Fin du programme EVE : pour une transition climatique et stratégique au-delà des aides publiques

Gil Doat

Directeur des Opérations chez ecoco2

Piloté par l’Ademe depuis 2018, le programme EVE (Engagements Volontaires pour l’Environnement) a accompagné les entreprises du transport et de la logistique dans la réduction de leur impact énergétique et environnemental. Inscrit dans la dynamique de la Stratégie Nationale Bas Carbone, qui fixe l’objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050, le programme EVE visait à mobiliser l’ensemble des acteurs du secteur pour contribuer à cet effort collectif. Face à l’objectif de réduire de 28 % les émissions de gaz à effet de serre du transport entre 2015 et 2030, le programme a encouragé une transition écologique et énergétique rapide, en agissant à la fois sur la baisse des émissions de GES et la limitation des polluants atmosphériques. Entre 2018 et 2025, il a permis de sensibiliser plus de 9 000 entreprises et d’en accompagner plus de 4 000 dans la mise en œuvre d’actions concrètes.

Au 31 décembre 2025, ce programme EVE a pris fin. Pour des milliers d’entreprises engagées depuis sept ans dans la réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre, cela marque la clôture d’un cadre structurant et financé par les mécanismes publics. C’est surtout l’entrée dans une nouvelle phase : celle d’une transition climatique désormais portée et financée directement par les entreprises elles-mêmes.

Les résultats sont tangibles sur les programmes EVE : plusieurs millions de tonnes de CO2 évitées pour un coût particulièrement compétitif au regard des prix du carbone observés aujourd’hui sur les marchés : les 40 millions d’euros mobilisés ont permis d’éviter environ 4 millions de tonnes de CO2, soit un coût moyen d’environ 10 euros la tonne(1). À titre de comparaison, le prix du carbone sur les marchés évolue aujourd’hui autour de 80 à 90 euros la tonne de CO2 début 2026 selon Carbon Credits. Cet écart souligne à quel point les actions engagées dans le cadre du programme EVE ont affiché un rapport coût-efficacité particulièrement compétitif. Les programmes ont prouvé qu’il était possible de conjuguer performance environnementale et efficacité économique. Mais ces dispositifs n’avaient pas vocation à perdurer indéfiniment. Leur extinction pose une question centrale : comment poursuivre la trajectoire sans aides publiques ?

De l’atténuation à l’adaptation : un changement d’échelle

Jusqu’à présent, l’effort demandé aux entreprises s’est concentré sur l’atténuation : réduire les émissions. C’était indispensable. Mais réduire ne suffit plus. Les effets du dérèglement climatique s’intensifient, les aléas se multiplient, les chaînes d’approvisionnement se fragilisent. Nous entrons dans une ère où l’adaptation devient un impératif économique. Les entreprises ne peuvent plus considérer les inondations, les sécheresses ou les tensions sur les matières premières comme des événements extérieurs et ponctuels. Ils deviennent des risques structurels. 

Or beaucoup d’organisations maîtrisent leurs processus internes mais restent vulnérables sur leur supply chain. Un fournisseur impacté par une crue, une rupture logistique liée à une canicule, une pénurie agricole : ces événements se traduisent immédiatement en pertes d’exploitation. La vulnérabilité climatique devient un sujet de gouvernance. La question évolue donc. Hier : « Comment réduire nos émissions ? ». Aujourd’hui : « Comment sécuriser notre modèle économique dans un monde instable, comment nous adapter aux évènements extérieurs tout en continuant à réduire nos émissions ? ». 

La transition climatique, qui adresse les enjeux de décarbonation et d'adaptation, est un projet d’entreprise global : organisation des flux, taux de remplissage, choix modaux, conduite, management, relations avec les chargeurs et les fournisseurs et analyse de vulnérabilité climatique et stratégique. Les politiques publiques ont largement soutenu l’investissement matériel – l’achat d’équipements, le renouvellement de flottes – mais moins la transformation organisationnelle. Or l’expérience montre que sans évolution des pratiques et sans vision stratégique de long terme, la transition restera trop lente. Elle ne peut être cantonnée à un projet technique ou à un reporting réglementaire. Elle implique une révision des modèles opérationnels, des indicateurs de performance, parfois même des offres commerciales.

De la contrainte à la compétitivité

Dans un contexte économique tendu, la tentation pourrait être de reléguer ces enjeux au second plan, faute d’aides. Ce serait une erreur stratégique. Optimiser les flux logistiques peut générer jusqu’à 15 % d’économie sur les coûts de transport (d’après une étude McKinsey, 2022), diminuer la dépendance énergétique réduit les risques liés aux fluctuations de prix de l’électricité et du carburant, et sécuriser les approvisionnements protège la continuité d’activité. Anticiper les exigences des clients et des investisseurs renforce la compétitivité.

La fin des subventions ne marque pas la fin de la transition. Elle en change la nature. Elle oblige à passer d’une logique d’opportunité financière à une logique de stratégie d’entreprise. Les programmes publics ont joué leur rôle d’amorce. Ils ont structuré des filières, diffusé des méthodes, démontré la rentabilité de nombreuses actions. Mais la transformation profonde ne peut reposer durablement sur des dispositifs d’aide. La responsabilité bascule désormais clairement vers les acteurs économiques eux-mêmes. Chaque dirigeant doit intégrer le risque climatique dans sa planification, au même titre que le risque financier ou opérationnel. Les entreprises qui intègrent dès aujourd’hui les enjeux et risques climatiques dans leur pilotage stratégique disposent d’un avantage compétitif décisif ; les autres subissent la transition. 

La question n’est plus de savoir si la transition coûte, mais combien coûtera l’inaction. Depuis le rapport Stern (2006) jusqu’au rapport ADEME de 2023, le coût de l’inaction est systématiquement évalué à 5 à 20 fois plus important que celui de la prévention. À titre d’exemple, selon les estimations du réseau de banques centrales, « un scénario de réchauffement d’environ 3 °C pourrait entraîner une perte équivalente à 15 points de PIB mondial d’ici 2050, tandis que le coût de la transition vers une économie décarbonée resterait modéré et temporaire, autour de 0,5 à 1 point de PIB à l’horizon 2030 ». 

Pour atteindre l’objectif européen de réduction de 55 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, environ 110 milliards d’euros d’investissements supplémentaires par an seraient nécessaires, notamment dans le logement, les transports, l’énergie et l’industrie. Une partie de ces dépenses serait toutefois compensée par la baisse des investissements dans les énergies fossiles, ramenant l’effort net à environ 63 milliards d’euros par an, soit près de 2 % du PIB(2). À l’inverse, la transition vers une économie bas-carbone impliquerait des investissements importants mais temporaires, estimés à environ 0,5 à 1 point de PIB à court terme. Malgré l’effort financier, l’action climatique apparaît économiquement plus soutenable que l’inaction, dont les conséquences pèseraient bien davantage sur la croissance mondiale à long terme.

Sources / Notes

1 - Source : ecoco2, bilan de fin du programme EVE.

2 - Source : Citepa.

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