
Consultante en climate tech et ancienne responsable des programmes d’accélération cleantech au sein de Business France à San Francisco.
Depuis janvier 2025, l’administration fédérale américaine a profondément infléchi sa trajectoire énergétique, démantelant le cadre institutionnel qui structurait la transition américaine : affaiblissement des agences environnementales, retrait de cadres multilatéraux contraignants et incertitudes croissantes sur les mécanismes de soutien aux énergies renouvelables.
Cette orientation relève d’un calcul stratégique. En capitalisant sur l’abondance de ses ressources fossiles, Washington fait le pari de préserver à court terme un avantage comparatif face à une Chine déjà dominante sur les chaînes de valeur industrielles bas carbone. Mais ce pari se déploie dans un monde profondément transformé. À l’ère de l’intelligence artificielle (IA), dont la montée en puissance repose sur une électricité abondante, stable et rapidement mobilisable, l’énergie est plus que jamais l’infrastructure même de la puissance.
La question n’est donc plus de savoir si la stratégie américaine est rationnelle à court terme — elle l’est — mais si, dans une économie où la compétitivité repose sur la capacité à planifier et déployer réseaux, usines et systèmes électriques, elle renforce durablement la puissance américaine ou en diffère l’érosion.
Gagner du temps
Souvent interprétée comme une « offensive anti-climat », la stratégie énergétique fédérale procède en réalité d’un calcul défensif. L’objectif n’est pas d’abandonner la transition, mais d’en différer l’échéance pour prolonger une position de puissance historiquement fondée sur l’abondance fossile. Face à une Chine déjà solidement ancrée dans les chaînes de valeur industrielles bas carbone, Washington préfère exploiter son avantage comparatif et historique immédiat, le fossile, plutôt que s’engager dans une confrontation frontale jugée prématurée.
Pour ce faire, l’administration n’interdit généralement pas les solutions bas carbone(1), mais sape le socle institutionnel sur lequel elles prospèrent. En sept mois, l’Environmental Protection Agency a consacré plus de 86 millions de dollars à placer des milliers d’agents en congé administratif, affaiblissant durablement l’expertise publique(2). La transition n’est pas arrêtée ; elle est rendue imprévisible. La suspension de plus de 2 milliards de dollars de financements fédéraux destinés aux infrastructures de recharge électrique, contestée par seize États et par le district de Columbia(3), illustre cette stratégie. Les projets ne sont pas annulés ; ils sont ralentis, fragmentés et soumis au tempo des contentieux.
Sur la scène internationale, le retrait de l’Accord de Paris ne marque pas un abandon du climat, mais son déclassement. D’objectif collectif structurant, il devient une variable de négociation, mobilisé au cas par cas dans les relations commerciales et diplomatiques. Ce déplacement fragilise la gouvernance énergétique mondiale, tout en offrant aux États-Unis une liberté d’action stratégique à court terme.
La stratégie fédérale se heurte pourtant à des forces structurelles qui échappent à toute volonté politique. Ces dynamiques, portées par les États fédérés, les mécanismes de marché et les contraintes physiques du système électrique, limitent la portée du pari fossile.
Des contre-dynamiques puissantes, mais désynchronisées
Le fédéralisme confère aux États un rôle décisif en matière énergétique : régulation des utilities, normes d’électricité propre, standards de construction, protection des consommateurs. Cette architecture limite de fait la portée d’une stratégie fédérale fondée sur l’instabilité. Face au revirement opéré par Washington, les États fédérés se sont ainsi affirmés comme des contre-pouvoirs énergétiques. En 2025, nombre d’entre eux — y compris républicains — ont poursuivi, voire renforcé, leurs politiques de transition(4).
Ces choix relèvent moins d’un positionnement idéologique que de contraintes économiques immédiates, telles que la hausse des factures d’électricité, la volatilité des marchés fossiles, la pression croissante sur les réseaux et la nécessité de sécuriser l’approvisionnement. Exemple phare : le Texas, premier producteur fossile du pays, est confronté à une explosion de la demande électrique liée à la croissance démographique et à l’implantation de centres de données. L'État assume donc désormais une approche fondée sur « toutes les énergies ».
La désorganisation du cadre climatique national ne se traduit ainsi pas par un retour discipliné au fossile, mais par une fragmentation des trajectoires dictée par les besoins locaux.

Au-delà des États, les forces du marché continuent de favoriser les énergies propres. Leur compétitivité économique soutient l’investissement indépendamment des signaux politiques envoyés par Washington. Jusqu’au mois de novembre 2025, 92% des nouvelles capacités électriques raccordées au réseau américain en 2025 provenaient du solaire, de l’éolien ou du stockage(5).

À l’inverse, les filières fossiles se heurtent à des limites structurelles. Les rendements du pétrole de schiste diminuent, tandis que les contraintes logistiques et économiques pèsent sur le gaz et le charbon(6). Les arbitrages des utilities américaines confirment cette inflexion. Sans exclure totalement le fossile, elles concentrent désormais leurs investissements sur les technologies les plus compétitives et flexibles, reléguant le gaz à un rôle d’appoint et laissant le charbon en marge. Le fossile n’est donc plus la solution par défaut du système électrique américain et, faute de gouvernance cohérente, la transition avance non par volonté collective, mais par arbitrage économique.
Cette dynamique atteint toutefois rapidement ses limites sur le terrain physique du réseau électrique. Fragmenté, vieillissant et insuffisamment interconnecté(7), le système américain limite aussi bien le déploiement des énergies bas carbone que la prolongation du parc fossile existant. Sans nouvelles capacités de transmission, de stockage et d’interconnexion, aucune trajectoire énergétique, fossile ou renouvelable, ne peut être mise en œuvre à l’échelle requise. À ce stade, la transition énergétique est moins un défi technologique et économique qu’une épreuve de capacité infrastructurelle.
Les limites structurelles du pari fédéral
Historiquement, les grandes transformations économiques américaines, de l’électrification à Internet, ne sont pas nées d’un pilotage centralisé. L’État fédéral a ouvert la voie, tandis que le marché, les États fédérés et les entrepreneurs ont fixé l’échelle, les usages et la vitesse.
Cet héritage, longtemps source de puissance, devient aujourd’hui un coût stratégique. La transition énergétique ne se joue plus dans un espace d’innovation diffuse, mais dans une concurrence organisée, structurée par des standards industriels, des infrastructures coordonnées et des chaînes de valeur sécurisées, où Chine et Union européenne avancent avec des architectures de plus en plus cohérentes. Dans ce nouveau régime de compétition, le « désordre créatif » américain, jadis moteur de domination, devient une vulnérabilité.
La transition exige précisément ce que le marché optimise le moins seul : réseaux, stockage, permis, compétences industrielles et sécurisation des matières critiques. Dans un système institutionnel fragmenté, la planification et le déploiement rapides d’infrastructures énergétiques complexes deviennent ainsi structurellement difficiles.
Aux États-Unis, les centres de données absorbent déjà près de 4,4% de la consommation électrique nationale, une part qui pourrait dépasser 9% d’ici à 2030.
À cette limite s’ajoute un enjeu de crédibilité. L’énergie propre est devenue un marqueur central de puissance industrielle et géopolitique. Malgré les avancées réelles portées par les États fédérés et le secteur privé, le soutien prioritaire accordé au fossile par Washington projette l’image d’un pays politiquement désaligné avec sa propre trajectoire industrielle.
La crédibilité précède l’investissement. Dans un système mondial structuré par des standards techniques et des chaînes de valeur intégrées, investir consiste avant tout à anticiper les règles futures et la stabilité des trajectoires nationales. Les décisions d’implantation industrielle, d’alliances technologiques et de localisation des chaînes de valeur se prennent précisément au moment où ces règles se fixent. En se retirant de la construction des standards du système énergétique émergent, Washington affaiblit sa capacité à fixer les règles et à orienter la création de valeur du système de demain. Le risque du pari fossile n’est donc pas un simple retard de la transition, mais une perte plus profonde de pouvoir normatif et industriel américain.
Enfin, l’essor rapide de l’IA reconfigure les termes mêmes du pari énergétique américain. Conçue par le président américain comme la condition de la puissance numérique, l’abondance fossile devait offrir un avantage décisif. Or, à mesure que la demande liée à l’IA s’accélère, cette promesse se heurte à des contraintes d’une autre nature. Aux États-Unis, les centres de données absorbent déjà près de 4,4% de la consommation électrique nationale, une part qui pourrait dépasser 9% d’ici à 2030(8).
Les États-Unis peuvent encore gagner du temps. Mais le temps ne remplacera pas leur capacité à organiser l’avenir.
L’IA a fait entrer l’économie énergétique dans l’âge d’or de la demande électrique : continue, massive, peu compressible. Dans plusieurs régions sous tension, les capacités fossiles existantes ont permis d’amortir temporairement les déséquilibres. Mais cette réponse atteint rapidement ses limites, tant les volumes mobilisables et les délais d’activation se révèlent incompatibles avec le rythme et l’ampleur des besoins induits. Face à cette réalité, les hyperscalers réorientent leurs investissements vers le solaire, l’hydroélectricité, le nucléaire, le stockage et le renforcement des réseaux. L’IA n’interrompt donc pas la transition énergétique, mais en durcit les contraintes et en accélère l’exigence. La demande électrique qu’elle génère ne ralentira pas, tandis que les limites du réseau et les délais d’infrastructure en renchérissent le coût stratégique.
L’Amérique traverse aujourd’hui une contradiction classique des puissances en transition. Elle dispose encore d’un levier ancien et puissant — les hydrocarbures — capable de générer volumes, revenus et influence géopolitique. Mais le centre de gravité de la puissance énergétique s’est déplacé. Il ne se mesure plus seulement à l’abondance des ressources, mais à la capacité à concevoir, financer et déployer des infrastructures électriques complexes. En s’appuyant trop longtemps sur ce levier hérité, les États-Unis risquent moins un décrochage technologique qu’un affaiblissement plus insidieux, celui de la perte d’élan industriel, de la fragmentation réglementaire et de l’érosion de leur crédibilité comme organisateurs du système énergétique émergent.
Dans la nouvelle géographie de la puissance, les stratégies divergent : la Chine consolide un empire industriel intégré, l’UE construit un empire régulatoire, tandis que l’Amérique tente de prolonger un empire fossile. Pourtant, l’histoire économique est constante : les puissances durables ne reposent pas sur la rente d’une ressource, mais sur leur capacité à la convertir en technologie, infrastructures et coordination. Les États-Unis peuvent encore gagner du temps. Mais le temps ne remplacera pas leur capacité à organiser l’avenir.
Sources / Notes
1 - L’éolien offshore fait cependant l’objet d’un frein explicite : How Trump dismantled a promising energy industry — and… | Canary Media
2 - Trump’s EPA paid employees $86.5 million not to work for half the year - The Washington Post
3 - 16 US states sue federal government after Trump suspends EV charging programs | Reuters
4 - How states are fighting back against Trump’s clean energy ban - League of Conservation Voters
5 - Chart: Clean energy remains dominant in the US —… | Canary Media
6 - The New US Energy Policy: Energy Dominance or Fallback?
7 - The Aging US Power Grid: Navigating Toward Modernization | SEPA
Crédit visuel de page d'accueil : ©Marathon Petroleum Corporation
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