Gazoduc Nord Stream 2 : une course contre la montre

Céline Bayou

Chercheuse associée au Centre de recherche Europes-Eurasie (CREE), Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)
Rédactrice en chef de Regard sur l'Est

Alors que l’achèvement du gazoduc Nord Stream 2(1) semble plus proche mais aussi plus incertain que jamais, ce projet controversé depuis ses prémices continue de nuire aux relations transatlantiques, russo-européennes, intra-européennes et à alimenter le débat politique en Allemagne. S’il ne reste que quelques kilomètres de tube à poser au fond de la mer Baltique, la pression ne faiblit pas, bien au contraire.

Pour l’Allemagne, ce gazoduc qui va la relier à la Russie par un tube sous-marin qui doit venir longer Nord Stream 1 en doublant ses capacités (55 milliards de m3 de gaz par an) vise à l’aider à accomplir la transition énergétique radicale dans laquelle le pays s’est engagé. Il doit également lui permettre d’asseoir son rôle de hub gazier en Europe puisque, avec une potentialité de 110 milliards de m3 de gaz russe par an arrivant sur les côtes près de Greifswald, le pays va s’arroger un pouvoir considérable en termes de redistribution en Europe. Pour la Russie, Nord Stream 2 serait avant tout une affaire de prestige.

C’est du moins ce qu’affirme l’expert russe Mikhaïl Kroutikhine(2), qui estime que l’objectif initial de Vladimir Poutine – permettre à la Russie d’éliminer totalement l’Ukraine du jeu du transit gazier russo-européen – a été fortement entamé par la pression américaine : par leurs sanctions, les États-Unis ont en effet forcé Moscou, fin 2019, à négocier avec Kiev un nouveau contrat de transit(3) pour les cinq années suivantes.

Les derniers kilomètres

Alors que la Russie a fourni près de 40% du gaz naturel importé par les pays de l’Union européenne (en provenance de pays hors UE) en 2019 comme en 2020(4), le calcul des capacités des tubes traversant le continent européen pour acheminer ce gaz montre l’inutilité de Nord Stream 2 : à supposer que tous les tubes reliant la Russie à l’Europe soient en service, leur capacité cumulée excède les besoins d’une Europe par ailleurs en pleine transition énergétique (montée en puissance des énergies renouvelables, accès au gaz naturel liquéfié par bateau, potentialités de l’hydrogène, etc.)

Pourtant, dans la zone économique exclusive (ZEE) danoise, les navires russes Fortuna et Akademik Tcherski s’affairent ces jours-ci de manière à gagner du temps. Le 31 mars, un total de 2 339 km de tube avait été immergé sur les 2 460 prévus, soit 95% du gazoduc sous-marin. Il reste à installer 93 km de tube dans les eaux danoises et 28 dans les eaux allemandes. À ce rythme, la pose devrait s’achever fin 2021.

Personne, en revanche, ne s’aventurerait aujourd’hui à parier sur la date, très incertaine, de mise en service du gazoduc : certains experts, prudents, évoquent une vaste plage située entre l’hiver prochain et celui de 2023-2024(5). En réalité, la question reste encore à ce jour celle de l’achèvement du gazoduc.

La menace venue de Washington

Durant son mandat, Donald Trump a porté de sérieux coups au projet, menaçant à plusieurs reprises de sanctions(6) les entreprises impliquées dans sa réalisation (financement, construction mais aussi certification…). Ces ultimatums répétés se sont, un temps, révélés suffisants pour faire reculer lesdites entreprises, qu’il s’agisse des sociétés initialement parties prenantes au projet (et qui sont finalement devenues simples partenaires financiers), de celles possédant les navires aptes à poser le tube au fond de la mer (et qui se sont retirées), ou de la société norvégienne de certification (qui a discrètement renoncé à remplir son contrat).

La stratégie américaine a eu pour effet de retarder l’avancée du projet. Mais rien de plus, les tenants de la construction du gazoduc faisant preuve d’inventivité pour poursuivre leur objectif. Ainsi, le navire russe Akademik Tcherski a été sommé par le Kremlin de quitter les eaux du Pacifique pour rejoindre urgemment la Baltique(7) et remplacer au pied levé le navire de pose suisse qui venait d’abandonner le terrain. De même, dans le Land de Mecklembourg-Poméranie occidentale, certains ont pu s’étonner(8), récemment, de la création d’une prétendue fondation visant à protéger l’environnement mais de toute évidence dédiée à éviter aux entreprises allemandes de faire les frais des sanctions tout en s’achetant à bon compte une aura écologique.

Sous l’impulsion de Joe Biden, la nouvelle administration n’a pas changé de discours, le gazoduc germano-russe réussissant à souder la classe politique américaine dans une rare unanimité bipartisane.

Donald Trump est surtout parvenu à mettre en défaut la philosophie de l’Union européenne, prise au piège de ses propres contradictions : en dénonçant l’inconséquence d’une UE qui, par ce projet, renforçait sa dépendance vis-à-vis d’un gaz russe dont elle affirmait simultanément vouloir se détacher, le président américain a en effet placé l’Europe en porte-à-faux : difficile de prétendre appliquer une politique commune du gaz qui, législation communautaire à l’appui, prône la diversification des sources d’approvisionnement(9), tout en doublant un gazoduc qui est déjà en capacité d’acheminer plus d’un tiers du gaz russe consommé par l’UE, c’est-à-dire en reniant ses propres engagements (diversification des voies et des fournisseurs). Le plus gênant étant évidemment que cette contradiction communautaire soit pointée par un acteur tiers, même s’il ne fait de doute pour personne que l’activisme de Washington est également mû par son désir d’accroître la part du gaz naturel liquéfié (GNL) états-unien dans le mix européen.

Sous l’impulsion de Joe Biden, la nouvelle administration n’a pas changé de discours, le gazoduc germano-russe réussissant à souder la classe politique américaine dans une rare unanimité bipartisane. En mars, le secrétaire d’État Antony Blinken a qualifié le projet de « mauvais accord »(10) et prévenu que toute entité impliquée devait abandonner les travaux sous peine de sanctions immédiates, tandis que deux sénateurs républicains publiaient un appel exhortant(11) le nouveau président à cesser de « traîner les pieds » et à passer à l’action.

Ces rodomontades semblent toutefois avoir atteint leurs limites. Aujourd’hui, le temps est compté, pour chacun : le sprint final oppose la compagnie Nord Stream 2 – qui tente d’accélérer les travaux – et l’administration américaine – qui est consciente que chaque jour passé rend ses menaces plus inopérantes.

La diplomatie en action

Dénoncées avec véhémence par l’UE, les sanctions extra-territoriales américaines(11) sont en effet préjudiciables à tous, y compris aux États-Unis qui ont besoin d’entretenir une relation commerciale équilibrée avec l’Europe.

L’usage de la menace semble en outre avoir trouvé ses limites : les entreprises qui continuent à œuvrer à la finalisation du tube aujourd’hui sont parfaitement informées de ce qu’elles risquent et ont évalué le coût financier de telles pénalités si celles-ci venaient à être appliquées. Qui plus est, ces sanctions extra-territoriales pourraient s’avérer contre-productives, en braquant l’Europe face aux États-Unis : la menace de Washington a tendance à souder une opinion publique allemande pourtant divisée, tout comme les pays membres et la Commission européenne face à des États-Unis qu’ils dénoncent unanimement comme prêts à violer le droit international ainsi que la souveraineté économique et énergétique européenne : ces sanctions unilatérales viendraient, dit-on, affecter des entreprises européennes agissant en toute légalité et légitimité sur le continent européen.

Berlin a tout intérêt à voir achever rapidement un tube qu’il sera alors plus compliqué de saborder : la question serait alors non plus celle de sa réalisation mais de la date de sa mise en service.

Dès lors, est-il possible de faire le pari d’une approche plus transactionnelle, basée sur un compromis diplomatique entre Européens et Américains ? Un tel accord pourrait se baser sur un engagement de l’Allemagne à soutenir le maintien, après l’extinction du contrat qui lie encore la Russie et l’Ukraine pour le transit de gaz vers l’Europe, d’un flux de gaz transitant par ce pays et qui resterait significatif pour le budget ukrainien. Afin de satisfaire Washington, il pourrait également s’appuyer sur un engagement européen, y compris allemand, à acheter du gaz naturel liquéfié américain. C’est ainsi que Berlin envisagerait de se doter de deux terminaux de GNL afin d’accueillir du gaz liquéfié américain qui, à l’heure actuelle, reste pourtant plus coûteux que le gaz russe transporté par tube.

Pour le moment, si personne ne rejette une éventuelle négociation, chacun souhaite rester en position de force. Si Peter Beyer, membre de la CDU d’Angela Merkel et coordinateur pour l’Allemagne des relations transatlantiques, a par exemple récemment suggéré un arrêt temporaire de la pose du tube pour laisser le temps à l’administration allemande de relancer les relations avec Washington, il est peu probable qu’il soit écouté : pour ne pas affaiblir sa position dans la négociation qui s’annonce, Berlin a tout intérêt à voir achever rapidement un tube qu’il sera alors plus compliqué de saborder : la question serait alors non plus celle de sa réalisation mais de la date de sa mise en service.

Retarder plutôt que saborder

Si le projet n’était qu’économique, comme le soutient Berlin depuis des années, la menace des sanctions aurait fait bien plus que le retarder. Or, son caractère géopolitique lui a permis de résister à ce chantage, grâce au soutien indéfectible de Moscou et de Berlin.

Aujourd’hui, le temps est maître du destin de Nord Stream 2 et son devenir a toutes les chances de se jouer à l’automne prochain. L’Allemagne connaîtra en effet en septembre des élections décisives, qui vont mettre fin au règne d’une Angela Merkel qui, de fait, n’a jamais tenté d’entraver le tube : après avoir longtemps affirmé que ce projet était strictement économique, elle a certes reconnu, tardivement et après une entrevue avec le président ukrainien, qu’il comportait aussi une dimension géopolitique ; plus récemment, au plus fort de l’affaire Navalny, soigné en Allemagne après avoir été empoisonné en Russie, elle a même fait savoir qu’elle n’excluait plus un renoncement au gazoduc(13) ; mais elle n’est jamais allée plus loin.

Les Verts allemands, en revanche, y sont très opposés et leur possible entrée dans la prochaine coalition gouvernementale pourrait bouleverser l’engagement de Berlin vis-à-vis du tube. Washington serait donc avisé d’attendre ce scrutin qui pourrait porter le coup fatal à Nord Stream 2 sans besoin d’une intervention extérieure radicale ; et de continuer à retarder son achèvement. Si le tube est posé d’ici l’automne, il est en effet peu probable que même une opposition verte puisse empêcher le gaz de couler, à terme.

La problématique de Nord Stream 2 se déplacerait alors sur un enjeu purement communautaire : quelle que soit la date de la mise en service du gazoduc, le traitement de sa prolongation terrestre à travers l’Allemagne ne manquera pas d’être scrutée. Le gazoduc Ostseepipeline-Anbindungsleitung (OPAL)(14), prolongation de Nord Stream 1, a en effet bénéficié d’une exemption au regard de la législation communautaire qui prévoit pourtant que tout gazoduc traversant son territoire doit réserver un accès aux tiers et assurer la transparence des prix. Toutes obligations qui ont été strictement appliquées au projet de gazoduc South Stream(15), via la mer Noire, au point de lui être fatales. Or, l’Allemagne semble déjà tentée de faire bénéficier EUGAL(16), le tube jumeau d’OPAL, du même traitement de faveur. L’histoire mouvementée de Nord Stream est loin d’arriver à son terme.

Commentaire

Hervé

Concernant le contrat de transit avec l’Ukraine, et d'eventuels futurs contrats, ce ne sont que des papiers qui sont loin d'être une sécurisation absolue en cas de conflit.
Franchement je ne vois pas poutine céder à la pression Américaine. C'est pas le style du personnage... En général il louvoie pour finir par mettre en place une solution qui lui est profitable.

Poutine a besoin de contourner l'ukraine pour deux raisons:
- pouvoir lui facturer le gaz au bon prix (à l'expiration de l'accord actuel)
- que si l'ukraine venait à adhérer à l'otan, il puisse récupérer le donbass pro-Russe comme il l'a fait avec la Crimée sans que soient mis en péril les exports de gaz vers l’Europe.

Merkel a besoin de sécuriser ses appros en gaz pour pouvoir réduire le charbon car les ENR ont besoin d'un backup . Or la plupart des tubes actuels passent par des pays "peu fiables" en cas de tensions politiques entre le proche orient et l'occident. Il faut sécuriser correctement une partie du flux.

Nordstream a le mérite de répondre a cette fin et c'est l’intérêt principal de sa construction. Accessoirement il permettra d'augmenter la part du gaz dans la production électrique et compenser le déclin des gisement en mer du nord. Mais pour ce dernier point, il est probable que de nouveaux tubes seront tirés entre la Russie et la Norvège dans le futur.

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