Quand le pétrole devient l’énergie du pauvre

Philippe Copinschi

Enseignant en relations internationales à Sciences Po Paris

C’est une révolution silencieuse qui est en marche. Sur un marché automobile en plein marasme dans le sillon de la crise sanitaire – les ventes de voitures neuves ont plongé de 24% en Europe en 2020(1) par rapport à 2019 – les ventes de véhicules électriques (VE, comprenant les véhicules 100% électriques et les hybrides rechargeables) ont explosé en 2020(2). En particulier en Europe, dorénavant premier marché des VE au monde devant la Chine. C’est l’analyse que nous avons menée avec d’autres chercheurs dans un rapport publié par l’Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques(3).

Alors qu’ils ne représentaient que 3% des ventes d’automobiles en Europe en 2019, ils ont dépassé les 10% de parts de marché en 2020(4), avec une nette accélération en fin d’année. En décembre dernier, leur part a ainsi atteint 20 à 25% sur les principaux marchés européens (Allemagne(5), France(6), Royaume-Uni(7), et nettement plus sur les marchés pionniers du nord de l’Europe comme la Suède (50%)(8), les Pays-Bas (75%)(9) et surtout la Norvège, où ils contribuent désormais pour plus de 85% des ventes – contre moins de 20% il y a seulement 5 ans, et où les ventes de voitures à essence et diesel sont devenues insignifiantes, respectivement 5% et 2,5% du marché en décembre 2020(10).

Cette évolution spectaculaire, qui intervient alors même que le prix du pétrole est resté structurellement bas durant toute l’année 2020, s’explique par la combinaison de plusieurs facteurs.

Coût en baisse, autonomie en hausse

En moyenne, la batterie représente à elle seule plus de la moitié du prix d’une voiture électrique, mais les progrès technologiques continus ont déjà permis une réduction substantielle de leur coût de fabrication.

Avec ce coût en baisse et une autonomie en hausse, les VE comblent progressivement leur manque de compétitivité par rapport aux voitures à moteur thermique, d’autant que la plupart des pays européens accordent de généreuses aides financières à l’achat et que de nombreuses municipalités réservent d’appréciables avantages aux conducteurs de VE : bornes de recharge mises à disposition, accès privilégiés aux voies de bus ou aux parkings, etc.

L’autre facteur clé expliquant l’envolée des ventes de véhicules électriques tient à l’évolution de la législation européenne en matière d’émission de CO2 des voitures. L’abaissement continu(11) – et annoncé longtemps à l’avance – des seuils d’émission autorisés pour les automobiles neuves pousse depuis plusieurs années les constructeurs à proposer une gamme toujours plus large de véhicules électriques : en 2020, près de 65 nouveaux modèles(12) ont été mis sur le marché européen et ils devraient être autour de 100 cette année.

Au contraire des aides financières gouvernementales ponctuelles qui ont un impact temporaire, la stratégie de l’Union européenne a permis le développement d’un écosystème complet de véhicules électriques en offrant aux constructeurs la prévisibilité à long terme indispensable pour engager les lourds investissements nécessaires.

Cette conjonction de facteurs – financiers, réglementaires, industriels – permet au véhicule électrique de s’imposer désormais comme une nouvelle norme de la mobilité individuelle.

Le pétrole détrôné

Au rythme actuel, l’essentiel des nouvelles immatriculations en Europe sera électrique d’ici quelques années à peine. Il s’agit d’un changement radical de paradigme de la mobilité.

Un siècle après s’être imposé comme l’énergie incontournable dans le transport, le pétrole va ainsi perdre une grande partie de son statut de ressource stratégique dont chaque gouvernement doit impérativement assurer le bon approvisionnement pour la sécurité et l’économie du pays.

Le transport de marchandises, routier et maritime, dépend encore quasi exclusivement du pétrole – à 99 % pour le transport maritime(13), et en 2020 en Europe, les ventes de camion étaient à 96% au diesel(14), même si les alternatives (gaz naturel, biocarburants, hydrogène, électricité…) gagnent en compétitivité. Quant au transport aérien, il devrait rester encore totalement tributaire du pétrole(15) pour de nombreuses années.

Pour autant, la capacité des sociétés de se mouvoir et des armées de mener des opérations militaires est progressivement en train de cesser de reposer exclusivement sur la disponibilité du pétrole(16). De plus, l’électrification de la mobilité routière, qui représente près de la moitié de la consommation globale de l’or noir(17), pourrait rapidement placer l’industrie pétrolière en surcapacité de production.

Nombre de prospectivistes(18) ont longtemps considéré que c’était l’épuisement inéluctable des ressources pétrolières qui allait rendre nécessaire la transition énergétique dans le domaine du transport.

C’est en réalité le réchauffement climatique et dans une moindre mesure, la pollution de l’air, qui apparaissent comme les principales motivations derrière cette électrification de la mobilité. Comme aimait à le rappeler l’ancien ministre du pétrole saoudien, Cheikh Ahmed Yamani(19), « l’âge de la pierre n’a pas pris fin par manque de pierre », mais parce que l’homme a réalisé des progrès scientifiques lui permettant de développer des technologies plus performantes.

Une ressource réservée aux plus pauvres

Dans le monde inégalitaire dans lequel nous vivons, cela ne signifie pas pour autant que le pétrole cessera rapidement d’être consommé à grande échelle – en particulier dans les pays en développement où l’accès aux technologies de pointe est souvent limité.

C’est en particulier le cas de l’Afrique subsaharienne, devenue depuis longtemps le réceptacle des vieilles voitures européennes et asiatiques(20) ne répondant plus aux normes environnementales ou de sécurité de leurs pays d’origine.

Mais l’or noir est très certainement en train de changer de statut : d’énergie stratégique pour laquelle les grandes puissances étaient prêtes à se battre, il s’apprête à devenir l’énergie du pauvre, celle qu’utiliseront les populations des États n’ayant pas les moyens d’acquérir les technologies les plus avancées.

Sources / Notes
  1. Passenger car registrations: -23.7% in 2020; -3.3% in December, European Automobile Manufacturers Association, 19 janvier 2021.
  2. How global electric car sales defied Covid-19 in 2020?, AIE, 28 janvier 2021.
  3. L'Alliance européenne des batteries : enjeux et perspectives européennes, Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques, décembre 2020.
  4. Fuel types of new cars: electric 10.5%, hybrid 11.9%, petrol 47.5% market share full-year 2020, European Automobile Manufacturers Association, 4 février 2021.
  5. Zahlen des Jahres 2020 im Überblick (Allemagne).
  6. Données CCFA (France).
  7. Car Registrations (Royaume-Uni).
  8. Definitiva nyregistreringar under 2020 (Suède).
  9. Verkoopcijfers 2020 (Pays-Bas).
  10. Bilsalget i desember og hele 2020 (Norvège).
  11. Normes d'émissions de CO2 pour les voitures et les camionnettes: le Conseil confirme un accord sur des limites plus strictes, Conseil de l'UE, 16 janvier 2019.
  12. CleanTechnica.
  13. International Shipping, AIE.
  14. Ventes de camions en Europe. Le diesel fait de la résistance, L'argus, 15 mars 2021.
  15. Impact du transport aérien sur le climat : pourquoi il faut refaire les calculs, Aurélien Bigo, 8 mai 2019.
  16. Le pétrole, une ressource stratégique, Philippe Copinschi.
  17. World total final consumption (TFC) by source, AIE.
  18. Site Peakoil.net.
  19. Sheikh Ahmed Zaki Yamani, Oxford Reference.
  20. Véhicules d’occasion et environnement : Aperçu global des véhicules utilitaires légers d’occasion - Flux, échelle et réglementation, ONU.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

Commentaire

Christian Méda…

Excellent article avec un petit bémol sur ces énergies fossiles qui resteront l'apanage des pays en développement.
Il me semble que la segmentation électrification/fossiles devrait plutôt être analysée sur le critère du niveau de démocratie, ce qui expliquerait pourquoi la Chine passe en seconde position dans le parc électrique, idem pour la Russie, la Turquie, le Brésil, le Mexique où les intérêts de l'équipe dirigeante priment sur l'intérêt de leur peuple ou de la planète entière dont ils n'ont strictement rien à faire.
Les pays en développement ne sont pas tous des dictatures.
Pire, ils vont pouvoir exercer une sorte de chantage sur les démocraties par leur pouvoir de nuisance. Nous bien mal barrés !

BEE

Effectivement, et cela ne concerne pas que la mobilité en Afrique sub saharienne.
Il y a également l'énergie de cuisson qui est déjà au gaz en bouteille (Butane Propane) à 98% en Amérique Latine, à 70% en Inde, à 100% en Malaisie, Thailande, Afrique du Nord, plus faible à 15% en Afrique Sub Saharienne (dans 83% des cas c'est le bois qui est brulé pour la cuisson), au Bangladesh (30%), au Myanmar (20%), Vietnam (50%). Et cela ne va pas s'inverser tant que le cout disproportionné de l'électricité, n'est pas ramené au cout de stockage et d'usage du GPL. Notons que tous les projets de productions de Bio GPL permettront à l'Afrique de développer son électricité en évitant les coupures/delestages dus aux pics de cuisson.
Le Gaz Bio ou pas, restera une aide précieuse à la stabilité de la disponibilité de l'électricité dans les pays

Hervé

Petit bémol toutefois, si on regarde le HT, le pétrole reste encore le plus économique. (Une bonne part du cout carburant est constitué de taxes qui si elles disparaissent devront être remplacées par autre chose...)

Même dans l'hypothèse ou la voiture électrique, continuerait à profiter d'un taxation réduite vis a vis du thermique, l'orientation de la politique énergétique actuelle pour la production d'électricité devrait faire fortement augmenter le cout du Kwh ce qui devrait annuler l'avantage fiscal de la voiture électrique dans les prochaines années.

En définitive le succès du VE se fera sur le faible entretient nécessaire. Les (la) marque(s) qui emmènera la fiabilité au niveau permis par la techno électrique devrais supplanter le VT. L'ennui pour les fabricant, la durée de vie des véhicules va nettement augmenter, ce qui réduira la taille du gâteau à se partager.

Angelina

Bonjour les amis!!
je me prénomme Angelina  j'habite en Guadeloupe Française
je suis marié avec Carlos en 2002 on n'a eu 2 enfants ensemble on étais très heureux , a cause de sa collègue de travail il s'est séparé de moi depuis le 06 juin 2020 .Il ne viens plus à la maison, J'avais pris par tout les moyens pour essayer de le récupéré mais hélas !les faux marabout on pris tous mon argent.Mais DIEU m'as pas oublié , l'une de mes amies avait eu ce genre de problème et dont elle a eut satisfaction, grâce a l'aide d'un puissant pratiquant de la magie nommé maitre TAGNON elle m'a donné le numéros du maitre TAGNON suivi de son mail et m'a dit de lui contacter pour lui expliquer mon cas. je me suis dit que c'est encore du gaspillages mais j'ai pas le choix car je suis folle amoureuse de mon mari. Quand j'ai contacté le puissant pratiquant je lui ai expliqué tout la situation de mon mari et moi. Vous savez quoi? Le maitre TAGNON m'a dit qu'il va me faire 3 rituels pour que mon mari revienne. Et bizarrement dans 7 jours à suivre mon mari est revenu en me suppliant , c'est un miracle pour moi je suis en paix dans mon foyer.C'est le premier miracle que j'ai vu dans ma vie. (pour tous vos petit problème de rupture amoureuses ou de divorce ,maladie ,la chance , portefeuille magique....je vous permet de vous laisser son
E-mail:  dahtagnon@hotmail.com
Tel/ whatsapp:+229 98 83 03 64
Site web:  https://www.puissant-rituelretouraffectif.com/

Bonne suite de journée a tous!!  

BAR

Il y a des années, un chimiste me disait que l''on avait une mauvaise approche du pétrole. On ne voyait qu'une source d'énergie qui nous servait à nous chauffer ou à nous déplacer. Cette vision vient d'un environnement qui a migré vers un environnement urbain ou le seul équipement technologique est la voiture ou l'avion qui passe dans le ciel. L'industrie chimique ou pétrochimique n'a pas disparu ( sauf de notre environnement immédiat ). Il y a encore une dizaine d'années, nous avions des friches industrielles qui nous rappelaient que le pétrole ne servait pas qu'à faire avancer nos voitures. La preuve, la pénurie de matière première pour les équipements des hôpitaux ( le plexiglas et le polycarbonate pour les écrans de protection , les flacons, les pipettes, les plaques pour les analyses ). La pétrochimie est aussi un fournisseur d'adjuvants et de solvants qui ne seront pas encore remplacés avant quelques années. Si la pétrochimie n'avait aucun avenir, les secteurs industriels associés ne devraient rien valoir. Et pourtant BP a revendu sa branche pétrochimie pour faire respirer ses finances ( Les Echos : 29 juin 2020 ). Le véhicule électrique est polluant car il utilise les mêmes éléments que le véhicule thermique ( Frein, pneumatique... ) et les émissions liées à ces éléments sont loin d'être négligeables. ( Imaginez un véhicule électrique sans pneu et sans frein ! ). Il suffit de lire les articles : La pollution méconnue des pneus et freins de voitures ( qui est disponible sur le net ). Ou encore : L'usure des freins, des pneus et des revêtements routiers pourrait bientôt représenter la première source d'émissions atmosphériques de particules liées au trafic routier, ( dossier AUTOPLUS ). De plus, un véhicule électrique a une masse bien plus élevée qu'un véhicule thermique. Il n'est pas utile d'aller jusqu'au SUV qui frise les 2 tonnes, il suffit de se souvenir du poids d'une 2 Cv ... A ceux qui vont prendre comme argument la sécurité d'un véhicule moderne lors des crash tests, à 30 Kms en ville, on ne risque pas de déplacer le moteur dans l'habitacle lors d'un choc frontal, même si on ne touche pas aux freins. Comme disait le PDG de Peugeot, les futurs acheteurs des véhicules autonomes seront ceux qui sont déjà assis à l'arrière, pour l'hydrogène, il rappelait aussi qu'il y a 30 ans, on lui promettait l’hydrogène pour tous dans 30 ans, 30 ans après, il entend les mêmes paroles. La France n'a aucune ressource pétrolière ( ne compter pas sur le pétrole du bassin parisien ni sur le gaz de LACQ ). La dernière mine d'uranium française a ainsi fermé ses portes en mai 2001 ( Source IRSN ) . Il est facile de présenter le pétrole comme une source d'énergie inutile ( surtout quand on n'en a pas ). C'est oublier un peu vite que la majorité des objets qui nous entoure n'existerait pas sans pétrole. Si le marché automobile thermique français est en chute, ce n'est pas forcément à cause de l'appétence pour les véhicules électriques, mais peut-être à cause des prix des véhicules. Le prix des véhicules représente un frein non négligeable. Ce n'est pas anodin si Renault a choisi d'importer un véhicule chinois au moyen de sa marque DACIA. ( article : La Dacia Sping électrique sera "made in China" , sur le site challenges.fr ).
Quand les véhicules thermiques sont arrivés à Paris, les parisiens ont vu dans ces nouveaux moyens de déplacement un progrès évident dans la qualité de vie. Le tétanos associé au crottin de cheval ne serait plus qu'un lointain souvenir.

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