- Connaissance des Énergies avec AFP
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Le plan d'"électrification", présenté par le gouvernement vendredi pour réduire la dépendance de la France aux hydrocarbures importées, fait écho aux avancées énergétiques qui ont suivi les grands chocs géopolitiques ayant jalonné l'histoire du pays, rappellent des historiens à l'AFP.
Après guerre, création d'EDF
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la souveraineté énergétique n'est pas encore dans le vocabulaire en vogue, on parle alors d'assurer "l'indépendance" de la France et de "lever (...) l'hypothèque du charbon étranger", comme le clame alors le ministre communiste de la Production industrielle, Marcel Paul, auparavant secrétaire général de la CGT Energie.
Il entend ainsi emporter l'adhésion, quelques jours avant la nationalisation des sociétés de production et de transport de l'électricité, regroupées sous la bannière d'EDF le 8 avril 1946, il y a tout juste 80 ans.
L'électrification n'est alors pas seulement l'achèvement du maillage du réseau, "mais un projet commun pour rendre son rang à la France et la prospérité aux Français", résume "Dans la fabrique de la transition énergétique: une nouvelle histoire de l'électrification", ouvrage dirigé par l'historien Christophe Bouneau (éditions Le Bord de l'Eau).
Il s'agit alors de nationaliser "ce qu'on appelait à l'époque la houille blanche, par opposition au charbon, la houille noire, c'est-à-dire l'utilisation de la force motrice des nombreux fleuves" de France, une énergie "gratuite", si l'on fait abstraction de la construction des barrages, explique à l'AFP, Stéphane Sirot, historien des mouvements sociaux et spécialiste de l'énergie.
Achever les barrages
Alors que tous les regards se tournent aujourd'hui vers le détroit d'Ormuz et les stations-service, en 1946, la préoccupation, c'est le charbon, alors utilisé pour faire tourner les centrales de production d'électricité.
"On a toujours été importateur et là, l'importation serait venue des Etats-Unis", une perspective peu appréciée d'un parti communiste français, alors influent dans un échiquier politique qui penche à gauche, explique à l'AFP Alain Beltran, directeur de recherche émérite au CNRS, historien de l'électricité.
De quoi favoriser l'essor de barrages dont la construction a débuté avant la Seconde Guerre mondiale: l'hydraulique, l'énergie renouvelable de l'époque, représentera jusqu'à 56% de la production électrique en 1960, avant de reculer, faute de pouvoir multiplier les ouvrages.
Autre objectif moteur de cette volonté d'électrification, "fournir un kilowatt-heure abondant et le meilleur marché possible", pour remonter "la moyenne de consommation" des Français et relancer l'activité économique, explique M. Beltran.
"Quand on regarde la moyenne de la consommation d'électricité de la France dans les années 40-50, c'est ridicule (...) par rapport à l'Allemagne, à l'Angleterre, etc.", poursuit M. Beltran, évoquant une réticence face à une énergie réputée "chère".
"Tous les petits moteurs électriques qui doivent remplacer la main d'oeuvre, l'électrification des mines c'est quelque chose d'essentiel" qui "augmente les rendements d'une façon extraordinaire", résume-t-il.
Le nucléaire, rempart contre le pétrole cher
Après l'indépendance du charbon américain, la France a cherché à se soigner de son addiction au fioul utilisé pour produire son électricité, avec le lancement, quelques mois après le choc pétrolier de 1973, du plan Messmer, qui accélère la course au nucléaire civil, entamée fin des années 1960.
Après avoir laissé le parc nucléaire en jachère et fermé la centrale de Fessenheim après la catastrophe de Fukushima, l'Etat a, par la voix d'Emmanuel Macron lors de son discours de Belfort en 2022, acté la relance du nucléaire, confirmée par la dernière programmation pluriannuelle de l'énergie.
Pour autant, les énergies fossiles représentent encore aujourd'hui 60% de la consommation d'énergie de la France, une part que l'exécutif souhaite voir ramenée à 40% d'ici 2030, en augmentant l'usage de l'électricité nucléaire ou renouvelable dans les transports, l'industrie et les bâtiments.
Mais pour poursuivre cette accélération de l'électrification, il faut "sortir l'énergie du principe de marché puisque c'est un bien de première nécessité", dont la libéralisation s'est traduite par une "explosion" des prix, a plaidé Fabrice Coudour, secrétaire de la fédération CGT de l'énergie, lors d'une conférence pour célébrer les 80 ans de l'énergéticien français.
"En histoire, vous avez les tendances lourdes, et puis il y a les accidents", souligne M. Beltran. Il voit aujourd'hui une "évidence": "ces crises pétrolières qui arrivent tous les six mois ou tous les deux ou trois ans" vont "accélérer le choix de la voiture électrique".