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Interview : « Les compteurs communicants » en 5 questions

parue le
Emmanuel Rodriguez, Les compteurs Linky

En France, les compteurs évolués pour l’électricité (Linky) et le gaz (Gazpar) constituent les premières déclinaisons concrètes des smartgrids. Ils vont être généralisés à l’échelle nationale dans les années à venir par les gestionnaires de réseaux de distribution. Connaissance des Énergies a interrogé Emmanuel Rodriguez, en charge du suivi des projets de comptage évolué à la Commission de régulation de l’énergie (CRE).

Pourquoi les compteurs communicants Linky et Gazpar sont-ils développés ?

Les compteurs évolués en électricité ont été prévus par la loi portant orientations de politique énergétique (loi POPE) de juillet 2005 : les gestionnaires de réseaux doivent mettre en œuvre des dispositifs permettant aux fournisseurs de proposer à leurs clients des prix différents selon les heures de la journée et suivant les périodes de l’année. Cela doit permettre de réduire la consommation lorsque celle-ci est la plus élevée et d’écrêter la pointe.

Dans les textes européens, on retrouve les compteurs évolués en gaz et en électricité dès 2006 dans la Directive Efficacité énergétique et dans les directives de 2009 relatives au marché intérieur de gaz et d’électricité: les États membres doivent, après évaluation économique, développer des compteurs permettant aux consommateurs de mieux connaître leur consommation.

Dans le droit français, il s’agit donc plutôt de réduire la pointe par le biais de prix différents selon les heures alors qu’au niveau européen, l’ambition se situe davantage au niveau de la maîtrise de la consommation.

D’autres avantages existent dans la gestion des réseaux. La relève des index et des courbes de charge peut notamment être faite à distance. Cela permet d’économiser un certain nombre de déplacements et induit un gain économique que l’on retrouve dans les tarifs d’acheminement, et donc sur la facture des consommateurs.

Comment fonctionnent ces compteurs et la transmission de données ?

Les systèmes pour l’électricité et le gaz fonctionnent à peu près selon le même principe avec trois niveaux : un compteur, une infrastructure de télécommunication et un système d’information.

En électricité, le compteur Linky dispose d’un certain nombre de fonctionnalités : 10 index possibles pour les fournisseurs qui correspondent à 10 prix différents possibles, le pilotage de 8 appareils domestiques (appareils électroménagers radiateurs, etc.), l’enregistrement de la courbe de charge, etc. La téléopération permet par ailleurs de changer la puissance souscrite à distance, par pas de 1 kVA, alors que le changement de puissance s’effectue aujourd’hui par pas de 3 kVA.

Le compteur collecte ces données qui sont envoyées par courant porteur en ligne (CPL) jusqu’à un poste de distribution. Là, un concentrateur envoie les données vers les systèmes d’informations des gestionnaires de réseau via une communication mobile. L’information est stockée puis mise à disposition des fournisseurs sur un portail internet dédié (SGE) et des consommateurs sur un autre portail. Le pas de relève de ces données est quotidien.

Pour le gaz, on ne peut pas avoir de courant porteur en ligne. Ce sont donc des émetteurs radios qui communiquent les données au concentrateur. Le système fonctionne ensuite sur le même principe avec un portail fournisseurs (OMEGA) et un portail clients.

Les compteurs Linky sont également qualifiés de « compteurs évolués » ou de « smart meters » en anglais. (©ERDF/Jean-Lionel Dias-PWP)

Les compteurs Linky sont également qualifiés de « compteurs évolués » ou de « smart meters » en anglais. (©ERDF/Jean-Lionel Dias-PWP)

Combien va coûter la généralisation de ces compteurs ?

L’investissement brut pour Gazpar se situe à près de 1,1 milliard d’euros et celui de Linky à environ 5 milliards d’euros.

Pour l’électricité, dès lors que l’on déduit certains investissements et coûts de fonctionnement qu’il n’est plus nécessaire de faire, notamment les coûts de relève à pied, la possibilité de réduire les pertes non techniques (fraudes, dysfonctionnements de compteurs, etc.), le système est à l’équilibre à la maille du GRD (ndlr : gestionnaire du réseau de distribution), hors gains pour les autres acteurs de la chaîne. Cela signifie que le consommateur paierait la même chose, que l’on fasse Linky ou pas.

Pour le gaz, le projet est déficitaire de près de 300 millions d’euros à la maille du GRD. Les gains relatifs en MDE (ndlr : maîtrise de l’énergie) sont en revanche évalués à près de 1,1 milliard d’euros. Le projet est alors rentable pour la collectivité. Une augmentation du tarif de réseaux est à prévoir mais les consommateurs compenseront ce coût sur le long terme, sous l’effet d'une baisse de leur consommation.

Pour l’électricité, le bénéfice en intégrant les gains de MDE sera plus élevé, avec notamment des gains chez les fournisseurs grâce à une meilleure maîtrise de la pointe.

Où existe-t-il d’autres modèles de compteurs communicants ?

Pour l’électricité, l’Italie et la Suède ont développé depuis près de dix ans un système de compteurs. Ce sont des systèmes plus anciens qui disposent donc de fonctionnalités moins développées que Linky. Les Suédois sont en train de faire évoluer leur système afin de pouvoir effectuer une tarification horaire alors qu’elle est aujourd’hui quotidienne.

Hors d’Europe, beaucoup de systèmes se développent aux États-Unis en ce moment. La spécificité américaine est que l’organisation institutionnelle diverge selon les États, avec une différenciation ou non entre gestionnaire de réseau et fournisseur. Il existe soit des compteurs « évolués » comme on l’entend en Europe, soit d’autres dispositifs de gestion de la demande, par exemple des boîtiers permettant de couper la climatisation en Californie. Les protocoles étrangers de communication utilisent parfois le courant porteur en ligne mais aussi des émetteurs radio comme pour le gaz en France.

Il n’y a pas encore eu de déploiement généralisé de compteurs de gaz. Il existe des projets en Angleterre. Dans ce pays, la gestion du comptage a été mise en concurrence, contrairement à la France où cela relève des missions du gestionnaire de réseau. La gestion du comptage pourra donc être effectuée par un pur opérateur de comptage, un fournisseur ou le GRD selon les zones.

Globalement, la France se trouve dans une situation atypique en Europe : nous avons un opérateur qui concentre approximativement 95% des clients. Dans d’autres pays européens comme l’Espagne, l’Angleterre, l’Italie ou la Suède, plusieurs GRD de plus petites tailles se partageant les clients. Le déploiement s’effectue donc à l’échelle de chaque GRD à des vitesses différentes. En Allemagne, il existe énormément de GRD, parfois très petits, et aucun plan national n’a été développé. 

Quand ces systèmes vont-ils être généralisés et vont-ils être améliorés à moyen terme ?

Selon le calendrier actuel, le déploiement de Linky doit être lancé en septembre 2015, avec 3 millions de compteurs en 2015 et 2016. Au total, 35 millions de compteurs devront être déployés d’ici à 2021. Lors de la phase d’expérimentation, 265 000 compteurs ont été posés. A l’issue de cette phase, des fonctionnalités ont déjà été ajoutées, avec notamment la possibilité de piloter plusieurs usages en aval et l’éclairage de l’écran des compteurs.

Pour la transmission des données, on utilise actuellement le CPL G1 et des travaux sont effectués sur le protocole CPL G3. Pour comprendre la différence entre ces protocoles, une analogie peut être faite avec internet entre le bas débit et l’ADSL, au niveau de la quantité de donnés pouvant être transmises.

Pour Gazpar, 140 000 compteurs vont être testés durant une phase pilote de 2015 à 2016. En principe, un développement massif devrait ensuite être étendu aux 11 millions de compteurs d’ici à fin 2022.