Transition énergétique : développer les bioénergies, oui mais avec quelles biomasses ?

Fabrice Beline

Directeur de Recherche, Inrae

Dans les prospectives énergétiques telles que la stratégie nationale bas carbone (SNBC), les scénarios négaWatt ou encore ceux de l’Agence de la transition écologique (Ademe)… les bioénergies sont régulièrement présentées comme un levier incontournable de la transition, en complément de l’électrification du système énergétique.

Pour rappel, ces énergies, qui peuvent être de différentes natures (chaleur, électricité, carburant…), se distinguent des autres par leur provenance. Elles sont issues de gisements de biomasses tels que le bois, les végétaux et résidus associés, les déchets et les effluents organiques.

L’électrification met en scène de nombreuses controverses politiques et sociétales dans le débat public et médiatique. Par exemple : compétition entre renouvelable et nucléaire, arrêt des moteurs thermiques… À l’inverse, les discussions sur les bioénergies se cantonnent encore aux milieux scientifiques et académiques. Pourtant, leur déploiement implique des évolutions importantes. Et ceci à la fois dans les modes de production agricole et les habitudes alimentaires, en tout cas si nous le voulons durable.

Il est donc essentiel que le sujet bénéficie d’une meilleure visibilité et d’une plus grande appropriation par la société pour que puissent naître des politiques publiques cohérentes.

Les bioénergies, levier de la transition énergétique

La transition énergétique, qui consiste à réduire drastiquement le recours aux énergies fossiles, est centrale dans la lutte contre le changement climatique. À l’horizon 2050, elle s’appuie sur deux piliers :

- d’une part l’augmentation de la production d’électricité « bas carbone », associée à une forte électrification des usages, notamment pour la mobilité.

- de l’autre, une hausse conséquente de la production de bioénergies pour compléter l’offre électrique, en particulier pour les usages difficilement « électrifiables » (par exemple dans l’industrie).

Actuellement, au niveau national, les bioénergies représentent de 150 à 170 térawattheures (TWh) par an, soit un peu plus de 10 % de l’énergie finale consommée. Ce chiffre concerne principalement la filière bois, à laquelle s’ajoutent les biocarburants et la filière biogaz. À l’horizon 2050, les prospectives énergétiques prévoient une consommation de plus de 300 TWh de bioénergies, avec une forte croissance dans les secteurs du biométhane (injection du biogaz dans le réseau de gaz après épuration du biométhane) et, dans une moindre mesure, des biocarburants.

La programmation pluriannuelle de l’énergie n°3 (PPE3), qui est en cours de consultation, constitue la feuille de route de la France pour sa transition énergétique, avec des objectifs chiffrés. Pour la filière biométhane, la cible est fixée à 44 TWh/an dès l’horizon 2030 puis jusqu’à 80 TWh/an en 2035, contre une production actuelle de l’ordre de 12 TWh/an. Concernant les biocarburants, la PPE3 prévoit une légère augmentation pour atteindre 50 TWh/an en 2030-2035.

La nécessité d’une biomasse « durable »

L’optimisme quant à nos capacités à cultiver de manière durable les biomasses nécessaires à la production de ces bioénergies n’est cependant plus de mise.

Alors que la deuxième Stratégie nationale bas carbone (SNBC) tablait sur une production de 370 TWh/an de bioénergies en 2050, la nouvelle version SNBC 3 revoit ce chiffre à la baisse à 305 TWh/an. En mai 2025, le rapport des académies d’agriculture et des technologies réduisait ce chiffre à 250 TWh/an.

L’évolution à la baisse de ces chiffres met en lumière l’inadéquation entre les besoins de biomasse pour la transition énergétique, telle qu’elle est actuellement envisagée, et les capacités de production du système agricole actuel.

En novembre 2023, le Secrétariat général à la planification écologique lançait l’alerte, à travers cette formule relayée par le Monde :

« Il y a un problème de bouclage sur la biomasse. »

Ces questionnements ont donné lieu à des échanges entre le ministère de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire et l’Inrae autour des enjeux agronomiques, techniques et économiques d’une mobilisation accrue des différents gisements de biomasse et de leur transformation en bioénergies. Ils ont confirmé les difficultés de faire correspondre les besoins pour la transition énergétique et la capacité de production.

Les flux de biomasse en France

Pour y voir plus clair sur les enjeux et les leviers disponibles, il convient d’analyser plus globalement les flux de biomasses agricoles à l’échelle nationale.

Environ 245 millions de tonnes de matière sèche (MtMS) sont produites chaque année pour des usages primaires (directs) et secondaires (indirects). Ces usages se répartissent comme suit :

  • Environ 100-110 MtMS sont mobilisées pour l’alimentation animale et finalement la production de denrées alimentaires telles que le lait, la viande, les œufs.
  • Quelque 70-80 MtMS/an retournent directement au sol (résidus de cultures, fourrages et prairies), auxquels s’ajoutent environ 30 MtMS/an de flux secondaires principalement issues de l’élevage sous forme d’effluents (lisier, fumier, digestat…).
  • Environ 50-55 MtMS/an sont utilisées directement pour la production de denrées alimentaires humaines (dont plus de la moitié est exportée).
  • Et 9 MtMS/an servent à la production d’énergie (biocarburant et biogaz) auxquels s’agrègent environ 9MtMS/an de flux secondaires provenant de l’élevage et de l’industrie agroalimentaire (lisier, fumier, biodéchets…).
Infographie des flux actuels de biomasse agricole (en MtMS).SGPE 2024

À échéance 2050, les besoins supplémentaires en biomasses pour les bioénergies s’établissent entre 30 et 60 MtMS/an.

Les dilemmes pour répondre à ces besoins accrus

Tous les acteurs s’accordent sur le fait qu’il n’est pas concevable de rediriger des ressources utilisables – et actuellement utilisées pour l’alimentation humaine – vers des usages énergétiques. Il apparaît dès lors tentant de rediriger la biomasse qui retourne actuellement au sol. Pourtant, ces flux de biomasse sont essentiels à la santé, qualité et à la fertilité des sols. Ils participent à la lutte contre le changement climatique à travers leur contribution au stockage (ou à la limitation du déstockage) de carbone dans les sols.

Une autre piste, pour répondre à ces besoins croissants, serait d’augmenter la production primaire de biomasse à travers le développement et la récolte de cultures intermédiaires appelées « cultures intermédiaires à vocation énergétique » (CIVE). Celles-ci sont cultivées entre deux cultures principales.

Toutefois, une telle production supplémentaire de biomasse implique l’utilisation de ressources supplémentaires (nutriments, eau, produits phytosanitaires). Elle tend aussi à accroître les risques de transferts de pollution vers la biosphère.

Mobiliser trop fortement ces leviers pourrait donc s’avérer contreproductif. Les alertess’accumulent à ce sujet. Ces leviers sont donc à actionner avec parcimonie.

Une autre piste, conceptualisée dans plusieurs scénarios de transition, serait de rediriger une partie de la biomasse actuellement utilisée pour nourrir les animaux d’élevage vers la production énergétique. Ceci impliquerait à la fois une diminution des cheptels et une extensification des élevages afin de préserver leurs services écosystémiques rendus, tout en minimisant leur consommation de biomasse. Cela répondrait à l’enjeu de réduction des émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture et serait donc le plus cohérent pour affronter les enjeux écologiques.

Ce scénario requiert toutefois des changements d’envergure dans nos habitudes alimentaires, avec une réduction de notre consommation de produits animaux pour éviter une augmentation des importations.

Vers des politiques publiques coordonnées et cohérentes ?

Après deux ans de retard et de blocages dans les ministères, la stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat ne semble malheureusement pas à la hauteur de cette problématique. En témoigne l’absence d’objectif chiffré sur la réduction de la consommation de produits animaux, voire la disparition du terme de réduction dans les dernières versions.

De même, les lois récentes d’orientation agricole et Duplomb renforcent l’orientation productiviste de l’agriculture, tout en minimisant les enjeux de transition. Ceci va à l’encontre (au moins partiellement) des orientations nécessaires pour la transition énergétique et la SNBC 3, sans parler des antagonismes avec la stratégie nationale biodiversité.

La France ne manque donc pas de stratégies, mais d’une cohérence globale entre elles. C’est bien cela qui conduit à un découragement des responsables de l’élaboration et de la mise en œuvre des politiques publiques et à une adhésion insuffisante des citoyens à ces stratégies.

Il y a donc urgence à développer une vision et des politiques publiques intersectorielles cohérentes et complémentaires englobant l’énergie, l’agriculture, l’environnement, l’alimentation et la santé.

Sources / Notes

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

Commentaire

Tardus
Et le bois ?
desbaffes
Et voilà. Petit à petit le réel se heurte aux idéologies. Sur le papier tout est nickel, mais quand on se rapproche de la physique il y a beaucoup de choses qui ne bouclent pas. Malgré tout, des personnages passés par les plus grandes écoles de ce pays, continuent naïvement de croire que le réel n'existe pas et qu'il suffit d'un bon peu de bonne volonté pour arriver aux résultats dont on veut nous faire croire qu'ils sont la solution. Du coup; à se demander ce qu'ils apprennent dans ces dites écoles; quand le plus commun couillon de paysan sait bien que le biotope n'est pas extensible et ne servira pas à tout. Sur un autre domaine, toujours au niveau énergétique, les mêmes préconisent l'hydrogène,les renouvelables et autres technologies de captage sans aucun chiffrage réel, ni un calcul simple de bout de table pour voir le bouclage. C'est vrai qu'on n'apprend peut-être plus dans les écoles à poser une règle de trois. Il y a pourtant dans ce pays, des gens assez intelligents pour dire la réalité depuis de nombreuses années, mais on préfère écouter des chimères parce qu'elles endorment et remplissent les pôches de certains. Je suis désolé, en colère devant l'incompétence, la bêtise, et l'insouciance de nos élites. Je suis pour qu'on juge les responsables et qu'on les fasse payer le juste prix.
Freudon Saké
J'ai 2 critiques à formuler !
– 1 : L'hyperélectrification n'est pas une solution, mais une mise à mort de notre civilisation, en commençant par la crise du cuivre qui n'est absolument pas prise en compte par des administrateurs incapables de gouverner, puisqu'ils ne savent pas prévoir et ne voient jamais rien venir…
D'ailleurs, la Banque de France devrait vendre massivement ses actifs dollars, pour acheter du cuivre et autres minerais critiques.
– 2 : le schéma bolchévik redondant de la production industrielle agricole…
Des feuillus et des haies peuvent être plantés absolument partout, dans les villes, le long des autoroutes, voies ferrées, routes, clôtures des particuliers, des entreprises et des bâtiments publics, ainsi que pour délimiter les parcelles agricoles.
Je suggère l'emploi d'essences à croissance rapide qui produisent un grand nombre de branches et de feuilles.
Ensuite, il y a les pelouses : les mini-pousses ont été favorisées, alors qu'il faut au contraire utiliser des herbes qui poussent très vite et multiplier les tontes tout en interdisant les pelouses synthétiques.
Il faut aussi des hautes herbes sur les voies secondaires, protégeant les rails des canicules, faire des gares des centres commerciaux et administratifs et ne plus autoriser la vente sur internet que par des magasins physiques, dans un rayon s'étendant jusqu'aux gares, ports et aérodromes voisins, avec pour tout produit non périssable, du fret sur rails, péniches et drones planeurs cargos.
Mais encore, de l'herbe à bisons dans les Corons, et grand marécage avec moustiques aux frontières russo-ukrainiennes, et encore de l'herbe à bisons jusqu'au Dniepr dans toute la plaine des cosaques zaporogues.
La plante repousse toute seule et une tonte partielle chaque année produirait des centaines de millions de litres de bioéthanol.
Système de défense démolissant la demande de pétrole…
Enfin, il y a des fermes à plancton à mettre en place pour booster toute la ressource aquatique, planter des prairies marines et des forêts d'algues, plutôt que de continuer d'autoriser la pêche au chalut qui représente 50 % des prises.
Tardus
Freudon Sake president!!!
Albatros
Et si le problème était la gestion centralisée et bureaucratique qui nous est infligée à coups de tableurs Excel par notre administration ? J'ai entendu l'ADEME nous dire de couper les feuilles des plantes cultivées pour leurs racines (pommes de terre, betteraves, carottes...) pour générer de la biomasse supplémentaire, ignorant le rôle des feuilles dans la photosynthèse et le développement des racines ! Si on relevait la tête et si on réfléchissait un tout petit peu, on abandonnerait une grande partie des débilités administratives générées par la folie anti-carbone qui nous mènent assurément à la ruine. Parmi ces trop nombreuses débilités destructrices de l'économie figure en bonne place le concept de "marché carbone".
fritz
lire à ce propos et critiquer le livre de Vieillefosse https://www.climato-realistes.fr/climat-comprendre-sans-simplifier/

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