- Connaissance des Énergies avec AFP
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Elle a réussi à stopper des projets pétroliers le long des rives du principal fleuve colombien sous le slogan "Non à la fracturation hydraulique" : Yuvelis Morales, lauréate lundi du prix Goldman pour l'environnement, prédit dans un entretien avec l'AFP "le début de la fin" pour les énergies fossiles dans le pays.
Prix Nobel de la cause environnementale
Cette militante de 22 ans, issue d'une famille de pêcheurs, s'est dressée contre l'exploitation des ressources dans sa ville natale de Puerto Wilches, située près de la plus grande raffinerie de Colombie et sur les rives du fleuve Magdalena.
Par des manifestations, des actions de sensibilisation, la pression des réseaux sociaux et le soutien à des poursuites judiciaires, elle a mené une campagne qui a permis de mettre un terme aux projets pilotes de fracturation hydraulique de la compagnie pétrolière d'État colombienne Ecopetrol et de l'américaine ExxonMobil, accusées de mettre en danger les ressources en eau.
Après avoir reçu des menaces en raison de son action dans le pays le plus dangereux au monde pour les défenseurs de l'environnement, cette militante afro-colombienne a dû s'exiler en France pendant plusieurs mois en 2022.
Dans un entretien vidéo avec l'AFP, elle se dit "fière" de recevoir le prix Goldman pour l'environnement, considéré comme le prix Nobel de la cause environnementale.
Cette distinction intervient au moment où la Colombie s'apprête à accueillir à partir de vendredi un sommet sur la fin de l'utilisation des énergies fossiles à Santa Marta, sur la côte caraïbe. Ce prix et ces événements marquent "le début de la fin de l'ère des énergies fossiles et de leur expansion" dans le pays, affirme Yuvelis Morales depuis la Californie, où elle a été honorée aux côtés de cinq autres personnalités.
En Colombie, près de 150 défenseurs de l'environnement ont été assassinés en 2024, un record mondial, selon le dernier rapport de l'ONG Global Witness.
La peur "sera toujours présente car elle est inhérente à la défense du territoire", affirme la militante, qui assure que son opposition à tout projet menaçant l'"intégrité" de son fleuve bien-aimé, le Magdalena, le plus long du pays avec ses quelque 1.540 km, est "non négociable". "On décide comment gérer cette peur : soit on la laisse nous paralyser, soit on la dénonce et on se mobilise pour crier au monde entier ce qui se passe", affirme-t-elle.
Menaces et asile en France
Critiquée pour sa forte consommation d'eau, la fracturation hydraulique consiste à extraire du gaz et du pétrole des formations rocheuses souterraines.
Les écologistes rejettent également l'utilisation de produits chimiques polluants et le risque de microséismes qu'elle engendre. "Elle détruit l'harmonie communautaire, met fin aux vocations agricoles et déplace non seulement les êtres humains, mais aussi la faune et la flore", soutient Yuvelis Morales.
Depuis l'âge de 18 ans, elle sensibilise la population locale aux risques de la fracturation hydraulique et organise des manifestations dans une région historiquement ravagée par la violence des guérillas et des groupes paramilitaires, parfois dirigée contre les militants et les syndicalistes. "La fracturation hydraulique a même intensifié la violence contre les leaders sociaux et environnementaux", insiste la jeune femme.
La résistance de Yuvelis Morales et ses collègues a fait grimper les coûts pour les entreprises et contribué à la suspension ou à l'arrêt de projets. En 2022, des hommes armés se sont présentés à son domicile pour la menacer, la poussant à demander l'asile en France.
Un « bouclier »
La même année, elle a vu la Colombie amorcer sa transition énergétique. Gustavo Petro, premier président de gauche du pays, a suspendu les contrats de fracturation hydraulique et soumis plusieurs propositions au Congrès pour l'interdire, sans qu'elles aboutissent.
Sa promesse de réforme énergétique progresse lentement, faute de sources de financement alternatives aux revenus élevés générés par les hydrocarbures. Gustavo Petro, qui ne pourra pas briguer un nouveau mandat lors de la présidentielle du 31 mai, "ne peut pas quitter le pouvoir sans obtenir l'interdiction de la fracturation hydraulique", avait estimé Yuvelis Morales en août dernier.
La dernière Colombienne à avoir reçu le prix Goldman était Francia Márquez, actuelle vice-présidente de Gustavo Petro, en 2018.
En Colombie, les communautés s'opposent aux grandes entreprises qui cherchent à exploiter le pétrole et les minerais comme le charbon et l'or dans des écosystèmes fragiles.
Yuvelis Morales compare le travail des écologistes à un "bouclier". "Je continuerai à le crier au monde entier": "nous devons vivre sur nos territoires et ne jamais les abandonner", affirme-t-elle.