Nucléaire iranien: un accord international de plus en plus précaire

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L'annonce mercredi par l'Iran qu'il cesserait de limiter ses stocks d'eau lourde et d'uranium enrichi, contrairement aux engagements pris dans l'accord de Vienne de 2015, ouvre une nouvelle période d'incertitudes pour l'avenir de ce traité déjà grandement fragilisé par le retrait américain, selon des experts interrogés par l'AFP.

Que recherche l'Iran avec ces annonces ?

Un an après la dénonciation unilatérale par Washington de l'accord de 2015 et le rétablissement progressif des sanctions américaines, Téhéran estime que sa patience est à bout.

En décidant de s'affranchir des restrictions définies par le traité sur ses réserves d'eau lourde et d'uranium enrichi, l'Iran veut envoyer un "coup de semonce" à la communauté internationale, passant ainsi d'une logique de "patience stratégique" à une logique d'"action stratégique", juge Ellie Geranmayeh, analyste au Conseil européen pour les relations internationales (ECFR).

Pour Robert Kelley, expert à l'Institut international de Stockholm pour la recherche sur la paix (Sipri), "il s'agit pour eux de sauver la face", alors que le pays est "entre le marteau et l'enclume".

Les dirigeants iraniens doivent en effet affronter une situation économique désastreuse liée au rétablissement des sanctions américaines. Dans ce contexte, les dernières annonces de Téhéran représentent pour le régime un "minimum absolu", selon Richard Dalton, ancien ambassadeur britannique en Iran, qui préside désormais la Chambre de commerce britannico-iranienne.

"Il n'est pas surprenant que Téhéran ait franchi cette étape. Il est étonnant que Téhéran ait mis si longtemps à sauter ce pas", après le rétablissement des sanctions américaines, juge dans une note Trita Parsi, président du Conseil national irano-américain, basé à Washington.

Quel impact sur l'accord de 2015 ?

Le président Hassan Rohani estime que les mesures annoncées sont conformes à l'accord de Vienne qui permet aux parties de suspendre partiellement ou intégralement certains de leurs engagements en cas de manquement imputé à une autre partie. Il a comparé cette mesure à une "opération chirurgicale (...) destinée à sauver (l'accord), pas à le détruire".

Mme Geranmayeh voit dans la proclamation iranienne des "mesures minimales, modérées" à ce stade mais "qui définissent clairement une feuille de route en plusieurs étapes", pouvant aboutir à la sortie de l'accord nucléaire en dernière instance.

"Téhéran a maintenant démontré par des mesures concrètes que son adhésion (à l'accord) ne pouvait être considérée comme acquise - même si une sortie iranienne de l'accord coûterait très cher à Téhéran", remarque Trita Parsi.

A ce stade, l'Iran n'a cependant pas dénoncé le régime d'inspections de l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique), chargée de vérifier sur le terrain que le pays respecte les engagements de l'accord de 2015.

"L'AIEA pourra suivre chaque évolution, jour après jour. Tant que tout est sous le régime de vérification de l'AIEA et soumis à des inspections quotidiennes, tout le monde saura exactement ce qui se passe", note Robert Kelley.

Sur le plan technologique, ajoute cet expert, "le chemin est extrêmement long" entre une potentielle hausse des stocks d'eau lourde et d'uranium enrichi détenus par l'Iran et l'obtention de l'arme nucléaire.

Quelle marge de manoeuvre pour les Européens ?

Les annonces iraniennes sont un signal explicitement adressé aux Européens, que le chef de la diplomatie Mohammad Javad Zarif a accusés de n'avoir "rempli aucune de leurs obligations" pour compenser le retrait américain.

Téhéran a donné deux mois à l'UE pour trouver une solution permettant de sortir les secteurs pétrolier et bancaire iraniens de l'isolement provoqué par les sanctions économiques américaines. Mais "il est difficile de dire à ce stade si les gouvernements européens ont le sentiment de pouvoir accomplir en deux mois ce qu'ils ont été incapables de faire en un an", estime M. Dalton.

La France, l'Allemagne et le Royaume-Uni ont récemment créé un mécanisme spécial de compensation financière (Instex) pour permettre aux entreprises européennes de continuer à commercer avec l'Iran sans s'exposer à des sanctions. Mais sa mise en oeuvre tarde à se concrétiser et l'UE s'expose à des "tensions coûteuses avec Washington" s'ils se montrent trop accommodants envers Téhéran, relève M. Parsi.

À l'inverse, "ils n'ont rien à gagner" non plus à durcir le ton envers l'Iran et à précipiter une fin de l'accord, juge Mme Geranmayeh.

Cosignataires de ce texte, Berlin, Londres et Paris ont jusqu'ici toujours manifesté leur volonté de préserver l'accord. Ils ont condamné mercredi les annonces de l'Iran et exhorté le pays à continuer à le respecter.

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