Nucléaire : des bénéfices et des impacts communs en Europe

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Centrale nucléaire de Grundremmingen

Tours de refroidissement de la centrale nucléaire de Grundremmingen en Allemagne, dont le dernier réacteur a été arrêté fin 2021.

Plusieurs études récentes soulignent le rôle du nucléaire pour optimiser le système électrique européen, tant d'un point de vue économique que pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Le nucléaire français, un « rôle structurant dans l’équilibre électrique régional »

En 2025, l'énergie nucléaire a généré 68,1 % de la production d'électricité en France métropolitaine, contribuant en grande partie à son caractère décarboné. Mais cette « valeur » du parc nucléaire français « ne se limite pas à l'Hexagone », souligne la Sfen (Société française d'énergie nucléaire). Une étude commandée par l'association à Aurora Energy Research montre que cette production nucléaire, « en complément des renouvelables, contribue à réduire les prix de gros et les émissions de CO2 chez les pays voisins ».

Avec sa position géographique stratégique au centre de différentes zones de consommation européennes, la France est « un acteur clé du marché intégré » qui a encore augmenté ses échanges d'électricité avec les pays voisins en 2025 pour atteindre le solde exportateur net le plus élevé de son histoire (92 TWh), après l’atteinte d’un solde déjà très élevé (89 TWh) en 2024. En 2026, ce solde exportateur net pourrait se situer autour de 86 TWh selon les prévisions d'Aurora Energy Research. Ces exportations d'une électricité très majoritairement décarbonée (à près de 95 %) contribuent à baisser le contenu carbone de la consommation électrique des pays importateurs.

Inversement, l'étude mise en avant par la Sfen souligne que toute baisse - volontaire ou non - de la production française d'électricité contribue à augmenter les prix et les émissions de CO2 du système électrique européen : « une baisse de la production nucléaire similaire à celle observée en 2022 entraînerait une hausse moyenne du prix de l'électricité domestique de plus de 15 €/MWh. Mais l'impact s'étend au-delà de ses frontières, les pays voisins subissant des augmentations de prix de 1 à 6 €/MWh et des émissions plus élevées du fait du recours aux énergies fossiles en remplacement du nucléaire ».

En période de crise et de hausse des prix du gaz comme c'est actuellement le cas du fait de la guerre au Moyen-Orient, le nucléaire permet d'atténuer « l’impact des chocs externes », souligne par ailleurs la Sfen.

Consulter le rapport « The role of the French nuclear fleet within European integrated power markets » d'Aurora Energy Research (commandé par la Société français d'énergie nucléaire, mars 2026).

Et si les réacteurs nucléaires allemands n'avaient pas fermé...

Ancien grand acteur de la filière nucléaire en Europe, l'Allemagne a arrêté ses trois derniers réacteurs nucléaires en avril 2023. La Belgique a pour sa part arrêté 3 des 5 dernières tranches de son parc nucléaire en 2025 (parc qui a encore compté pour 34,2 % du mix électrique national l'an dernier). Seuls les réacteurs de Tihange 3 et Doel 4 restent ainsi en service dans ce pays, le gouvernement fédéral ayant décidé de prolonger de dix ans leur durée d'exploitation.

Un article de recherche publié en mars par la revue Energy Strategy Reviews pointe l'impact de la fermeture de centrales nucléaires en Belgique et en Allemagne sur l'ensemble du système électrique européen. Les auteurs de cet article(1) ont conçu trois scénarios à l'horizon 2030 (à partir du modèle ESMOD, développé au CEA I-Tésé) : un scénario avec l'arrêt de l'ensemble des réacteurs en Belgique et en Allemagne et deux autres scénarios avec respectivement 2 GW en Belgique et 0 GW en Allemagne, et 4 GW de capacités maintenues dans chacun des pays.

Conclusion : l'option de maintien de 4 GW de capacités « aurait permis de réduire d'environ 5 % les émissions de CO2 du système électrique européen » (principalement en Allemagne et en Belgique mais aussi à 44 % dans d'autres pays européens). La Belgique et l'Allemagne auraient par ailleurs « économisé chaque année environ 3,2 milliards d'euros de coûts d'opération du système électrique en prolongeant leurs réacteurs nucléaires », selon cette étude.

Ce travail de modélisation du système électrique européen aboutit parfois à des « résultats étonnants », indique Maxence Cordiez, l'un des auteurs de l'article : outre la Belgique et l’Allemagne (premiers pays concernés), la Norvège, au mix très décarboné, est l'un des pays qui bénéficierait par exemple le plus du scénario de prolongation des réacteurs nucléaires allemands et belges. C'est en revanche la France qui « profite » le plus du scénario d'arrêt des parcs allemand et belge : « le bénéfice pour le producteur français dépasse largement l'inconvénient pour le consommateur français qui doit payer un peu plus cher », mais la France fait figure de « cas extrême », car la grande majorité des pays européens pâtissent de cet arrêt de tranches.

In fine, l'un des points mis en évidence par cette étude est que les politiques électriques des pays européens affectent significativement le reste du continent, du fait des interconnexions. Une absence de coordination des stratégies énergétiques au niveau européen affaiblit ainsi la sécurité d'approvisionnement, la compétitivité économique et l'efficacité environnementale, comme cela a été reproché à l'Allemagne, lors de l'arrêt de son parc nucléaire, par différents États membres dont la France.

Lors du grand sommet sur le nucléaire en mars à Paris, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a qualifié d'« erreur stratégique » la fermeture de tranches nucléaires, faisant écho aux regrets du chancelier allemand Friedrich Merz, qui a évoqué l'arrêt du parc nucléaire allemand comme « une grave erreur stratégique ».

Lire l'article « Cross-border impacts of nuclear phase-out policies on the European power system: Economic and environmental insights for strategic energy planning » (Energy Strategy Reviews).

Sources / Notes

1 - Sergio-léo Vargas Aranda, Erica Ramirez, Bertrand Charmaison, Maxence Cordiez et Emma Moulan.

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