Avion : qui est prêt à payer plus pour émettre moins ?

Sara Laurent, Anne-Sophie Fernandez, Audrey Rouyre et Paul Chiambaretto

Sara Laurent, Montpellier Business School
Anne-Sophie Fernandez, Université de Montpellier
Audrey Rouyre, Montpellier Business School
Paul Chiambaretto, Montpellier Business School

Bien que le transport aérien ne représente qu’une part limitée des émissions de CO2 (2,1 %) et de gaz à effet de serre (3,5 %), le secteur se trouve confronté à une situation complexe.

D’un côté, il a développé au cours des dernières décennies de nombreuses innovations technologiques qui lui permettent de réduire la consommation de kérosène et, par ricochet, les émissions de CO2 par passager aérien transporté. De l’autre, la croissance du trafic aérien n’a jamais été aussi forte qu’au cours des années passées – la parenthèse du Covid-19 mise à part. Les prévisions semblent conforter cette tendance pour les vingt prochaines années, en particulier dans les pays en développement, ce qui gomme tous les efforts déployés par les acteurs de l’aérien.

Graphes fourni par les auteurs

Face à ce défi, le secteur aérien court après des innovations plus radicales, des carburants d’aviation plus durables, en passant par l’avion électrique. Mais ces innovations « vertes » sont complexes et coûteuses à développer et à adopter par les compagnies aériennes.

Un surcoût que les compagnies seront tentées d’absorber en les répercutant sur le prix du billet d’avion, ce qui pourra affecter directement le portefeuille des passagers. Mais ces derniers sont-ils vraiment prêts à accepter de payer plus cher pour voyager plus vert ? Nous avons essayé de répondre à cette question à travers une expérimentation menée dans 18 pays d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Asie et d’Océanie, auprès de 1 150 personnes que nous avons interrogées pour mieux comprendre comment elles choisissent leurs billets d’avion.

Près de 10 centimes de plus pour 1 kg de CO₂ de moins

Nous leur avons proposé des vols avec différentes options : prix, confort, bagages, durée… mais aussi selon le type de carburant utilisé et les émissions de CO2. Le but ? Savoir s’ils étaient prêts à payer un peu plus pour des avions moins polluants.

Différentes innovations, chargées d’une empreinte environnementale plus ou moins forte, ont été proposées. Pour chacune d’entre elles, nous parvenons, sans jamais poser explicitement la question aux répondants, à calculer leur propension à payer, c’est-à-dire le montant supplémentaire qu’ils sont prêts à débourser pour réduire leurs émissions de CO2.

L’enquête a principalement montré que les passagers sont prêts à payer 10 centimes d’euro en moyenne pour diminuer leurs émissions de 1 kg de CO2. Autrement dit, pour un vol domestique (à l’intérieur de la France) qui va émettre 80 kg de CO2, nos passagers seraient prêts à payer en moyenne 8 euros de plus pour ne pas polluer du tout.

Ces montants restent néanmoins modestes au regard des surcoûts réels liés à l’adoption de ces innovations. Par exemple, les carburants d’aviation durable coûtent 4 à 6 fois plus cher que le kérosène, de sorte que le surcoût pour la compagnie serait bien plus élevé que les 8 euros supplémentaires que nos passagers seraient prêts à payer.

Ceux qui culpabilisent sont prêts à payer plus

Pour autant, tous les passagers aériens ne sont pas prêts à payer le même montant, et certains accepteraient bien plus que 10 centimes par kilogramme. Qui sont ceux qui acceptent ?

Contrairement à ce que l’on pense, les jeunes (qui revendiquent généralement de plus fortes valeurs environnementales) ne sont pas enclins à payer plus que le reste de la population, et les personnes ayant un plus haut niveau d’études ne sont pas plus sensibles à ce sujet.

Certaines variables psychologiques semblent en revanche jouer un rôle bien plus important. Les passagers qui éprouvent une forte honte à l’idée de prendre l’avion (flight shame) – environ 13% des répondants – se disent d’accord pour payer entre 4 et 5 fois plus que ceux n’en ressentent pas (27 centimes d'euro/kg de CO2, contre 6 centimes/kg de CO2).

De même, les personnes ayant de fortes valeurs environnementales ou qui adoptent un comportement écologique au quotidien ont tendance à présenter une plus forte propension à payer (entre 17 et 34 centimes pour réduire leurs émissions de CO2 d’un kilogramme).

De même, sur le plan comportemental, les voyageurs fréquents et les voyageurs d’affaires considèrent qu’ils pourraient payer autour de 15% de plus que les autres voyageurs pour réduire les émissions de CO2 liées à leurs vols.

Les compagnies aériennes devraient donc adopter une approche plus ciblée en se concentrant en priorité sur les passagers aériens motivés par leurs valeurs ou leurs comportements à faire des efforts.

La nécessité de mieux informer sur les innovations

Au-delà de ces résultats chiffrés, notre étude invite à une réflexion stratégique pour les acteurs du transport aérien. Les compagnies aériennes ne peuvent pas compter uniquement sur la bonne volonté des consommateurs pour financer leur transition écologique. Si les passagers sont globalement favorables à une aviation plus verte, leur consentement à payer reste inférieur aux besoins réels de financement.

Deux leviers s’avèrent donc essentiels : la pédagogie et les incitations.

D’un point de vue pédagogique, il est crucial de mieux communiquer sur les bénéfices environnementaux concrets des SAF (Sustainable Aviation Fuels, ou carburants d’aviation durable) et des autres technologies de rupture. Cette meilleure communication pourrait familiariser le grand public à ces innovations et ainsi augmenter leur confiance envers le secteur, voire leur propension à payer plus. Pour cela, des campagnes marketing ciblées et pédagogiques pourraient être mises en place. Tout en évitant le greenwashing, elles doivent s’ancrer dans une logique d’éducation et de transparence.

Côté incitations, mettre en place une tarification attractive sur les vols à faible impact ou valoriser les comportements écoresponsables dans les programmes de fidélité des compagnies pourrait permettre de convaincre une partie du public plus réticente, en poussant à adopter des comportements plus vertueux pour des raisons autres que celles liées à l’environnement.

L’inévitable réduction du trafic aérien

Alors, payer plus pour polluer moins ? Nos résultats montrent que les voyageurs sont prêts à faire un effort, mais pas à hauteur des besoins colossaux de la transition. L’aviation durable ne pourra donc pas reposer uniquement sur la bonne volonté des passagers : elle nécessitera une mobilisation collective, où compagnies, pouvoirs publics, industriels et voyageurs devront agir de concert.

En effet, la consommation de SAF est limitée par les capacités d’approvisionnement actuelles pour répondre aux besoins de tous les secteurs industriels et notamment le transport routier. Le recours aux nouvelles formes d’énergie par l’aérien n’est donc qu’une partie de la solution pour agir à moyen et long terme. La réduction du trafic et les actions sur la demande sont inévitables pour baisser les émissions de CO₂ de l’aérien.

Aux compagnies de jouer la carte de la transparence, pour susciter la confiance et entraîner les comportements. Aux passagers et aux décideurs publics d’assumer leur part du prix d’un ciel plus vert. Car la question qui se profile n’est pas seulement de savoir combien coûtera le billet d’avion demain, mais de déterminer qui, collectivement, sera capable d’inventer un modèle de vol durable.

Sources / Notes

Article publié en collaboration avec d’autres chercheurs de la chaire Pégase (MBS School of Business) de l’Université de Montpellier et du Bauhaus Luftfahrt – Ulrike Schmalz, Camille Bildstein et Mengying Fu.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

Commentaire

Pierre 29
Personnellement, je ne paie et je n'émets plus rien, c'est possible, vous verrez bien quand ce sera inéluctable !
Claude
Et l'empoisonnement de l'atmosphère par les chemtrails vous en parlez quand ? https://www.greenpeace.fr/quelle-est-la-position-de-greenpeace-sur-les-chemtrails/ Article intox et en partie mensonger !
Wenger Dominique
Je suis retraite, j ai une retraite confortable certes, mais pas extraodinaire. Je n ai pas d autre moyen que l avion pour aller voir mes petits enfants. Le prix du billet est donc un facteur important et tant pis pour Greta.
abadie
Le mode de calcul de la pollution d'un avion tel qu'il est présenté par les compagnies aériennes, nous fait croire que ce mode de transport est moins polluant que tous les autres modes de transport. Cel interpelle, comment se fait-il qu'un avion qui pèse des centaines de tonnes puisse décoller, voler pendant des heures en étant moins polluant que ma Fiat Panda ? Pour cela, l'astuce est simple, elles calculent la pollution par passager et non la pollution par aéronef. L'avion est le mode de transport le plus polluant, encore qu'il existe un mode de pollution qui le fasse passer pour un amateur, c'est le commerce lunaire, ces milliardaires qui se paient des voyages dans l'espace. Le top du top. Quand on sait que le carburant de nos véhicules est taxé à 70% en France, alors qu'il est exonéré de taxe dans le monde, on se dit, et ceci pour profiter à une toute petite minorité qui prend l'avion. Il faut taxer le carburant comme les autres, cela dégagera notre beau ciel de toutes ces cicatrices blanches laissées par leurs réacteurs.
Olivier
Rapportées au nombre de passagers et de km parcourus, les emissions d'un avion de ligne sont effectivement comparables à celles d'une voiture thermique occupée par 2 ou 3 personnes. Cette performance est obtenue notamment grace à la tres faible densité de l'air à 10 km d'altitude, qui divise les frottements par 3 par rapport au sol. Ce qui compense une bonne partie de l'augmentation de consommation due a la vitesse beaucoup plus elevée que celle d'une voiture. Par consequent, par exemple entre Paris et Toulouse, un voyageur isolé emettra nettement moins de CO2 en prenant l'avion qu'en voyageant seul dans une voiture. En pratique il va bruler 20 l de kerosene au lieu de 50 l d'essence. Evidemment, il peut emettre encore nettement moins en prenant le train ! Par ailleurs, les taxes specifiques aux carburants routiers ("TIPP") ont été créées pour financer la construction et l'entretien des routes. Les compagnies aeriennes paient aussi des taxes pour financer les aeroports et le controle aerien !
Olivier
Le resultat de votre etude est interessant : elle indique que les passagers aeriens seraient prets a payer 10 centimes par kgCO2 evité, soit 100€ par tonne. C'est sans doute nettement plus que beaucoup d'autres personnes ! Selon le dernier rapport du GIEC, on peut eliminer plus de la moitié des emissions mondiales pour un prix inferieur ou egal à ce montant de 100 € par tonne de CO2. En revanche, ca ne suffit pas pour acheter des carburants daviation decarbonés à la place du kerosene. Mais ça veut dire que les compagnies aeriennes peuvent faire plus que compenser les emissions de CO2 de leurs avions en utisant ce montant pour decarboner des secteurs où c'est plus facile. Air France pourrait par exemple subventionner l'installation de pompes a chaleur en France pour aider les menages a passer du chauffage au fioul ou au gaz au chauffage a l'electricité francaise decarbonée et surabondante.
Vincent
Quelques éléments supplémentaires :
  • Aujourd'hui, il y a déjà pleins de personnes qui paient beaucoup plus cher pour décarboner : ceux qui prennent le train. Un billet de train coute en moyenne 2 à 3 fois plus cher que l'avion pour un même trajet. Cela correspond à un engagement bien au delà des 10cts par kg de CO2 en moins. Ces personnes sont un vivier pour lancer la filière de l'aviation décarbonée.
  • 10 cts par kg de CO2 en moins, soit 100€ la tonne de CO2 évitée, ne suffiront évidémment pas pour décarboner l'aviation. Pour les carburants synthétiques, on est aujourd'hui bien au delà de 1000€ la tonne de CO2 évitée. Une solution intermédiaire serait de compenser par des émissions négatives industrielles comme la capture directe dans l'air et séquestration, qui couteront moins chère à la tonne de CO2 évitée que les carburants synthétiques. Mais la mise à l'échelle de ces technologies restent incertaines aujourd'hui. Et cela maintien par ailleurs une dépendance aux énergies fossiles
  • La décarbonation du secteur aérien n'est pas compatible avec la croissance du trafic annoncée, notamment parce que les quantités d'électricité requise sont colossales : sur les 50 prochaines années au moins, nous n'aurons pas assez d'électricité pour décarboner l'équivalent du trafic actuel. Sans régulation du trafic, on peut donc oublier la décarbonation de ce secteur.

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