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Rente pétrolière et corruption : le cas du Nigéria

  • Source : Ifri

Membre de l’OPEP, le Nigéria est le principal producteur africain de pétrole (près de 2 millions de barils par jour en 2017(1)), dont l'exploitation fournit à l’État une grande partie de ses ressources(2). Le pays le plus peuplé du continent (plus de 200 millions d’habitants(3)) est « souvent cité comme un cas d’école des ravages de la corruption », faisant partie depuis plusieurs années des 40 pays les plus corrompus au monde selon l’« indice de perception » de l’ONG Transparency International(4).

Dans cette étude publiée le 30 novembre par le Centre Énergie de l’Ifri, Marc-Antoine Pérouse de Montclos(5) vise à « décrypter la complexité des mécanismes et des instruments de détournement de la rente » pétrolière, en décrivant comment ce détournement s’opère à tous les niveaux du secteur, depuis l’extraction d’hydrocarbures à la commercialisation et aux exportations et importations de brut et de produits raffinés.

Il est rappelé à plusieurs reprises que les multinationales « qui retiennent tant l’attention des médias, ne sont jamais qu’un acteur du problème, parmi beaucoup d’autres » et que la corruption n’est pas « un phénomène nouveau » dans le pays, bien qu’elle ait été exacerbée depuis le boom pétrolier des années 1970. Le Nigéria a été le premier pays à signer en 2003 l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (EITI)(6) mais il n’a depuis « pas renoncé à ses mauvaises habitudes ».

Parmi ces mauvaises « habitudes » figurent entre autres les opérations de « bunkering » : des voleurs percent les oléoducs pour en extraire le brut (en y injectant dans le même temps de l’eau pour maintenir la pression et éviter d’être repérés). Les opérateurs pétroliers évaluent entre 70 000 et 300 000 barils par jour les pertes associées au « bunkering », ce qui correspond à un montant d’au moins 1,5 milliard de dollars par an selon les calculs du Council on Foreign Relations (think tank américain)(7). L’auteur souligne toutefois que « beaucoup de monde a intérêt » à ce que cette pratique se poursuive, l’industrie pétrolière achetant elle-même « la paix sociale ».

Il existe de nombreuses autres « opportunités de détournement » de la rente pétrolière au Nigéria, impliquant souvent la compagnie nationale pétrolière : la NNPC, « réputée pour son opacité […] véritable triangle des Bermudes où les fonds publics disparaissent à tout jamais », approuve notamment tous les contrats et les dépenses d’un montant supérieur à 1 million de dollars dans les joints-ventures(8). La multiplication d’intermédiaires, encouragée depuis le début des années 2000 dans le cadre de la politique de « nigérianisation » du secteur, multiplie encore ces opportunités de détournement.

Fort de ce constat, l’auteur de cette étude souligne notamment la nécessité d’améliorer la gouvernance du Nigéria, la lutte contre la corruption devant « impliquer les autorités au plus haut niveau politique et ne pas se réduire à des effets d’annonce en vue d’éliminer des opposants en interne ».

Lire l'étude :
Nigéria pétrole et corruption
Sources / Notes
  1. Devant l’Angola et l’Algérie. Donnée du BP Statistical Review of World Energy de juin 2018.
  2. Le Nigéria dispose du PIB le plus élevé d’Afrique : plus de 375 milliards de dollars en 2017 selon la Banque mondiale.
  3. 203,4 millions d’habitants au 1er juillet 2018 selon l’U.S. Census Bureau, ce qui fait du Nigéria le 7e pays le plus peuplé au monde.
  4. Cet indice est calculé à partir d’évaluations et d’enquêtes d'opinions dans les entreprises, menées par des institutions indépendantes. Dans le Corruption Perceptions Index 2017, le Nigéria est classé en 153e position sur 183 États.
  5. Marc-Antoine Pérouse de Montclos est directeur de recherche à l’IRD (Institut de recherche pour le développement) et rédacteur en chef de la revue Afrique Contemporaine. Il est spécialiste des conflits armés, des déplacements forcés de populations et de l’évaluation de l’aide humanitaire en Afrique subsaharienne.
  6. Initiative lancée par le Premier ministre britannique Tony Blair.
  7. Avec un prix de 60 $ par baril.
  8. Et supérieur à 250 000 $ dans le cadre d’accords de partage de production.