- Connaissance des Énergies avec AFP
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Si tant est que le trafic reprenne depuis le Golfe, le retour à la normale sur le marché des engrais s'annonce long et difficile. Et "des dégâts sont déjà là", explique à l'AFP Maximo Torero, chef économiste de la FAO.
Entre usines arrêtées et flambée du gaz renchérissant la production mondiale, les prix des fertilisants ont grimpé partout, et ne devraient redescendre qu'avec peine.
Celui de l'urée du Moyen-Orient a ainsi gagné 70% sur le marché en quelques semaines, selon Argus Media.
Coup durable à l'approvisionnement
Alors que la région fournit jusqu'à 30% des engrais mondiaux, seuls six bateaux ont pu en sortir depuis le début du conflit le 28 février, selon la société Kpler. Une quarantaine restaient en attente.
"Si le détroit d'Ormuz rouvrait immédiatement, et que les navires passent, l'impact serait nettement positif mais inégal", note M. Torero. "Les prix arrêteraient leur spirale montante, et le commerce en suspens, estimé à 3-4 millions de tonnes d'engrais par mois, reprendrait".
Pour autant, "les dégâts aux infrastructures ne seront pas réversibles à court terme, et les usines arrêtées ne reprendront pas en un jour", ajoute-t-il.
Des frappes ont touché le 2 mars la raffinerie qatarie de Ras Laffan et sa fabrique d'ammoniac. Des usines ont suspendu ou réduit leur production aux Emirats, en Arabie saoudite, Iran, Jordanie ou au Qatar où le complexe Qafco assurait 14% du commerce mondiale d'urée, l'engrais le plus utilisé au monde.
En Inde et au Bangladesh, des usines d'engrais azotés ont ralenti, ne pouvant supporter la flambée du gaz nécessaire à leur conception.
Freins à la baisse des prix
Le Golfe rouvert, les prix baisseront -- d'abord pour les engrais azotés grâce à un gaz moins cher -- mais la décrue sera "lente et partielle", prévient M. Torero.
En premier lieu car il n'existe pas de réserves stratégiques coordonnées mondialement et parce que la remise en état des usines se mesurera "en mois, pas en jours", note l'économiste.
Les prix sont aussi nourris par une demande accrue liée au fait que bien des acheteurs ont dû se tourner vers le marché, nombre de contrats négociés avant la guerre ayant été rompus pour "force majeure".
"Rétablir des structures de contrats à long terme prendra du temps", note la FAO, qui voit pour ce semestre des prix à 15-20% au-dessus des niveaux d'avant-guerre.
Une fois commerce et production relancés, il faudra quatre à huit semaines pour que les prix refluent, précise M. Torero. "Mais ils ne reviendront très probablement pas aux niveaux de février avant le 3e trimestre, et peut-être pas du tout cette année".
Effet domino
Ce choc est arrivé alors que le cours des engrais était déjà élevé.
Ils ont connu des pics lors de la crise de 2008 puis de l'invasion russe de l'Ukraine en 2022. "Mais ce qui rend celui-ci potentiellement plus critique est le nombre de zones de production impliquées et l'effet domino au-delà du Golfe", souligne Sarah Marlow, responsable fertilisants chez Argus Media.
Les producteurs d'engrais phosphatés utilisent des matières premières venues du Golfe, comme le soufre ou l'ammoniac, souligne-t-elle. Devant la hausse des coûts, certains "ont réduit leur production ces derniers semaines, au Maroc, en Tunisie, en Afrique du sud".
Le Golfe produit 50% des volumes de soufre commercialisés: les prix de ce dérivé du raffinage d'hydrocarbures avaient déjà explosé avant la guerre (+600% en deux ans), car très demandé pour extraire les métaux de batteries. "Ils devraient rester élevés", note Sarah Marlow.
Asie et Afrique en première ligne
Pour les récoltes à venir, "des décisions ont déjà été prises", alerte M. Torero: moins de fertilisation, cultures pour biocarburants...
Rouvrir Ormuz "empêcherait une plus ample détérioration" des rendements, souligne-t-il, alors que les engrais minéraux sont au coeur de la productivité agricole.
"C'est trop tard" en Inde, au Bangladesh, Pakistan, Sri Lanka, Soudan, Kenya, Somalie, Turquie, Jordanie, tous très dépendants des engrais du Golfe. Mais peut-être pas pour les deuxièmes récoltes en Asie si des engrais arrivent dans les 4 à 6 semaines.
En revanche, les cultivateurs d'Argentine, Brésil, Etats-Unis, Afrique du sud ou Australie, déjà fournis dans l'immédiat, pourront s'approvisionner pour les semis suivants.
"Le temps écoulé entre un choc sur les engrais et l'impact sur la récolte se mesure en mois. Le temps entre une mauvaise récolte et une hausse des prix alimentaires se mesure en quelques mois supplémentaires. Nous sommes déjà dans cette fenêtre", prévient la FAO.