Capture et stockage du CO2 : une situation étrange…

Claude Mandil – Ancien directeur de l’AIE

Ancien directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie (2003-2007)

La capture et le stockage de CO2 (CCS(1)) est indispensable...

Les accords de Paris ont donné l’objectif : un réchauffement climatique « well below 2°C » d’ici 2100 par rapport aux températures de l’ère préindustrielle.

Le dernier rapport du GIEC montre par ailleurs qu’on serait « beaucoup mieux » à + 1,5°C, et que tout dixième de degré compte : + 1,7°C vaut mieux que + 1,8°C. Il faut donc, ajoute le GIEC, atteindre la neutralité carbone autour de 2050.

Or il est complètement exclu d’arrêter toutes les émissions de gaz à effet de serre, et de loin ! :

  • l’AIE estime dans son scénario Sustainable Development (le plus contraignant)(2) que les énergies fossiles représenteront encore 60% de la fourniture mondiale d’énergie en 2040. Même si on juge l’AIE timorée, on est clairement hors limite ! ;
  • la capacité d’extraction charbonnière en Chine a augmenté de 6% en 2018 (selon la National Energy Administration en Chine) ;
  •  et surtout, n’oublions pas les émissions « de procédé » (ciment, sidérurgie, chimie, agroalimentaire).

Donc il faudra des « puits » de carbone. En premier lieu, les forêts mais à condition qu’elles soient exploitées et que les produits de cette exploitation donnent un stockage permanent. L’incendie de Notre-Dame de Paris montre que ce n’est pas garanti… L’usage du bois en chaudière réduit les émissions en remplaçant des émissions de carbone fossile, mais ce n’est pas un puits (sauf avec CCS !).

Reste donc la CCS, qui est indispensable. D’ailleurs, sur les 4 scénarios du GIEC, 3 comportent le déploiement de la CCS, le 4e étant un repoussoir.

Et pourtant la CCS est complètement ignorée voire vilipendée, sauf dans une dizaine de pays.

Examinons les critiques ou les objections :

1) « On verra quand ça marchera ailleurs ». Drôle d’argument pour favoriser l’innovation, mais de toute façon ça marche ailleurs ! On compte 18 installations en fonctionnement, 5 en construction, le tout dans 9 pays : États-Unis, Canada, Norvège, Pays-Bas, Royaume-Uni, Australie, Chine, Japon et Émirats arabes unis (Abu Dhabi). L’ancêtre, Sleipner (champ gazier en mer du Nord), fonctionne depuis 1996 et stocke sans problème 1 million de tonnes de CO2 par an.

2) Variante : « la technologie n’est pas mature ». En réalité, il n’y a aucun problème technologique : les procédés de capture (amines ou ammoniac) sont connus et mis en œuvre depuis des décennies (ça ne veut pas dire qu’on ne devra pas progresser) ; le transport du CO2 est une activité banale par tuyaux ; son injection en réservoir profond ne pose pas plus de problèmes de principe que l’injection de gaz naturel dans un stockage.

3) « C’est trop cher ». Attention à ce que l’on compare : il est vrai qu’une usine est plus chère avec CCS que sans CCS, mais à la tonne évitée, c’est une des solutions les moins chères : avec un tarif de rachat de l’électricité produite avec CCS égal à celui de l’éolien offshore, cela deviendrait une activité très rentable. Le GIEC estime que sans CCS la dépense pour atteindre l’objectif + 2°C serait 2,5 fois plus élevée.

4) « Il n’y a pas assez de capacité de stockage » : ceci est complètement faux, comme le confirment tous les bureaux géologiques du monde. Les réservoirs ne sont pas toujours là où le CO2 est produit, mais il se transporte à peu de frais dès que les quantités justifient un tuyau de grande dimension.

5) « L’opinion publique n’en veut pas ». C’est vrai, bien qu’il n’y ait pas de danger, même en cas de fuite puisque ce gaz, que nous respirons dans l’air, n’est pas toxique. Mais les stockages offshore sont abondants. Pour les émissions de l’Europe du Nord-Ouest, la mer du Nord possède un réservoir superbe : l’aquifère salin d’Utsira.

6) « C’est un prétexte pour ne pas réduire la consommation de combustibles fossiles ». Cet argument laisse pantois. Quel est l’objectif ? S’agit-il de réduire les émissions de gaz à effet de serre, ou veut-on à tout prix obliger la Chine et la Pologne à abandonner leur charbon ? Version atténuée de cet argument : « on n’en a pas besoin en France parce que nous avons les renouvelables et (ajoutent certains) le nucléaire ». Mais c’est oublier qu’il n’y a pas que l’électricité : veut-on supprimer toutes les cimenteries et l’industrie agroalimentaire de notre pays ? Et la meilleure façon de développer l’électricité renouvelable n’est-elle pas d’accroître la flexibilité du système électrique, entre autres par des centrales à gaz, même bio ?

7) Autre variante : « attendons la CCUS » (U pour utilisation). En réalité, toutes les pistes explorées pour utiliser le CO2 passent par sa réduction chimique en carbone, opération particulièrement gourmande en énergie. Et les volumes évoqués sont de l’ordre du million de tonnes, alors qu’il nous faut des milliards de tonnes. Donc vive le CCUS, mais cela ne nous dispensera pas de la CCS.

Bref, aucun de ces arguments ne tient la route. Pour faire bonne mesure, on peut aussi évoquer l’hydrogène, que beaucoup voient contribuer prochainement à la transition écologique. Mais la solution la plus économique pour produire cet hydrogène, c’est de craquer le gaz naturel…donc, il faut de la CCS !

En résumé : si on veut des renouvelables (intermittentes), si on veut innover (hydrogène), si on veut des emplois (notre industrie), si on veut sauver le climat : il faut la CCS.

Que faudrait-il pour que ça décolle ?

Un prix du CO2. On s’en rapproche grâce à la réforme du système européen d’échange de quotas d’émission (EU-ETS)(3) mais les opérateurs n’ont pas encore confiance, sans doute faudrait-il étudier le système britannique qui comporte un prix plancher.

Une volonté politique. Parce que des problèmes administratifs et juridiques ne sont pas résolus : faudra-t-il un titre minier ? S’agit-il d’un déchet ? Quelle est la responsabilité à long terme ?

Des entreprises qui y croient. C’est maintenant le cas de certains grands groupes français, pas encore de tous.

Un nouveau business model. Les émetteurs sont responsables de la capture du CO2, mais le transport et le stockage devraient être pris en charge par des « utilities », comme pour l’assainissement (exemples en projet : Oslo, Rotterdam, Teeside). Ce serait tout à fait applicable en France, en Basse-Seine ou dans le Nord, avec stockage en mer du Nord.

Un dernier point : les organismes français sont formidablement placés. Des centres de recherche compétents en géologie avec IFP Énergies nouvelles et le BRGM, un spécialiste du gaz et du stockage (Engie), un grand opérateur d’hydrocarbures (Total), deux grands opérateurs d’assainissement par délégation de service public (Veolia et Suez), etc. Il serait navrant que notre pays laisse passer cette occasion d’être à la pointe du progrès technique, industriel et environnemental.

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La rédaction

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