alternatifs. Ces évolutions permettent des gains énergétiques significatifs sans compromettre les performances.

Les smartgrids militaires commencent également à être expérimentés sur certaines bases françaises. Ces systèmes permettent une gestion fine de l’énergie, en optimisant les flux entre production locale, stockage et consommation. Ils constituent un levier clé pour renforcer la résilience des installations.

Enfin, cette transformation technologique s’inscrit dans une logique de long terme, liée au renouvellement des équipements militaires. La durée de vie des systèmes implique une transition progressive, étalée sur plusieurs décennies.

Une transformation énergétique au service de la souveraineté

Au-delà de ses aspects techniques, la transition énergétique militaire constitue un enjeu majeur de souveraineté. En développant des capacités nationales dans les domaines de l’énergie, la France cherche à réduire sa dépendance aux chaînes d’approvisionnement extérieures. Cette dynamique s’inscrit dans une logique de sécurisation stratégique, où la maîtrise des technologies énergétiques devient un facteur de puissance. Elle permet également de renforcer la compétitivité de l’industrie de défense française sur les marchés internationaux.

Les innovations développées dans le cadre militaire ont souvent des applications duales, susceptibles de bénéficier au secteur civil. Les technologies de stockage, les systèmes de gestion énergétique ou les solutions de production décentralisée illustrent cette dynamique. Cette articulation entre défense et industrie renforce la capacité d’innovation nationale et contribue à structurer un écosystème technologique cohérent.

Une transition contrainte mais irréversible

Malgré les avancées réalisées, la transition énergétique des armées françaises reste contrainte par des impératifs opérationnels forts. La fiabilité des systèmes, leur robustesse et leur compatibilité avec les environnements extrêmes demeurent des critères prioritaires.

Cette réalité impose une transformation progressive, fondée sur l’expérimentation et l’intégration graduelle des innovations. Les ruptures technologiques brutales sont exclues au profit d’une évolution maîtrisée.

Cependant, cette dynamique apparaît désormais irréversible. Les contraintes climatiques, économiques et géopolitiques rendent indispensable une réduction progressive de la dépendance aux hydrocarbures.

À long terme, cette transition pourrait profondément modifier la physionomie des armées françaises, en les rendant plus autonomes, plus résilientes et mieux adaptées aux conflits du futur.

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La transition énergétique des armées constitue une transformation stratégique profonde, qui dépasse largement les enjeux environnementaux. Elle touche au cœur même de la puissance militaire, en redéfinissant le rôle de l’énergie : d’un simple support logistique, elle devient un facteur structurant de la capacité opérationnelle et de la résilience des forces.

Cette évolution ne peut toutefois pas être brutale. Elle s’inscrit dans le temps long, contrainte par la durée de vie des équipements, la complexité des infrastructures et l’exigence absolue de continuité opérationnelle. La transition se fait donc par étapes, à travers des expérimentations, des ajustements progressifs et l’intégration graduelle de nouvelles technologies.

À l’échelle internationale, les trajectoires restent contrastées mais convergent vers une même réalité : l’énergie devient un enjeu de supériorité militaire. Certains pays en font un axe stratégique central, d’autres l’abordent de manière plus pragmatique ou indirecte, mais tous sont confrontés à la même contrainte de dépendance et de vulnérabilité. Dans ce contexte, les avancées en matière de smartgrids, d’électrification, d’efficacité énergétique et de carburants alternatifs traduisent une évolution silencieuse mais structurante des modèles militaires. Elles modifient non seulement les infrastructures, mais aussi les doctrines et la manière de penser l’autonomie des forces.

En France, cette transformation est portée de manière particulièrement cohérente par le Service de l’énergie opérationnelle, qui incarne l’équilibre entre exigence opérationnelle et transition progressive. Cette approche pragmatique illustre une voie d’adaptation maîtrisée, sans rupture.

À terme, les armées qui sauront maîtriser leur chaîne énergétique disposeront d’un avantage décisif. Dans un environnement de plus en plus instable, la capacité à produire, sécuriser et gérer l’énergie devient un véritable multiplicateur de puissance. La transition énergétique apparaît ainsi non comme une contrainte, mais comme une composante essentielle de la supériorité militaire future.

Sources / Notes

1 - La consommation énergétique est très largement dominée par les carburants opérationnels, qui représentent environ 70 à 80 % du total, avec une prédominance de l’aérien (près de 50 à 60 % à lui seul), suivi du naval (15 à 20 %) et des forces terrestres (10 à 15 %). À l’inverse, les infrastructures, qui correspondent aux quelque 2,6 TWh d’électricité et de chaleur consommés annuellement, ne pèsent qu’environ 15 à 20 % de l’ensemble, même si elles constituent le principal levier d’action en matière de transition énergétique. À cela s’ajoute une montée progressive des usages électriques liés à la numérisation des opérations (systèmes d’information, capteurs, communications), qui tend à faire évoluer le modèle énergétique militaire vers un système hybride.

2 - Le SEO dispose de capacités propres à l’international et s’appuie sur un réseau de dépôts stratégiques en métropole et en outre-mer, ainsi que sur des détachements projetables capables de déployer rapidement des capacités de stockage, de contrôle qualité et de distribution sur un théâtre d’opération. En revanche, il ne dispose pas d’un maillage permanent dense « partout dans le monde » comparable à une infrastructure civile globale. Dans la plupart des cas, notamment en opérations extérieures, il fonctionne en combinant moyens propres (personnels, équipements, laboratoires mobiles) et recours à des prestataires locaux ou internationaux (fournisseurs pétroliers, opérateurs logistiques), sécurisés par des contrats et des procédures strictes.

3 - Aujourd’hui, les émissions liées aux bâtiments du ministère des Armées sont estimées entre 800 000 et 1 million de tonnes de CO2 équivalent par an. Ce périmètre n’inclut pas les carburants opérationnels. En intégrant ces usages, l’empreinte carbone totale des armées françaises est généralement estimée dans une fourchette de 3 à 5 MtCO2e par an, selon le niveau d’activité.

4 - Plusieurs projets PV sont déjà opérationnels sur des emprises du ministère des Armées, comme la centrale d’Amilly (10 MWc) ou des projets en cours à Salbris. Les capacités installées restent encore de l’ordre de quelques dizaines de MW, mais une dynamique d’accélération est engagée via des appels à projets et des contrats de type PPA. Le ministère a par ailleurs identifié environ 2 000 hectares mobilisables pour le solaire, soit un potentiel à terme de plusieurs gigawatts. La stratégie évolue ainsi d’expérimentations ponctuelles vers une logique patrimoniale et industrielle de valorisation énergétique des emprises militaires.

 

 

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