
Consultante en climate tech et ancienne responsable des programmes d’accélération cleantech au sein de Business France à San Francisco.
Aux États-Unis, la transition énergétique est entrée dans une phase paradoxale. Tandis que Washington réaffirme la primauté des hydrocarbures et démantèle plusieurs acquis climatiques, les énergies renouvelables continuent, elles, de progresser. Portées par les entreprises et les collectivités locales pour leur compétitivité, elles s'imposent aussi de plus en plus comme la seule réponse crédible à la soif énergétique des data centers(1).
Tandis que le débat sur la transition énergétique américaine se concentre encore largement sur la technologie, le capital et la volonté politique nécessaires pour résister au retour en force du fossile, un facteur décisif s'impose désormais dans l'équation : l'humain qui habite le lieu où cette transition doit s'incarner. Dans ce nouveau paysage, les développeurs ne peuvent plus traiter les oppositions locales comme un bruit de fond ou une résistance irrationnelle et négligeable.
Le sol où s'implantent les projets n'est plus une simple surface à équiper, mais un espace vécu, chargé d'attachements, de mémoire et de pouvoir. L'Amérique électrique apprend ainsi que le territoire n'est pas la dernière étape de la transition énergétique, mais sa condition première : sans le consentement de ceux qui l'habitent, elle ne passe pas.
Quand l’opposition locale devient un risque industriel
Aux États-Unis, l’opposition locale se mobilise aujourd’hui sur les quatre infrastructures dont dépend la transition électrique du pays : la production d’énergies renouvelables, le stockage, les nouvelles lignes de transmission électrique et les nouveaux data centers, dont la demande électrique accélère les projets bas carbone(2). 
Pendant longtemps, le principal obstacle au déploiement des renouvelables était leur coût, mais cette époque est désormais révolue. Avec l'effondrement des coûts du solaire et de l'éolien, l'acceptabilité sociale des projets est devenue l’un des facteurs les plus déterminants aux États-Unis. Le Sabin Center de la Columbia Law School(3) a recensé, en 2025, au moins 498 projets renouvelables contestés dans 49 États américains. Or, lorsque les projets sont initialement bloqués par l’opposition locale, seulement 13 % finissent par être construits.
Ce blocage survient souvent lorsque l’opposition parvient à entrer dans les procédures ordinaires du pouvoir local. Des habitants mobilisés peuvent intervenir lors des réunions publiques, participer aux procédures devant les commissions d’aménagement, interpeller les élus, déposer des recours, ou demander le durcissement des règles applicables au projet. À l’issue de ces procédures, une municipalité ou un comté peut refuser un permis, voter un moratoire, imposer des distances minimales entre les installations et les habitations, ou adopter des restrictions de siting si fortes qu’elles rendent le projet irréalisable. Les blocages locaux interviennent souvent à un moment où le projet est déjà suffisamment avancé pour avoir généré des dépenses importantes, sans être encore suffisamment sécurisé pour être irréversible.
Les coûts de cette résistance sont loin d'être anecdotiques. Du côté de la production de renouvelables, une enquête menée par le Lawrence National Berkeley Lab en 2024 évalue les coûts irrécupérables liés aux annulations à plus de 2 millions de dollars en moyenne par projet solaire abandonné, et à 7,5 millions par projet éolien(4). Du côté du transport d’électricité, les retards sont eux aussi coûteux. Selon une analyse de Grid Strategies pour WIRES portant sur plusieurs portefeuilles américains de transmission à grande échelle, chaque année de retard sur un milliard de dollars d’investissement dans le réseau de transport électrique représente entre 150 et 370 millions de dollars de bénéfices nets perdus pour les consommateurs(5).
Ces chiffres ne comptabilisent cependant que les pertes directes et n'intègrent pas les effets en cascade : conditions de financement durcies, permis retardés, érosion de la confiance des investisseurs, fermeture progressive de futures opportunités de développement. Une opposition mal anticipée ne pèse pas seulement sur un projet isolé, mais peut aussi hypothéquer la trajectoire entière d'un développeur.
Litiges, retards et annulations en série rappellent ainsi que, bien que le défi de la transition énergétique soit mondial, la bataille se joue aujourd’hui dans des réalités très locales : un terrain à mobiliser, un raccordement à obtenir, et, de plus en plus, une communauté à convaincre. La légitimité perçue des projets devient ainsi une nouvelle infrastructure critique de la transition, aussi décisive que le réseau, mais invisible sur les plans.
Le malentendu territorial de la transition énergétique
Dans les tableurs du développement énergétique, la défiance locale pèse lourd lorsqu’elle explose, mais presque rien lorsqu’il s’agit de la prévenir. Les développeurs américains déclarent ainsi consacrer moins de 0,1 % de leur CapEx typique à l’engagement communautaire(6), qui pourrait pourtant améliorer la légitimité perçue des projets. Pour eux, construire cette dernière est souvent pensé comme un coût et non comme une condition de développement. On investit donc massivement dans le foncier, l'ingénierie, le raccordement, le financement ; beaucoup moins dans la relation au territoire.
Dans la pratique, beaucoup de développeurs restent ainsi prisonniers d'un vieux réflexe industriel : décider, annoncer, puis défendre. Le moment de l’annonce publique est révélateur. Les développeurs américains ont une obsession : sécuriser le terrain, et vite, puis rendre le projet public – car il le faut bien. Vue depuis l’entreprise, cette prudence protège le projet. Vue depuis le territoire, elle produit l’effet inverse, donnant aux habitants le sentiment que l’essentiel a déjà été décidé sans eux. Dans les rares cas où les communautés sont invitées dans le processus, leur rôle est limité à commenter et à questionner et non à émettre des recommandations ou à participer à des décisions structurantes pour leur avenir. L’engagement est alors l’outil pour obtenir l’acceptation d’un projet déjà décidé, la licence sociale qui lui permettra de perdurer, et non celui de la construction d’un avenir commun.
La puissance américaine s’est historiquement construite sur la conquête du territoire, avec l’avancée vers l’Ouest. Un territoire perçu comme un outil permettant de transformer la nature en infrastructures et en richesses : mines, pétrole, gaz, routes, barrages – aujourd’hui, nouvelles lignes électriques, parcs d’énergies renouvelables, data centers.
Les infrastructures renouvelables ne sont peut-être pas l’équivalent des industries fossiles ou minières, mais lorsqu’elles arrivent dans un territoire selon les mêmes gestes – repérer une ressource, s’approprier un espace, transformer un paysage –, elles peuvent réveiller une mémoire extractive. Le problème n’est alors pas tant l’infrastructure elle-même que la grammaire territoriale dans laquelle elle s’inscrit. Ce problème est d’autant plus réel qu’une partie des projets américains doivent s’implanter sur des territoires occupés par des communautés tribales qui ont conservé toute la mémoire de cette histoire, et que chaque nouveau projet est interprété à travers l’histoire du lieu où il arrive(7).
Pour réussir, la transition énergétique ne changera donc pas seulement le mix électrique américain, mais également la façon dont l'Amérique se rapporte à son territoire.
Construire l’adhésion plutôt que l’acheter
Pour un développeur, un territoire est un site. Pour ceux qui y vivent, c’est un monde. Dès lors, la question centrale pour éviter l’opposition locale n’est plus : « Comment obtenir l’acceptabilité du projet ? », car c’est précisément lorsqu’elle est formulée ainsi que le développeur risque de signer l’arrêt de mort de celui-ci. Cette formulation présume qu’un projet est légitime au moment où il est décidé, et qu’il ne manquerait plus que l’accord du territoire à sécuriser. Mais la légitimité ne se transporte pas intacte des modèles financiers vers les paysages habités. Elle se construit dans la rencontre avec le lieu.
Concevoir un projet réellement acceptable, ce n’est pas seulement mieux le présenter, mais accepter d’en modifier les termes.
La vraie question est ailleurs : « Comment rendre le projet acceptable ? Comment le concevoir et le mettre en œuvre d’une manière telle qu’il mérite l’adhésion locale ? »
Cette question est évitée parce qu’y répondre semble menacer la viabilité du projet. Concevoir un projet réellement acceptable, ce n’est pas seulement mieux le présenter, mais accepter d’en modifier les termes : ouvrir la discussion sur ce qui revient au territoire, sur ce qui peut être partagé, sur ce qui doit être compensé, et sur ce que la communauté peut réellement gagner au-delà de la promesse abstraite d’un bénéfice climatique national.
Quelques développeurs aux États-Unis se sont risqués à emprunter la voie des community benefits frameworks, qui sont des accords avec les communautés d’accueil ouvrant droit à des bénéfices financiers et sociaux concrets. C’est précisément là que la logique économique des développeurs se crispe, et cette réticence n’est pas irrationnelle. Un accord mal calibré peut peser sur les coûts, donc sur le prix final de l’électricité ou sur la rentabilité du projet. Mais même lorsqu’ils alourdissent le coût initial, les community benefits agreements réduisent les retards, les litiges et le risque politique : les travaux disponibles sur ce sujet vont largement dans ce sens. Le vrai calcul n’oppose donc pas rentabilité et légitimité, mais compare le coût d’un bénéfice partagé avec la communauté à celui d’un projet retardé ou abandonné.
La nouvelle phase de la transition électrique américaine appelle aussi les développeurs de projets à changer leur rapport au temps.
Le cas californien de West of Devers en est la démonstration la plus nette(8). Pour moderniser un corridor de transmission destiné à connecter plus de 7 000 MW d’énergie renouvelable avec le sud de la Californie, Southern California Edison devait obtenir l’accord de la Morongo Band of Mission Indians, dont la réserve était traversée par une partie de l’infrastructure. L’accord conclu n’a pas seulement consisté à indemniser la tribu pour l’usage de son territoire, mais lui a aussi permis, via une société dédiée (Morongo Transmission LLC) de bénéficier d’une part importante de la valeur générée par l’électricité acheminée en détenant un droit économique sur 62 % de la capacité de transport du projet. Morongo est ainsi devenue la première tribu fédéralement reconnue à obtenir le statut de Participating Transmission Owner au sein du réseau californien. Pour l'opérateur, cet accord permettait d'éviter un contournement estimé entre 500 millions et 1 milliard de dollars, et jusqu'à sept ans de retard. Ici, partager la valeur n'a pas fragilisé le projet, mais l'a rendu possible.
Reste la question du temps, autre grande résistance des développeurs. Identifier les bons interlocuteurs, écouter les inquiétudes avant qu’elles ne se cristallisent, faire circuler une information crédible, intégrer certains retours… Pour un développeur, le temps passé à impliquer la communauté d’accueil peut ressembler à du temps perdu dans des calendriers de développement de plus en plus compressés.
Pourtant, lorsque l’engagement communautaire est précipité ou absent, les projets sont mis en péril. La nouvelle phase de la transition électrique américaine appelle donc aussi les développeurs de projets à changer leur rapport au temps. Là où le temps du développeur est une ressource à économiser, le temps de la communauté est la condition de la confiance. Les forces spéciales américaines ont une formule pour cela, forgée dans l'urgence des opérations tactiques : « slow is smooth, smooth is fast »(autrement dit, « qui va doucement va sûrement »). Paradoxalement, accélérer la transition énergétique serait-il une affaire de prendre le temps ?
Le local, nouvel actif de la transition énergétique
Les grands projets énergétiques ont longtemps été pensés dans une logique d'implantation : trouver un site, sécuriser le foncier, obtenir le permis, construire. Mais la nouvelle phase électrique exige non plus seulement de construire sur un lieu, mais de construire avec lui. Cela suppose de considérer les communautés non comme des obstacles à l’exécution, mais comme des partenaires de conception.
Le système électrique américain semble avoir déjà compris cette leçon, mais seulement là où la valeur du local est techniquement lisible. Les ressources énergétiques distribuées (panneaux solaires en toiture, batteries domestiques, véhicules électriques pilotés, thermostats intelligents, bâtiments flexibles…) deviennent peu à peu des composantes du réseau américain, transformant le local en capacité de production et le consommateur passif en acteur de l’équilibre électrique. Mais dès qu'il s'agit d'un parc solaire, d'une ligne de transmission ou d'un data center, cette intelligence du local disparaît et le territoire redevient une contrainte. La différence tient à un biais industriel simple : dans les ressources distribuées, la valeur du local se mesure en kilowatts, en flexibilité, en capacité agrégée. Dans les grandes infrastructures, elle se manifeste sous des formes que les tableurs ne savent pas lire : confiance, consentement, connaissance du lieu, légitimité, mémoire. C'est pourtant là que se joue désormais une partie décisive de la faisabilité de la transition.
Reste la question la plus profonde. Une infrastructure peut contribuer à un monde plus vert tout en étant vécue localement comme une dégradation du monde proche. Si la transition se présente seulement comme une addition de capacités propres installées, elle risque de manquer sa promesse la plus profonde : non pas seulement produire autrement, mais rendre la vie commune plus habitable.
Révélé comme la nouvelle « Frontier » de la transition, le territoire fait ainsi de celle-ci bien plus qu’une affaire de décarbonation : une affaire d'incarnation. Décarboner, c'est réduire des émissions. Incarner, c'est faire en sorte que cette réduction prenne forme dans des lieux réels, avec des habitants réels, des paysages, des mémoires, des rapports de force, des bénéfices et des sacrifices. Le monde ne se transforme pas dans les graphiques. Il se transforme quelque part, un quelque part qui refuse désormais d’être le simple décor de la transition, mais demande à en devenir le coauteur.
Sources / Notes
2 - Source: Nilson et al., Halfway Up the Ladder: Developer Practices and Perspectives on Community Engagement for Utility-Scale Wind and Solar, Lawrence Berkeley National Laboratory, août 2024. Publié dans Energy Research & Social Science, vol. 117. : https://emp.lbl.gov/publications/survey-utility-scale-wind-and-solar
Pour l’étude, le laboratoire a interrogé 120 professionnels travaillant dans 62 entreprises de développement d’énergies renouvelables (solaire et éolien).3 - Matthew Eisenson, Jacob Elkin et al., Opposition to Renewable Energy Facilities in the United States: June 2025 Edition, Sabin Center for Climate Change Law, juin 2025. https://scholarship.law.columbia.edu/sabin_climate_change/251
4 - Robi Nilson et al., Survey of Utility-Scale Wind and Solar Developers, Lawrence Berkeley National Laboratory / US DOE, août 2024. https://emp.lbl.gov/publications/survey-utility-scale-wind-and-solar
5 - Zach Zimmerman, Rob Gramlich et Michael Goggin (Grid Strategies LLC), The Cost of Delayed Transmission, WIRES Group, novembre 2025. https://wiresgroup.com/delaying-transmission-increases-costs-and-reduces-benefits-for-consumers/
6 - Robi Nilson et al., Survey of Utility-Scale Wind and Solar Developers, Lawrence Berkeley National Laboratory / US DOE, août 2024. https://emp.lbl.gov/publications/survey-utility-scale-wind-and-solar
7 - Amir Richani et Haley St. Dennis, The Hidden Bill of Green Conflict: Derisking Renewable Energy by Strengthening Community Trust, Institute for Human Rights and Business (IHRB), 29 avril 2026, p. 33: https://www.ihrb.org/resources/the-hidden-bill-of-green-conflict
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