Fusion nucléaire : un nouveau seuil dépassé dans le plus grand tokamak chinois

Dominique Escande

Directeur de recherche émérite en physique, Aix-Marseille Université (AMU); Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Le chemin vers la fusion thermonucléaire est long et semé d’embûches. Une des nombreuses étapes a récemment été franchie dans le plus grand tokamak chinois, EAST, où la limite de densité de plasma qui était observée jusque-là a été dépassée.

Dans un tokamak (un type de machine expérimentale conçue pour exploiter l'énergie de la fusion), le plasma est le milieu où se produisent les réactions de fusion nucléaire. Plus celui-ci est dense, plus les atomes se rencontrent et ont de chance de fusionner et de libérer de l’énergie. L’expérience récente a produit des densités de 30 % à 65 % plus élevées que celles normalement atteintes dans cette machine, sans déclencher les instabilités perturbatrices qui se produisent généralement lorsque la limite de densité du plasma est dépassée.

Cette étude, co-dirigée par Ping Zhu et Ning Yan, que j’ai contribuée à interpréter, a été publiée début janvier dans la revue Science Advances et reprise par la revue Nature. Un point particulièrement prometteur est que cette avancée a une base théorique, que j’avais développée et publiée avec d’autres collègues quatre ans auparavant. En confirmant plusieurs de ses prédictions, l’expérience soutient la théorie, ce qui ouvre la voie à d’autres améliorations.

Pourquoi cette avancée est importante

Le réchauffement climatique, la pollution de l’air, la géopolitique de l’énergie et le caractère intermittent des énergies renouvelables rendent urgent le développement de nouvelles centrales électriques à fonctionnement continu. Dans ce cadre, les atouts majeurs de la fusion thermonucléaire sont le fait que ses cendres et son combustible sont non radioactifs, ainsi que la vaste répartition mondiale de ce dernier et l’absence de risque d’accident nucléaire. Et c’est pourquoi la communauté scientifique travaille depuis des décennies dans un esprit de collaboration à l’échelle mondiale (remarquablement, malgré la guerre en Ukraine, la Russie participe toujours au projet ITER).

Les recherches sur la fusion thermonucléaire contrôlée ont connu récemment une forte accélération grâce au projet de réacteur international de démonstration ITER – et aussi parce que davantage d’argent privé que public est investi dans ce type de recherche au niveau mondial depuis 2023.

Comme on l’a vu, une des contraintes ralentissant cette entreprise est l’existence d’une limite de densité du plasma dans les expériences réalisées jusqu’à présent : avec des densités de plasma trop faibles, les réactions nucléaires ont lieu trop peu souvent pour générer de l’énergie en quantité importante.

Jusqu’à présent, nous étions coincés, car nous n’arrivions pas à dépasser expérimentalement une densité, apparemment limite, du plasma.

À cause de ce problème, les réacteurs tokamaks en projet sont gigantesques : ceci permet aux ions du plasma d’avoir plus de temps pour entrer en collision avant de s’échapper. ITER, par exemple, fait 23 000 tonnes pour 29 mètres de haut et 28 mètres de diamètre. Aussi, aujourd’hui, un des grands défis de la fusion thermonucléaire est de réaliser un réacteur plus petit, qui soit donc moins cher et plus robuste. Or, jusqu’à présent, nous étions coincés, car nous n’arrivions pas à dépasser expérimentalement une densité, apparemment limite, du plasma.

En 2021, mes collègues Fabio Sattin, Paolo Zanca et moi-même avions proposé une base théorique prédisant deux régimes d’auto-organisation plasma-paroi : le régime habituel où la densité de plasma est limitée et un autre régime sans limite de densité. Nous expliquions que ce régime pourrait être atteint en diminuant la quantité d’impuretés projetées par les parois, dues à leur bombardement par les ions du plasma. Nous suggérions à cette fin de démarrer le plasma en utilisant la stratégie utilisée pour le démarrage d’un autre type d’installation destinée à faire de la fusion thermonucléaire, les « stellarators ».

Cette stratégie a été appliquée avec succès dans EAST, où le régime sans limite de densité a été atteint, confirmant ainsi les résultats expérimentaux obtenus au sein du tokamak chinois J-TEXT annoncés en 2023 à la Fusion Energy Conference de l’AIEA à Londres (Royaume-uni).

Plus précisément, les expériences sur EAST ont combiné le contrôle de la pression initiale du gaz combustible avec un chauffage par résonance cyclotronique électronique pendant la phase de démarrage (ces deux facteurs combinés correspondent aux décharges stellarators), permettant une efficace diminution des interactions plasma-paroi dès le début de la décharge. 

Grâce à cette approche, l’accumulation d’impuretés et les pertes d’énergie ont été considérablement réduites, et le plasma atteint une densité élevée à la fin du démarrage. De plus, décharge après décharge, une diminution de la quantité d’impuretés a accompagné l’augmentation de la limite. Malheureusement, l’allocation maximale de temps expérimental n’a pas permis de voir jusqu’où pouvait aller cette nette amélioration… mais on peut donc espérer qu’elle se poursuive dans de futures expériences.

Quelles sont les suites de ces travaux ?

L’équipe de recherche d’EAST prévoit donc d’appliquer à nouveau cette méthode lors de la prochaine campagne expérimentale, avec l’idée d’accéder au régime sans limite de densité dans des conditions de plasma à haute performance.

Les physiciens travaillant sur d’autres tokamaks ont également été alertés, et pourraient être intéressés par l’utilisation du même scénario de démarrage pour repousser la limite de densité. Une proposition d’expérience a même déjà été faite pour le nouveau tokamak japonais JT60-SA.

Sources / Notes

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Crédit du visuel : À l’intérieur d’un tokamak en maintenance, en 2017 (ici, aux États-Unis). Ces machines permettent de confiner un plasma, c’est-à-dire une sorte de soupe d’électrons extrêmement actifs, dans lequel peuvent avoir lieu des événements de fusion nucléaire. Rswilcox/Wikipédia, CC BY-SA

The Conversation

Commentaire

jean-Loup Bertaux
C'est bien , la fusion nucléaire; mais il faut se passer du pétrole avant que la fusion fonctionne, sinon, on sera cuit; car on n'a aucune idée de la date future à laquelle la fusion sera opérationnelle.
CHENEBEAU
Effectivement, les avis des scientifiques sont partagés quand aux chances de succès d'une fusion nucléaire rentable, tout au moins dans le délai du déclin pétrolier à venir. Nous aurons donc dans les décennies à venir un important déclin économique qu'il est urgent d'organiser, et les guerres actuelles pour le contrôle de l'énergie et des matières première n'arrangent rien, et confirment la non rationalité de l'espèce humaine.
RAHIM MAZARI
Je voudrais connaitre les avis des scientifiques au sujet de la fusion nucléaire stable et rentable. Différents pays ont stabilisé la fusion jusqu'à 20 minutes sûrement à l’ avenir ça va être plus mais on ne peut pas créer la fusion nucléaire en continuité. Pour avoir la continuité est ‘il possible de créer la fusion nucléaire en série, comme les chambres de combustion du moteur diésel par exemple ?
Philippe Charles
La fusion nucléaire est l'énergie du futur... et le restera.
CHENEBEAU
Les avis des scientifiques sont partagés quand aux chances de succès d'une fusion nucléaire rentable, tout au moins dans le délai du déclin pétrolier à venir. Nous aurons donc dans les décennies à venir un important déclin économique qu'il est urgent d'organiser, et les guerres actuelles pour le contrôle de l'énergie et des matières première n'arrange rien, et confirment la non rationalité de l'espèce humaine.
Christophe
Je ne comprends pas cette assertion, "aux chances succès d'une fusion nucléaire rentable" si la fusion nucléraire fonctionne elle est sensée produire plus d'energie que ce qu'elle consomme et s'auto alimentée, pourquoi ne serait elle pas rentable ?
Marfaing Francois
Un peu de bon sens économique ! Ce n'est pas parce qu'une énergie « rend » plus qu'elle ne « coûte » en joules qu'elle est compétitive en euros. La rentabilité d'une source d'énergie ne se réduit pas à son bilan énergétique (produire plus d'énergie qu'on n'en consomme pour la produire), mais dépend de l'ensemble des coûts de mise en œuvre : capital, infrastructure, intermittence, stockage, raccordement au réseau, durée de vie, démantèlement.
Christophe
ok pour la première affirmation, mais, pour toute construction (centrale nucléaire) elles ont toutes un cout et on a pas vraiment estimé comment gérer les déchets à par en les enfouissant sans vraiment se poser de questions sur la durée le traitement etc, alors qu'ici beaucoup moins de problème de gestion des déchets et ce surcoût (si il y a) je pense que beaucoup plus de gens accepteront de le payer, le raccordement au réseau vu la densité de notre réseau je ne vois pas ou est le soucis d'autant plus qu'on fournit de l'électricité à quasiment tout les pays qui nous entoure, quand à la durée de vie et son démantèlement je n'ai aucune info et c'est à comparer avec nos actuelles centrales nucléaires, si vous avez des chiffres que je puisse comparer ce serait plus intéressant.
Francois Marfaing
d’abord constatons que l'électricité produite à partir du nucléaire n’a jamais été compétitive. Le charbon le pétrole et gaz puis aujourd'hui les
Francois Marfaing
EnR sont plus rentables. Or pour exporter il faut être plus avantageux que le prix de l'électricité à l'instant t dans le pays considéré. Le développement des EnR tirent les prix de gros vers le bas. C’est un sujet sérieux pour les revenus d’EDF. Notons également que le développement du nucléaire est indissociable de l’aspect militaire. C’est un choix politique qui n’est plus qu'economique. Enfin les LCOE qui permettent de comparer l'efficience des différentes sources d’énergie dans la production électrique sont discutables en raison des coûts des déchets et de la durée de leur traitement. Qui paye?
Hervé
Le nucléaire civil et militaire partagent des investissements communs (recherche, enrichissement, conaissances, sécurité en partie, traitement des déchets et certains équippements) mais ce sont quand meme deux métiers trés differents qui demandent des installations lourdes differentes et du personnel différent. Si on fait abstraction de certains types de réacteurs comme le RBMK russe (ou SPX lorsqu'il etait équippé du barrillet imposé par les allemands...), vous ne pouvez pas produire du plutonium de qualité militaire et de l'electricité en même temps avec des REP, il faut choisir l'un ou l'autre. Le cout de la gestion des déchets c'est de toute façon peanuts au regard des couts globaux. La diarrhée verbale des escrologistes sur ce sujet est de la pure foutaise . Le nucléaire est plus cher que le charbon mais reste assez compétitif pour produire de la base, par contre il demande une planification cohérente sur les temps longs. Son principal inconvenient est le risque d'accident majeur (il l'était, l'est, et le sera probablement toujours) et solutionner la disponibilité du combustible à plus long terme, soit en concrétisant l'extraction des océans, soit par la surgéneration. La piste de la fusion est séduisante mais à ce stade, il est ambitieux d'espérer la voir produire un jour une énergie compétitive par cette voie.
JB
Après, on ne parle jamais du potentiel énergétique de la fusion. Mais après avoir vu la dernière vidéo (La Fusion Nucléaire est-elle VRAIMENT sans danger ?) de la géniale chaine "scienceétonnate" du chercheur et vulgarisateur David Louapre, on apprend que la fision est incroyablement moins énergétique que la fission. Les conditions de pression et de températures nécessaires sont tellement énormes qu'il y a en fait peu de réaction de fusion dans un volume donné. IL donne l'exemple de notre étoile. Grosso modo, 1m3 de soleil produit 300w d'énergie ..., soit a peu près pareil que 1m3 de compost en décomposition... voilà voilà..
Christophe
J'ai vu la vidéo, et ça c'est pour la réaction proton proton au coeur du soleil or on utilise deuterium-tritium qui n'a rien à voir en terme de rendement.
JB
Ah oui effectivement, je me suis trompé. Je me suis embrouillé l'esprit, avec son histoire de compost aussi énergétique le soleil ahah !
Christophe
ce n'est pas grave, je trouve même que ça vous honore. On est humain (quoi que plus je consulte chatgpt, plus j'y trouve des approximations et des choses même complètement farfelues).

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