Venezuela : un exemple de plus du rôle de l'énergie dans les conflits

Jacques Percebois – Professeur à l’Université Montpellier I

Professeur émérite à l’Université de Montpellier
Fondateur du CREDEN
Auteur de l’ouvrage « Les prix de l’électricité. Marchés et régulation », Presses des Mines

L’opération militaire des États-Unis au Venezuela, visant notamment à s’emparer du Président Maduro, nous rappelle que l’énergie est souvent au cœur des conflits mondiaux. Elle en est soit la cause soit une arme de destination. 

Nous rappelons ici – de façon non exhaustive - quelques exemples qui ont marqué l’Histoire. La distinction entre cause et instrument peut paraître un peu artificielle car l’énergie revêt en général les deux dimensions. De plus, l’énergie n’est pas la seule cause ni la seule arme dans ces conflits, même si elle en est souvent un facteur important, voire déterminant. Ce sont la plupart du temps les hydrocarbures qui ont été au cœur de ces conflits.

L’énergie comme cause de conflits mondiaux

L’attaque de Pearl Harbor en 1941 par le Japon est intervenue quelques jours après que le Président Roosevelt a bloqué les exportations américaines de pétrole vers le Japon. Pour un pays qui ne dispose pas ou peu de ressources énergétiques, c’était un casus belli

La nationalisation du canal de Suez par Nasser en 1956 a été à l’origine de l’intervention militaire franco-anglaise, vite stoppée par les menaces soviétiques et la condamnation américaine. À l’époque les deux tiers du pétrole anglais et la moitié du pétrole français passaient par le canal de Suez. Les importations américaines de pétrole utilisant cette voie, en revanche, ne dépassaient guère 3%.

La tentative de sécession de la province du Haut-Katanga au Congo dans les jours qui ont suivi l’indépendance en 1960, et qui était vue d’un œil bienveillant en Belgique comme en France, s’explique aussi par les intérêts du groupe belge, l’Union Minière du Haut Katanga, qui exploitait d’importantes ressources en métaux stratégiques (du cuivre notamment) et qui redoutait les tendances communistes réelles ou supposées du Premier ministre du Congo, Patrice Lumumba.

Le projet français de séparer le Sahara du reste de l’Algérie au moment de la négociation des accords d’Evian en 1962, et qui s’est avéré très vite irréaliste et inacceptable pour les négociateurs algériens, s’explique évidemment par le souci de conserver le contrôle des gisements de pétrole et de gaz. Pour certains, cette exigence aurait retardé la fin de la guerre d’Algérie de près de deux ans. 

La guerre du Biafra en 1967-1969 s’explique par le désir de sécession de la région orientale du Nigeria, dont les ressources pétrolières sont considérables. Cette sécession avait l’appui de la France mais l’opposition de l’Angleterre. 

L’invasion du Koweït par l’Irak en 1990 s’explique avant tout par des motifs énergétiques. L’Irak reprochait au Koweït de surproduire en exploitant trop fortement un gisement de pétrole qui leur était commun, ce qui faisait baisser les cours du pétrole à un moment où, à la sortie de la guerre Iran-Irak, l’Irak avait besoin de revenus pétroliers importants pour sa reconstruction ; l’Irak n’avait pas apprécié non plus que le Koweït ait refusé d’annuler sa dette. De plus, récupérer les ressources pétrolières du Koweït, c’était pour l’Irak multiplier par deux ses réserves prouvées de pétrole. 

On pourrait citer aussi les conflits latents en Méditerranée orientale, là où se trouvent des réserves importantes de gaz et les conflits potentiels en Arctique, voire demain en Antarctique où semblent exister d’importantes réserves d’hydrocarbures et de minerais stratégiques.

Un pétrole parfaitement adapté au marché américain

La volonté américaine de contrôler à nouveau le pétrole du Venezuela a été clairement affichée par le Président Trump lors de l’intervention du 3 janvier 2026. Le Venezuela, rappelons-le, a été l’un des cinq pays fondateurs de l’OPEP en 1960, avec l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Irak et le Koweït. Les deux ministres du Pétrole qui sont à l’origine de cette initiative et dont l’Histoire a retenu le nom sont le ministre saoudien Tariki et le ministre vénézuélien Perez-Alfonso. 

Le Venezuela dispose aujourd’hui des premières réserves mondiales de pétrole et c’est un pétrole dont la qualité est parfaitement adaptée aux besoins du marché américain et à la structure du parc de raffinage des États-Unis : les raffineries américaines, notamment sur la côte du Golfe du Mexique, sont spécialement conçues pour traiter ce type de pétrole, elles disposent de complexes de craquage et d’hydrotraitement capables de transformer le pétrole lourd en produits raffinés comme l’essence, le diesel et le carburant aviation).

La nationalisation des hydrocarbures du Venezuela remonte à 1976 avec la création de la société Petróleos de Venezuela (PDVSA) qui obtint l’exclusivité de l’exploration-production. Un retour des compagnies internationales se produit au début des années 1990 avec le souci du gouvernement d’alors de favoriser les investissements étrangers dans l’exploration mais le processus fut de courte durée : l’arrivée en 1999 d’Hugo Chavez et la révolution bolivarienne qui l’accompagna évincèrent à nouveau les compagnies pétrolières étrangères peu soucieuses de partager leur activité dans le cadre de la constitution de coentreprises avec PDVSA. 

Il s’agit donc aujourd’hui pour les Américains de récupérer des avoirs pétroliers qui ont été nationalisés de jure ou de facto. À cela s’ajoute le fait que les États-Unis souhaitent évincer la Chine qui importe aujourd’hui les trois quarts du pétrole vénézuélien, dont la production a fortement chuté, et qui de plus en plus cherche à s’implanter en Amérique du Sud pour y contrôler les ressources minières et celles d’hydrocarbures. Cet objectif ne doit pas être sous-estimé.

L’énergie comme arme dans les conflits mondiaux

Lorsqu’en 1911-1912 Winston Churchill, alors Premier Lord de l’Amirauté, décida de faire adopter le mazout au lieu du charbon pour la propulsion des navires de guerre, ce fut un atout dans la gestion de conflits qui allaient suivre : la vitesse des navires était accrue et ils étaient moins facilement repérables car n’émettaient plus ces panaches de fumée que produisaient encore les machines fonctionnant au charbon. Lorsqu’en décembre 1917 Clémenceau envoya au Président américain Wilson un télégramme urgent le suppliant de faire parvenir de l’essence supplémentaire pour les armées françaises c’était, comme il l’écrivit alors, constater que « l’essence est aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain ».

L’embargo pétrolier décidé par les pays arabes de l’OPEP (OAPEP) en 1973 contre les pays occidentaux qui soutenaient Israël (les États-Unis et les Pays-Bas en particulier) dans sa guerre avec les pays arabes, a été une arme mais elle s’est révélée peu efficace, car un embargo comme un boycott sont souvent contournables ; il n’a duré que cinq mois. La guerre des prix décidée fin 1985 par le ministre du Pétrole de l’Arabie saoudite, Cheikh Yamani, pour évincer du marché international du pétrole les exportateurs qui surproduisaient et faisaient chuter les cours, s’est révélée efficace même si ce fut pour une durée limitée. À l’époque, les pays producteurs de l’OPEP ne respectaient pas les quotas décidés en commun et beaucoup de pays producteurs qui n’appartenaient pas à l’OPEP augmentaient leurs exportations. 

L’Arabie saoudite tenait le rôle de swing producer et réduisait sa production pour soutenir les cours du brut au fur et à mesure que ses concurrents augmentaient la leur. Il est arrivé un moment fin 1985 où l’Arabie produisait moins de pétrole que l’Angleterre. Comme le coût de production est en Arabie très sensiblement inférieur à celui observé chez ses concurrents, en particulier dans les pays occidentaux, la chute des cours mondiaux impulsée par l’augmentation sensible de la production saoudienne, a fragilisé l’exploration, voire la production d’hydrocarbures au Texas ou en mer du Nord. L’activité pétrolière n’y était plus rentable, les prix du pétrole étant devenus inférieurs au coût moyen voire au coût marginal de la production. Mais un pétrole trop bon marché mettait aussi en péril les politiques de substitution aux hydrocarbures chez les pays importateurs (nucléaire en France par exemple, gaz dans beaucoup d’autres pays) ainsi que les efforts d’efficacité énergétique dans les pays occidentaux. Suite au déplacement à Ryad du Vice-Président américain de l’époque, le ministre saoudien du pétrole fut limogé et l’Arabie s’efforça de faire revenir le prix du brut à un niveau raisonnable dès fin 1986 (18$ le baril contre 7$ en juillet 1986).

L’arme des hydrocarbures est également utilisée aujourd’hui contre la Russie après son invasion de l’Ukraine. L’objectif, c’est le boycott progressif des importations de pétrole et de gaz russes ; cela tient également à la volonté des États-Unis d’exporter massivement son gaz de schiste vers l’Europe pour l’inciter à renoncer aux importations russes et assécher du même coup les recettes de la Russie, d’autant que la baisse du cours du dollar n’arrange pas les choses. Certes ce boycott est en partie contourné puisque d’autres acheteurs ont remplacé les Européens (Chine, Inde notamment). Dans cette guerre entre la Russie et l’Ukraine, les installations énergétiques sont elles aussi une cible privilégiée (centrales électriques, raffineries, dépôts de carburants).

La menace faite par la Chine de mettre un embargo sur certains minerais et terres rares à destination des pays occidentaux, européens ou japonais, est une arme dont l’efficacité ne doit pas être sous-estimée. Ces minerais sont indispensables pour la transition énergétique bas carbone. La Chine possède aujourd’hui une grande proportion des réserves prouvées de ces minerais (c’est le cas pour le graphite et les terres rares) mais, surtout, c’est elle qui contrôle le raffinage de nombreux de ces produits (40% du raffinage pour le cuivre, 65% pour le cobalt, 58% pour le lithium, plus de 80% pour les terres rares).

Les hydrocarbures sont aujourd’hui encore un enjeu important des conflits mondiaux. L’abandon programmé (certes à long terme !) du pétrole, du charbon et du gaz dans le bilan énergétique des pays qui ont fait le choix de la décarbonation de leur mix énergétique, au profit d’une électricité nationale décarbonée (nucléaire et renouvelable), va sans doute améliorer leur taux d’indépendance énergétique, mais il va se traduire par de nouvelles dépendances qui seront demain, elles aussi, source croissante de conflits potentiels. 

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Commentaire

Rochain Serge
En l'occurrence, je ne crois pas que l'énergie se retrouve dans un conflit, mais plutôt qu'elle est la cause du conflit, le reste n'étant que prétexte à déclencher le conflit
Freudon Saké
Il y a un terrible oubli, celui de 14-18...
1,5 millions de poilus, 2 millions d'allemands, morts dans les tranchées, sacrifiés par leurs États-majors, qui connaissaient la léthalité des nouvelles armes pour les avoir étudié pendant le conflit russo-japonais de 1905, haute-trahison des États envers leur nation !
14-18 est la première guerre du pétrole, elle commence par l'assassinat de l'archiduc, meurtre perpertré par la Main Noire Serbe, noyautée par les services secrets anglais.
Car c'était la course vers Bakou, l'allemagne fabriquait des moteurs diesel et voulait une ligne Berlin/bakou.
Les anglais venait de basculer leur marine, la plus grande du monde, sur le diesel.
Un certain Lawrence, homosexuel converti à l'islam, va unifier les tribus de bédouins et va mourir dans un bête accident de moto après son retour en Angleterre, certainement qu'il en savait trop.
Les politiciens français, dindes bécasses de ce grand jeu macabre, auront le droit de gardiener les anciens royaumes francs, pour remerciements des sacrifiés de la Marne, tandis que les Anglais exploiteront les puits.
Pour revenir à Trump, le grand jeu d'aujourd'hui, consiste à faire barrage à la Chine qui s'implante partout en Amérique du sud et à sauver le dollar, car le Dollar, monnaie de singes, ne subsiste que tant que le monde achète du pétrole, le jour où le pétrole s'arrête, le Dollar s'écroule !
C'est d'ailleurs la vraie raison de la détestation envers l'Europe, des talibans trumpistes, qui du haut de leur dogmatique pensée économique totalitaire, ne se remettent pas de la création d'une monnaie qui concurrence leur dieu dollar !

Alors, nous avons du gaz de houille, nous avons des veines de charbon à gazéifier, procédé qui permet de produire l'hydrogène le moins cher, nous avons donc du CO₂, plus de la biomasse, plus du solaire thermique, et encore du charbon permettant de produire les mêmes polymères que le pétrole importé.

Alors, les dindes bécasses, veuillez cesser de n'être qu'égales à votre hubris d'orgueilleuses faussement savantes, cessez de croire que vos pets de mouche volent plus haut que le méthane et surpassez-vous !
Sortez de vos coquilles d'ayatollahs, arqueboutés sur le feu nucléaire du Baal Moloch qui gouverne l'Orient, et dites merde, comme Cambronne, à cette mondialisation qui ne fait que plonger la France et l'Europe sur les routes de la servitude.
Et cessez de vouloir tout électrifier en remplaçant le pétrole par des voitures au lithium chinois !
La Chine vole les eaux internationales, personne ne proteste, Chypre est envahie par la Turquie, personne ne proteste, le Soudan a des millions de déplacés, guerre financée par l'Arabie, l'Égypte et les Émirats, personne ne proteste, etc.
La crevure de Maduro est en prison et tous les salopards alliés au Hamas, hurlent au non-respect du droit international, Mélenchon et le Pen, soubrettes de Poutine, en tête… Piteuse république gavant la plus crasse des fanges.
d.deville
La bataille de Stalingrad à été déterminante pour empêcher l'Allemagne nazie de s'emparer du pétrole du Caucase.
fritz
Alors le narcotrafic n'était qu'un prétexte

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