
Étudiante, Master en management de l'innovation à l'université Paris-Dauphine et à l'école des Mines (PSL)
L'embrasement du détroit d'Ormuz depuis plus de deux mois et la destruction des infrastructures de GNL au Qatar ont brutalement plongé l'Europe dans une insécurité énergétique majeure, rendant l'accélération de l'électrification vitale.
Cette transition, dictée par l'urgence de la guerre, impose une refonte radicale de nos réseaux et une redistribution des coûts de souveraineté entre l'État et les citoyens. Si la stratégie offensive de la Chine sur les filières vertes accentue la pression industrielle, elle se déploie dans un contexte de marché mondial instable où l'idée d'une abondance pétrolière devient incertaine. Dans ce contexte, la question centrale n'est pas tant de savoir si la décarbonation est souhaitable, le consensus scientifique est tranché, mais comment en répartir équitablement les coûts, et selon quelle trajectoire temporelle.
Le nucléaire et l'éolien : des factures d’infrastructures qui se comptent en décennies
La décarbonation recompose en profondeur la répartition des charges entre producteurs, investisseurs et consommateurs. En effet, le premier défi est structurel car les technologies bas carbone comme les renouvelables, le nucléaire, ou les réseaux intelligents nécessitent un apport élevé en capital initial.
L’éolien offshore coûte jusqu’à 4 000 euros par kilowatt installé, et une centrale nucléaire peut nécessiter une dizaine d'années de construction. Ce modèle d'investissement est donc à l'opposé de celui des CAPEX relativement faibles et des coûts d'exploitation (OPEX) élevés des centrales fossiles. Face à ces défis, la répartition entre production de base, semi-base et pointe doit désormais intégrer la variabilité renouvelable, les besoins de flexibilité et la nécessité de contrats de long terme comme les PPA capables de sécuriser les investissements sans déconnecter les acteurs des signaux de marché.
L'intermittence, un coût caché que le marché ne couvre pas
Par ailleurs, la part « intermittente » de la production renouvelable dépend du vent et du soleil, non de la demande. Cette intermittence n'est pas seulement un problème d'équilibre offre-demande à l'instant T, en effet elle oblige à repenser l'architecture entière du système électrique.
Les gestionnaires de réseau comme RTE doivent ainsi anticiper les « paysages de défaillance » ; ces configurations où la production ne peut couvrir la demande. Ce qui implique de maintenir des capacités de back-up, souvent au gaz, d'investir massivement dans le stockage et de renforcer les interconnexions. Chacun de ces postes représente un coût que la seule valorisation des kilowattheures renouvelables ne suffit pas à financer.
Trop de solaire tue-t-il sa rentabilité ?
L'intégration massive des renouvelables génère également des distorsions de marché qui alourdissent la facture globale. Lorsque la production solaire est abondante en milieu de journée, les prix spot peuvent tomber à zéro, voire devenir négatifs. Ce phénomène, documenté par plusieurs études européennes(1), érode la rentabilité des actifs existants à commencer par le parc nucléaire français, contraint à des cycles de modulation qui accélèrent l'usure et augmentent les coûts de maintenance.
Ainsi, plus la part des renouvelables à coût marginal nul s'accroît, plus leur valeur marchande s'érode, fragilisant les signaux d'investissement pour de nouvelles capacités. Face aux défaillances de marché, l'État absorbe donc une part croissante de la transition et en fait un levier de puissance géopolitique.
La facture climatique européenne : 960 milliards par an, dès 2030
Selon les estimations du Climate Advisory Board européen(2), les investissements climatiques de l'Union doivent passer d'environ 220 milliards d'euros par an sur la période 2017-2020 à près de 960 milliards annuels d'ici 2030 pour rester compatibles avec une trajectoire « bien en dessous de 2°C ». Cela représente 30 à 40 % de la formation brute de capital fixe (FBCF)(3) au niveau européen à réorienter en moins d'une décennie.
L'Europe prise en étau entre la Chine et les États-Unis
L'Europe doit donc simultanément financer sa transition, soutenir ses industries stratégiques (éolien offshore flottant, réseaux intelligents, électrolyse et certains matériaux avancés) et diversifier ses approvisionnements. Pour Marc-Antoine Eyl-Mazzega, elle est prise en étau entre Washington et Pékin qui a massivement subventionné ses capacités manufacturières dans les technologies bas carbone(4) et possède une emprise croissante sur les terres rares et le midstream des chaînes de valeur critiques.
Tuong-Vi An-Gourfinkel a pour sa part montré que le prix du carbone européen est quasiment dix fois supérieur au signal prix chinois équivalent. Cela crée une dépendance structurelle aux approvisionnements chinois exposant l'Europe à des risques de restrictions d'exportation et rend plus difficile le développement d'une filière industrielle propre et nécessite donc une politique coordonnée.
Taxe carbone, aides directes, banques publiques : la boîte à outils de l'État
Face à ce défi, les États disposent de trois instruments complémentaires. Le premier est la tarification du carbone, qui génère des recettes publiques susceptibles de financer la transition et d'alléger son coût net. Le deuxième est la subvention directe, via les appels d'offres publics, les contrats de long terme et les programmes industriels européens.
Le troisième levier est le refinancement par les banques de développement publiques pour abaisser le taux auquel les investissements verts sont financés. Des études(5) montrent qu'à 3 % de coût du capital, l'éolien est moins cher que le gaz mais qu'il devient plus cher à 6 %. Ces outils de politiques publiques permettent donc à l’État de redistribuer efficacement, entre acteurs pollueurs et contribuables, les coûts et les bénéfices de la transition de décarbonation à horizon 2050. Enfin, les débats sur les marchés de gros et les politiques industrielles tendent à occulter le coût final de la décarbonation pour le consommateur.
Une fracture pour le contribuable : entre promesse verte et facture réelle
C'est pourtant sur la facture de ce consommateur que se répercutent les coûts d'infrastructure, les mécanismes de soutien aux renouvelables et les aléas du prix spot. Et c'est sur son comportement que repose, en partie, la réussite de la transition. L'acceptabilité sociale de la transition se joue précisément dans cet écart entre la promesse d'une énergie verte et abondante, et la réalité d'une facture qui ne baisse pas.
L’International Carbon Action Partnership (ICAP) estime que trois quarts des recettes des enchères de quotas carbone des États membres ont servi, entre 2013 et 2021, à des actions de lutte contre le changement climatique. En France, depuis 2013, les revenus des enchères de quotas carbone (SEQE-UE(6)) sont légalement destinés à l'Agence nationale de l'amélioration de l'habitat (ANAH) pour financer la rénovation thermique (comme MaPrimeRénov'), avec un plafond fixé à 700 millions d'euros pour 2023 et 2024, le surplus étant reversé au budget général. Voici donc un exemple concret d’une redistribution, selon le principe du « pollueur-payeur », des coûts de la décarbonation entre entreprises et contribuables.
Rénover son logement : un investissement à 120 ans de retour
Face à la hausse des coûts, la réponse politique dominante a longtemps misé sur la rénovation énergétique des logements. Mais une étude du CERNA (2020) exploitant l'enquête « Maîtrise de l'Énergie » de l'ADEME révèle que 1 000 euros de travaux de rénovation ne réduiraient en moyenne sa facture énergétique que d'environ 8,4 euros par an, soit un temps de retour sur investissement d'environ 120 ans si l'on s'en tient aux seules économies d'énergie réalisées.
Ce qui s’explique par l'effet rebond - les ménages qui améliorent leur isolation tendent à chauffer davantage - mais aussi par le ciblage imparfait des dispositifs publics. La sobriété des usages, présentée comme un levier quasi gratuit de la transition, se heurte également au maintien des investissements dans le marché pétrolier et gazier(7).
Néanmoins, la transition crée des filières industrielles à haute valeur ajoutée : éolien offshore, batteries, hydrogène, nouveau nucléaire dont la maîtrise technologique est devenue un enjeu de souveraineté.
Décarbonation entre le court et le long terme : le vrai défi est politique
Les bénéfices industriels sont concentrés alors que les coûts de la transition sont diffus et incertains. À long terme, la décarbonation produit des bénéfices collectifs considérables comme la réduction des émissions de gaz à effet de serre et la sécurité d'approvisionnement avec une moindre dépendance aux combustibles fossiles importés. Cependant ces gains sont différés, incertains dans leur distribution, et politiquement difficiles à valoriser.
C'est là le défi central de la décarbonation : non pas technique, non pas financier dans son principe, mais politique dans son exécution. Réconcilier l'horizon de l'investisseur, qui se mesure en décennies, avec celui du consommateur, qui se mesure en fin de mois. Répartir équitablement une charge qui, mal calibrée, risque d'alimenter un rejet populaire de la transition elle-même, ce qui serait le pire des scénarios pour le climat comme pour l'économie.
Sources / Notes
1 - Dont celle de Newbery et al. pour l'Oxford Institute for Energy Studies.
2 - La Commission européenne estime que l'inaction climatique coûterait à l'Union au moins 170 milliards d'euros par an en dommages, soit environ 1,36 % de son PIB.
3 - Investissement global réalisé par les agents économiques d'un pays ou d'une zone.
4 - Environ 80 % des capacités mondiales de production solaire et plus de 75% des batteries.
5 - À ce titre, l'indicateur de référence est le LCOE (Levelized Cost of Electricity) qui rapporte l'ensemble des dépenses à la quantité d'électricité produite sur la durée de vie mais il est sensible au taux d'utilisation des équipements, au coût du capital et à la durée de vie retenue.
6- Le SEQE-UE (Système d'échange de quotas d'émission de l'Union européenne), aussi appelé EU ETS en anglais, est la pierre angulaire de la politique climatique de l'UE, établie par la directive 2003/87/CE et mise en œuvre en 2005.
7 - 8 à 10 Mds € d’investissement par an chez TotalÉnergies contre 3 à 4 Mds € dans le renouvelable.
COMMISSION EUROPÉENNE, « Fiscal Challenges in the Green Transition: A Global Perspective », Bruxelles, Commission européenne, 5 septembre 2024.
EYL-MAZZEGA, Marc-Antoine, « La transition énergétique européenne dans l'étau américain et chinois », Paris, Institut français des relations internationales (Ifri), 2025.
KAHN, Victor, GLACHANT, Matthieu et LÉVÊQUE, François, « Quand les économies d'énergie deviennent fictives », évaluation ex post, CERNA i3 – Centre d'économie industrielle i3, 2020.
NEWBERY, David et al., « Electricity Market Design for a Decarbonised Future: An Integrated Approach », Oxford Institute for Energy Studies, Oxford, 2017.
OCDE, « Economic Effects of the EU's "Fit for 55" Climate Mitigation Policies », Paris, OCDE, 2023.
SACHS, Jeffrey D. et SACHS, Lisa E., « Financer la décarbonisation », Revue européenne du droit, n° 4, vol. 2022/1, Paris, Groupe d'études géopolitiques, 2022, p. 167-173.