- Connaissance des Énergies avec AFP
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Chauffeur de minibus, Awoke Derese a passé la nuit "sans nourriture" devant une station-service d'Addis Abeba, espérant s'y ravitailler. La pénurie de carburant en Ethiopie, liée à la guerre au Moyen-Orient, prend désormais un caractère préoccupant et menace le gagne-pain de nombreux habitants.
"Ma famille est en danger car je ne peux pas subvenir à ses besoins", si le minibus ne roule pas, s'inquiète Awok Derese. "La pénurie s'est aggravée ces quatre derniers jours. Les autres stations-service du secteur sont à sec."
La capitale éthiopienne, qui compte environ quatre millions de personnes, selon l'ONU, connaît des pénuries chroniques de carburant en raison de problèmes d'approvisionnement.
Mais la situation s'est aggravée depuis la guerre au Moyen-Orient. La prolongation du conflit et le blocage de fait par l'Iran du détroit d'Ormuz, par lequel transite un cinquième du pétrole mondial, perturbe sérieusement les approvisionnements de nombreux pays, dont l'Ethiopie, nation enclavée d'environ 130 millions d'habitants, qui importe la totalité de ses besoins en carburants.
Cette pénurie, si elle dure, pourrait s'avérer catastrophique pour de nombreux ménages d'Ethiopie, où le prix à la pompe a augmenté dans un contexte d'inflation élevée, de 10% annuellement. Près de 40% de la population éthiopienne vit sous le seuil de pauvreté.
Mekuria Tegegn est transporteur indépendant. Pour travailler, il loue un camion qui lui coûte chaque jour 20.000 birr (environ 110 euros).
"J'ai déjà perdu deux jours de chiffre d'affaires" en raison du manque de carburant, "la situation est très difficile", explique-t-il devant une station-service: "J'ai l'impression que c'est ma dernière chance de faire le plein et de reprendre le travail".
- "Parcimonie" -
Des dizaines de véhicules, dont de nombreux camions et minibus, s'étirent sur plusieurs centaines de mètres devant cette station du quartier Summit 72, dans l'est de la capitale. Des policiers patrouillent à proximité.
Face à cette situation, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a exhorté la population à "utiliser le pétrole avec parcimonie et privilégier les besoins essentiels".
"Je tiens à rappeler à tous les distributeurs, stations-service et consommateurs de pétrole, l'importance d'une utilisation raisonnée, de la priorité accordée aux besoins essentiels et d'une consommation responsable", a souligné le chef de l'exécutif dans un message publié le 16 mars sur X.
Deuxième pays le plus peuplé du continent, l'Ethiopie dépend du port de Djibouti pour toutes ses importations. Selon l'Ethiopian Petroleum Supply Enterprise (EPSE), opérateur public chargé de l'approvisionnement en carburants, le pays dispose de seulement 13 dépôts de réserves stratégiques répartis sur l'ensemble du territoire pour "pallier aux ruptures d'approvisionnement".
Interrogée sur le niveau actuel des réserves, l'EPSE n'a pas donné suite aux sollicitations de l'AFP.
La facture d'hydrocarbures grevant sérieusement sa balance des paiements et ses réserves en devises, l'Ethiopie promeut le véhicule électrique: le pays a supprimé les taxes à l'importation et interdit à terme toute importation de véhicules thermiques.
- Chantiers à l'arrêt -
Mais fin 2025, les véhicules électriques ne représentaient que 7% du parc automobile, selon le ministère des Transports. Et le pays, qui a inauguré en septembre le Grand barrage de la Renaissance (GERD) sur le Nil Bleu, barrage hydroélectrique le plus puissant d'Afrique, fait aussi face à de régulières coupures d'électricité.
Employé d'une boulangerie, Natenahel Gedamu fait la queue vendredi pour remplir les générateurs indispensables au fonctionnement de l'entreprise.
"Nous sommes tombés en panne hier et n'avons rien produit depuis. Si nous ne sommes pas approvisionnés en carburant aujourd'hui, nous serons contraints d'interrompre notre production", assure-t-il, estimant les pertes quotidiennes à environ 40.000 birr (environ 220 euros).
Lui attend depuis la veille. "Et pourtant, je suis toujours loin de la station", constate-t-il.
Même inquiétude chez Mekuria Tegegn qui patiente depuis des heures, après plusieurs tentatives infructueuses à d'autres endroits. "Je crains que la station-service soit à court de carburant avant que j'arrive" à la pompe.
Le manque de carburant freine aussi d'importants chantiers publics, dont certains chers à M. Abiy, notamment le projet de "corridors", d'élargissement et de rénovation de grands axes de la capitale.
Ces travaux nécessitent de nombreux camions et engins de chantier très gourmands en carburant. Depuis une semaine, certains chantiers, notamment dans le quartier de Bole, près de l'aéroport, sont à l'arrêt, a constaté un journaliste de l'AFP.