
Céline Stein a succédé début avril à Vincent Maillard à la tête du fournisseur d'énergie Octopus Energy France, dans un contexte riche en actualités : crise énergétique, plan d'électrification, etc. Nous l'avons interrogé sur les spécificités d'Octopus et sur sa vision de la « révolution électrotech » qu'elle appelle de ses vœux.
Que représente Octopus sur le marché de la fourniture d'énergie en France ?
Avec 750 000 compteurs, dont 650 000 compteurs électriques et 100 000 compteurs gaz, Octopus Energy est aujourd'hui le quatrième ou le cinquième plus grand fournisseur d'énergie en France. Nous ne disposons pas des chiffres des concurrents, d'où cette incertitude. Nous avons quasiment 500 collaborateurs et collaboratrices en France et nous nous attendons à atteindre le milliard d'euros de chiffre d'affaires cette année.
Mais nous ne sommes pas seulement un fournisseur d'énergie, bien que le groupe Optopus commence ses activités par cette activité de fourniture dans les pays où il se développe. Nous sommes aussi actifs dans la production d'électricité et avons investi dans des entreprises et des centrales éoliennes ou solaires. En France, nous disposons par exemple d'un peu plus de 600 MW de capacités installées. Nous installons également des bornes de recharge pour véhicules électriques, des panneaux solaires avec batteries, nous avons notre propre usine en Europe de pompes à chaleur, nous sommes actifs sur de nombreux secteurs... Autre illustration : nous proposons une carte, « Electroverse », qui permet aux utilisateurs de véhicules électriques de se recharger sur 94 % des bornes de recharge en Europe.
Nous ne parlons plus de transition énergétique mais de « révolution électrotech », avec trois piliers : une accélération de la production renouvelable, une accélération de l'électrification des usages et, au milieu, du pilotage, de la flexibilité ! Il est essentiel de pouvoir piloter toutes ces consommations électriques : cela permet d'investir moins massivement dans les réseaux de distribution et de transport d'électricité. Faute de quoi, le poids de cet investissement, qui est répercuté sur la facture des consommateurs et consommatrices, porte préjudice à l'image des énergies renouvelables alors que les solutions de flexibilité permettent d'éviter cet écueil.

Cette stratégie est-elle affectée par la crise actuelle ?
La France est assez privilégiée car les prix de l'électricité y sont relativement décorrélés de ceux du gaz. L'impact est beaucoup plus fort pour le gaz mais 95 % de nos clients consommateurs de gaz disposent déjà d'offres à prix fixe et ils sont donc protégés.
Le TRV électricité évolue deux fois par an, cela laisse le temps de faire des modifications, tandis que le prix repère de vente du gaz (PRVG) donne une bonne indication mais change tous les mois. Nous jugeons préférable de protéger nos clients avec une offre fixe. Cette stratégie se confirme lors d'une crise géopolitique comme celle que nous traversons.
Vos clients gaz ne seront donc pas touchés par une hausse de prix en mai ?
Nous avons contacté avant la fin du mois de mars nos 5 % de clients gaz disposant d'offres de prix « indexées » pour leur proposer de passer sur une offre fixe. Cette dernière est plus chère qu'avant la crise mais permet à ces clients d'avoir de la visibilité.
Nous conseillons d'ailleurs aussi à nos clients électricité d'opter pour des offres à prix fixes. Les consommateurs n'ont pas de frais de résiliation - c'est interdit en France - autant donc souscrire une offre fixe qui protège, quitte à changer d'offre ensuite si on trouve mieux ailleurs.
Je ne suis pas trop favorable aux offres à tarification dynamique que l'Europe rend obligatoires. Nous allons en proposer et en commercialisons déjà au Royaume-Uni mais ces offres doivent être réservées à des personnes comprenant les risques associés. J'aurais presque envie de proposer un formulaire aux souscripteurs pour les tester. Ou alors il faut mettre un plafond...
La tarification dynamique ne fait donc pas partie des solutions innovantes pour vous ?
Par tarification dynamique, j'entends bien une offre indexée au prix spot. Cela peut être dangereux, comme on l'a vu au Texas, un État particulièrement dérèglementé, où des clients ont vu leur mégawattheure atteindre 22 000 € Il y a deux hivers et ne pouvaient plus se chauffer alors qu'il faisait - 20°C dehors. C'est une situation qui ne doit pas être possible pour nous, il faut que l'on puisse protéger nos consommateurs.
Exposer des clients aux prix du marché spot est risqué. Ce n'est pas un problème pour nos clients professionnels qui comprennent très bien les enjeux et les risques qu'ils prennent. Ça l'est pour des clients particuliers, avec qui il faut faire preuve de plus de pédagogie et trouver des moyens de maîtriser pour eux les risques.
Une vraie offre « innovante », c'est par exemple notre offre de recharge illimitée des véhicules électriques pour 45 euros par mois. Celle-ci permet d'accélérer l'adoption des véhicules électriques, tout en permettant aux foyers de savoir à l'avance combien ils vont payer, et avec une facture bien inférieure à celle qu'ils paieraient pour des véhicules thermiques. Autre exemple, nous rémunérons nos clients équipés d'un ballon d'eau chaude pilotable à distance, pour les déclencher au moment où les prix de l'électricité sont les plus bas avec une forte production renouvelable injectée sur le réseau. Sans bien sûr affecter le confort des clients qui peuvent toujours prendre des douches chaudes...
Que vous inspirent les premières annonces du plan d'électrification des usages ?
Nous étions très demandeurs d'un tel plan, puisque l'électrification fait partie des trois piliers de la révolution électro-tech. Ce plan semble ambitieux, même si nous n'avons pas encore eu beaucoup de détails sur sa mise en œuvre.
La ministre déléguée à l'Énergie a apporté des précisions sur le plan pour les pompes à chaleur et nous comptons participer aux futurs appels à projets. Il faut trouver des moyens pour motiver les ménages français à passer à la pompe à chaleur et ces moyens sont financiers, car l'investissement de départ est le principal frein.
Il manque toutefois toujours un point important dans le plan d'électrification : la flexibilité. Il ne faut pas avoir ce défaut de vouloir absolument investir dans des réseaux quand ce n'est pas absolument nécessaire, car ce coût est répercuté sur les Français. Et les énergies renouvelables se voient imputer cette responsabilité à tort.
Qu'attendez-vous concrètement en matière de flexibilité ?
Nos propositions, que l'on retrouve dans le rapport Lévy-Tuot, doivent n'avoir aucun coût pour le gouvernement en période de contrainte budgétaire. Nous proposons par exemple de conditionner les aides publiques et parapubliques au fait que les équipements soient pilotables par défaut. Nous aimerions également avoir des normes pour imposer l'interopérabilité des différents équipements et systèmes. Par exemple, pour piloter la recharge d'un véhicule électrique, chaque fois qu'un nouveau véhicule électrique arrive sur le marché, nous devons faire de nouveaux développements en interne. C'est une vraie perte de temps.
Nous souhaitons également avoir des offres plus dynamiques, sans aller jusqu'à une tarification basée sur les prix spots : les offres dynamiques doivent davantage inciter les clients à ne pas consommer d'électricité quand le réseau est très tendu. Cela nécessite pour les fournisseurs d'avoir plus facilement accès aux données de consommation de leurs clients pour pouvoir leur proposer les meilleures solutions.
Une évolution des coûts de réseau est aussi nécessaire : le TURPE, dont la structure change tous les 4 ans seulement, n'est pas vraiment dynamique. Il est plus cher en hiver et moins cher en été mais cela n'engendre aucune incitation pour les consommateurs, ni pour les entreprises et collectivités, et encore moins pour les particuliers qui ne vont pas faire toutes leurs lessives l'été et porter tous leurs vêtements l'hiver pour caricaturer. De plus, ce changement de TURPE en été et en hiver n'est pas répercuté sur le TRV et est donc invisible pour le client final. Le seul impact de ce système est de demander aux fournisseurs alternatifs d'avancer du cash l'hiver, qu'ils récupèrent l'été. EDF, dont Enedis est une filiale, n'a pas ce problème de cash show.
Il faudrait donc un TURPE dynamique, avec par exemple des jours et une pointe mobiles. Cela permettrait d'encourager notamment les clients à consommer au milieu de la journée l'été. Nous le faisons déjà avec un système d'heures « bonus » à très bas prix l'été. L'impulsion viendra de la CRE qui est consciente de cet enjeu, les discussions à ce sujet sont très enrichissantes mais cela met un peu de temps.
Quelles sont vos recommandations sur la fiscalité ?
Sur la fiscalité, nous avons avancé des propositions sur la TVA. Cet hiver, la TVA sur l'installation de panneaux solaires est passée de 20 % à 5,5 %(1), ce qui est une bonne nouvelle. Mais lorsque l'installation inclut une batterie, la TVA reste à 20 % alors que ça devrait être exactement l'inverse. Si un panneau solaire est associé à une batterie, on peut le piloter et il devient beaucoup plus intéressant pour le réseau. Nous demandons ainsi au gouvernement de faire passer la TVA de 20 à 5,5 % pour les ensembles panneaux solaires-batteries.
Cette recommandation, présente dans le rapport Lévy-Tuot, entraîne une baisse des recettes fiscales mais celle-ci sera compensée par les investissements qui pourront être évités dans les réseaux. En réalité, la batterie devrait quasiment être obligatoirement associée à l'installation de panneaux solaires. C'est ce que nous faisons pour 90 % de nos clients particuliers.
Autre recommandation indirectement liée à la fiscalité : nous avons demandé de décorréler la prime à l'installation de panneaux solaires de l'obligation d'achat. Quand on est en obligation d'achat, on ne peut pas piloter et c'est moins intéressant.
On parle beaucoup d'électricité. La fourniture de gaz a-t-elle encore un avenir ?
Faciliter la vie de nos clients est au cœur de la stratégie d'Optopus. Nous fournissons du gaz à nos clients car nous savons que 30 % des ménages en France en consomment encore et que ceux-ci préfèrent avoir un seul fournisseur. C'est une manière d'entrer chez ces clients et de leur proposer des pompes à chaleur pour passer à plus d'électrification des usages.
Nous n'allons pas être particulièrement innovants sur le gaz parce que ce n'est pas le sens de l'histoire et que le nombre de clients consommant du gaz va continuer de baisser au fil de l'électrification. C'est vraiment les accompagner dans cette transition-là qui est intéressant pour nous.
Quelles sont concrètement vos priorités à la tête d'Octopus pour les prochains mois ?
Nous voulons atteindre rapidement un million de compteurs, probablement en 2027. Avec un million de compteurs, un cercle vertueux se renforce : plus on a de clients, plus nos demandes ont un écho, plus on peut avoir d'impact sur le système énergétique. Il nous arrive par exemple de demander à nos clients en hiver de baisser leurs consommations durant une heure ou deux en période de tension sur les réseaux. En Angleterre, où Octopus dispose de 7 millions de clients, les clients particuliers peuvent dans ce cas baisser l'équivalent de la production d'une centrale nucléaire.
Il faut par ailleurs continuer à innover, à être proactif pour encourager les clients à être acteurs d'une écologie positive et technologique. Le cap d'Octopus reste néanmoins inchangé, à savoir garder nos clients au cœur de tous nos développements, et plus généralement à mieux défendre tous les consommateurs et toutes les consommatrices en France.
Envisagez-vous de vous développer dans les ELD ?
Dans l'idéal, évidemment, mais cela reste compliqué. Nous le faisons déjà pour des entreprises qui ont des bureaux un peu partout en France et qui n'ont pas envie d'avoir plusieurs fournisseurs. Mais nous gérons encore beaucoup de compteurs « à la main », dans l'attente de l'uniformisation des systèmes d'information.
Ce n'est donc pas notre première priorité, mais le développement dans les grosses ELD comme Strasbourg ou Grenoble reste important.


