- Connaissance des Énergies avec AFP
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Est-ce la fin de l'Opep ? La question se pose après le départ annoncé mardi par les Émirats arabes unis, car si ce n'est pas le premier pays à quitter le groupe, c'est de très loin le plus important à franchir le pas. Explications.
Quel poids au sein de l'Opep+ ?
Avant que la guerre au Moyen-Orient ne chamboule les flux énergétiques du Golfe, les Émirats arabes unis étaient le quatrième plus grand producteur des 22 membres du groupe réunissant l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et ses alliés (Opep+) - derrière les deux mastodontes du cartel que sont l'Arabie saoudite et la Russie, et l'Irak.
Si d'autres pays, comme le Qatar ou l'Angola, ont quitté l'union ces dernières années, ce départ - effectif dès le 1er mai - est de loin le plus gros défi de l'histoire de l'alliance.
Avec environ 3,6 millions de barils par jour (Mb/j) produits au mois de février selon l'Agence internationale de l'énergie, le pays représente plus de 8 % de la production totale de l'Opep+ (et pas loin de 13 % de celle de l'Opep). Et surtout, Abou Dhabi est l'un des seuls membres avec l'Arabie saoudite à posséder des capacités de production inexploitées, un levier essentiel pour la mission de régulation des prix du groupe.
Pourquoi partir ?
La décision "reflète la vision stratégique et économique à long terme des Émirats arabes unis", a précisé l'agence de presse officielle Wam.
Les Émirats ne voulaient pas être contraints par des quotas (fixés à 3,4 Mb/j avant la guerre) une fois la crise d'Ormuz terminée, a expliqué à l'AFP une source proche du ministère de l'Énergie.
Le pays qui a été le plus visé par l'Iran dans le Golfe depuis le début du conflit aura besoin d'un "rattrapage économique", précise Francis Perrin, chercheur à l'Iris, et voudra faire fructifier ses très importants investissements dans le secteur pétrolier.
La détérioration des relations avec Ryad a-t-elle joué ?
Si le ministre de l'Énergie, Suhail Al Mazrouei, insiste sur le fait que la décision n'est "pas politique", il est difficile de ne pas y voir le résultat d'une rupture avec l'Arabie saoudite, la figure de proue de l'Opep+. Ces deux anciens alliés sont en désaccord sur plusieurs sujets de politique étrangère, et leur brouille a publiquement éclaté en décembre à propos du Yémen où ils soutiennent des factions rivales.
Et depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, Abou Dhabi n'a pas caché sa déception vis-à-vis de ses alliés traditionnels, la Ligue arabe, mais aussi le Conseil de coopération du Golfe, dont le siège est à Ryad.
Les Émirats ont adopté une position plus va-t-en-guerre à l'égard de l'Iran, tandis que l'Arabie saoudite a soutenu les efforts de médiation du Pakistan.
L'Opep+ doit-elle craindre une hémorragie ?
Pour l'Opep+, le risque principal est que d'autres pays soient tentés de partir. Le Kazakhstan et l'Irak ont souvent été pointés du doigt pour avoir dépassé leurs quotas, et selon les instructions de l'Opep+, ils doivent désormais compenser cette surproduction.
Il est prématuré de parler de fin de l'Opep, estime M. Perrin, mais si ces deux pays "suivaient l'exemple des Émirats arabes unis, on commencerait à entendre sonner le tocsin". Mercredi, Astana et Bagdad ont fait savoir qu'ils n'avaient pour l'instant pas l'intention de quitter l'alliance.
"Nous voulons espérer" que le départ des Émirats ne signifie pas la fin de l'Opep+, a réagi de son côté Moscou, par la voix de Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, insistant sur l'importance de l'alliance face au "tumulte" actuel.
Quelles conséquences pour le marché pétrolier ?
Tant que la guerre au Moyen-Orient se poursuit, les exportations et la production des Émirats sont contraintes par le blocage du détroit d'Ormuz. Mais une fois le détroit rouvert, le pays pourrait vouloir ouvrir les vannes, ce qui aiderait à faire baisser les cours qui flambent depuis le début du conflit. "Ils ont déjà une capacité soutenable de 4,3 Mb/j", et une ambition de l'augmenter à 5 Mb/j d'ici 2027, explique Francis Perrin.
Si les Émirats arabes unis se mettent à produire à pleine capacité, "le marché perd l'un des rares amortisseurs de chocs qui lui restaient", relève Jorge Leon, analyste chez Rystad Energy, et surtout, l'Arabie saoudite devra supporter plus encore "les efforts pour la stabilité des prix".

