Gaz à effet de serre : où va conduire la procrastination des gouvernants ?

Christian de Perthuis

Professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine - PSL

Fondateur de la Chaire Économie du Climat

Dans un récent post, Jean Boissinot s’interroge sur la note à donner à la suite de l’estimation des émissions de gaz à effet de serre en 2025 par le CITEPA : E ou D ? Je propose ici une grille de notation portant sur la qualité du baromètre du CITEPA, l’évolution attendue des émissions en 2025 et la procrastination des gouvernants en matière d’action climatique.

Le baromètre trimestriel du CITEPA : un outil AAA !

Il n’y a pas si longtemps, il fallait attendre juin et la publication de l’inventaire annuel du CITEPA pour avoir connaissance des émissions territoriales de la France de l’année écoulée. La publication des chiffres était couplée à un lourd rapport, d’un accès un peu difficile pour les non-initiés.

Grâce à son baromètre trimestriel, on dispose maintenant d’un outil permettant un suivi infra-annuel de ces données, enrichi ces deux dernières années d’un système de prévision pour l’année en cours. Un rapport de synthèse, rigoureux et accessible à tous, accompagne la publication des chiffres.

Ce n’est pas un A, mais un triple AAA, qu’il faut décerner aux équipes du CITEPA pour ce travail très utile pour la collectivité. J’y associe l’Insee et Rexecode qui disposent désormais d’outils propres de prévision (sur un périmètre légèrement différent pour l’Insee). Ces trois organismes nous donnent une vision convergente de la baisse des émissions entre 2024 et 2025 : - 1,6% pour le CITEPA (contre - 0,8% dans son estimation d’octobre dernier), - 1,3% pour l’Insee et - 1,9 % pour Rexecode.

Émissions de gaz à effet de serre de la France

Depuis 2005, des émissions en baisse de 35% avec de fortes dispersions sectorielles.

Une note D pour un recul des émissions très insuffisant

Dans la grille d’évaluation, je propose de réserver la note E aux seules hausses d’émissions (comme celle observée l’an passé aux États-Unis pour les raisons que l’on sait). C’est alors la note D qui s’impose pour juger le chiffre prévisionnel assez alarmant de 2025 :

  • L’an passé, les deux secteurs où les émissions ont le plus décru sont l’industrie et l’agriculture. Dans les deux cas, il s’agit pour l’essentiel de baisses subies : décapitalisation du cheptel bovin et reculs des productions industrielles dans les secteurs fortement émetteurs (acier, ciment, chimie) ;
     
  • La baisse des prix des énergies fossiles et l’absence d’impulsion des pouvoirs publics expliquent le faible recul des émissions dans le secteur des transports (hors transports internationaux) et de l’usage des bâtiments (également impacté par la météo), ainsi que la stagnation de celles du secteur de l’énergie (hausse des émissions du raffinage de pétrole compensant la baisse de celles de la production électrique) ;
     
  • Si ces chiffres se confirment, aucun secteur n’aura atteint le rythme de baisse d’émission requis pour atteindre les objectifs climatiques à l’horizon 2030 actuellement en discussion, celui s’en approchant le plus étant l’agriculture.

Baisses d'émissions attendues par secteurSource : CITEPA, Baromètre prévisionnel – Résultats 2025, janvier 2026

Comment une telle distance à l’objectif a-t-elle pu se creuser ?

Et la note E pour… ?

Les cibles de réduction mentionnées, sont tirées d’un document dit « Stratégie nationale bas carbone » (SNBC3), soumis à la discussion en décembre dernier. Cette SNBC3 cible une division par deux des émissions entre 1990 et 2030, soit des émissions proches de 275 Mt d’équivalent CO2 en 2030. D’où vient ce chiffre ?

Il est la transposition nationale de l’objectif européen d’une réduction de 55% des émissions de gaz à effet de serre entre 1990 et 2030, adopté par le Conseil européen de décembre 2020 – il y a plus de 5 ans – au titre de la contribution de l’Union européenne à l’accord de Paris. La logique eût voulu qu’on intègre rapidement ce nouvel objectif dans notre stratégie bas carbone, alors en phase avec un objectif de - 40% datant de 2015 (contribution provisoire déposée par l’Europe avant la COP21 à Paris).

Mais cela n’a toujours pas été fait, la SNBC3 étant, en raison de la procrastination des gouvernements successifs, toujours à l’état de projet en discussion. Il ne faut donc pas s’étonner que la modeste baisse des émissions en 2025 nous laisse juste sur la tendance, économétriquement ajustée sur la période 2005 à 2025, de - 2% par an. Cette tendance n’est compatible qu’avec l’objectif obsolète de - 40% datant de plus de 10 ans.

Emissions brutes de gaz à effet de serre

Une trajectoire tendancielle des émissions découplée des cibles climatiques

La note E s’adresse donc en premier lieu à cette procrastination, pour une raison basique : plus on tarde à adopter la nouvelle SNBC, et surtout les moyens qui vont avec, plus les objectifs apparaitront irréalistes et finiront par être abandonnés. Mais faut-il cibler les seuls gouvernants ? Sont également en cause les multiples voix qui, renforcées par les vents du backlash traversant l’Atlantique, prônent une pause dans les objectifs climatiques européens, voire leur abandon pur et simple. 

Mettons également dans la balance la disparition à peu près totale des enjeux climatiques dans les multiples discussions budgétaires au sein des deux chambres. Sans oublier l’absence d’une alternative crédible et attractive portée par les partis d’opposition.

Comme le savent tous les enseignants, mettre la note la plus basse est très contreproductif si on ne donne pas à l’élève les moyens de redresser la barre. Malgré l’absence d’impulsion politique au plan national (et les redoutables hésitations au plan européen), les initiatives restent multiformes sur les territoires où nombre d’acteurs continuent à se mobiliser pour la transition écologique. Gageons que le prochain scrutin municipal sera l’occasion de remettre les enjeux de la transition bas carbone au niveau qui doit être le sien dans le débat citoyen et de favoriser une nouvelle dynamique à l’échelle nationale.

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Commentaire

Rochain Serge
On note sur le graphique de la baisse des émission depuis 2005 que le transport qui représente à lui seul le tiers de nos émission de GES nationales est le poste qui baisse le moins. C'est pourtant notre premier poste d'émission avec les véhicules individuels, mais on laisse se propager des contrevérités invraisemblables sur le VE. Le deuxième point qui attire mon attention est celui du poste énergie qui est celui qui a baisser le plus ses émissions de GES. Certains croient que c'est le nucléaire qui est responsable de cette baisse, mais nous n'avons pas plus de réacteurs nucléaires aujourd'hui que nous en avions en 2025.... cette amélioration ne le doit donc qu'aux renouvelables qui eux, sont bien nouveaux
Goldorak
La baisse dans l'énergie est dûe à la baisse globale de consommation(légère), la hausse de la production (due à l'ajout des ENR) et donc surtout le recours diminué au charbon dont la majorité des centrales ont fermés (-93% entre 2010 et 2020) et au fioul(-80% entre 2010 et 2020). Le gaz reste relativement inchangé. il faut donc relativiser l'effet révolutionnaire des ENR. On est sur un segment déjà décarbonné (grace au nucléaire) et ou la majorité des GES restantes était émise par très peu de centrales. (taux de décarbonnation est passé de 88% à 91% entre 2010 et 2020) Pour moi, le réseau a surtout besoin maintenant de stabilité et donc de solution de stockage(STEP, batterie par exemple) mais aussi d'outil de maintien de la fréquence. Je suis d'accords pour les VE, et certains constructeurs n'ont pas aidé
Serge Rochain
votre propos n’est opas tres cohérent. d'un côté vous reconnaissez bien la fermeture des sources charbons et pétrole avec un maintien du gaz Par qui les deux premiers ont ils été remplacés si ce n’est par les renouvelables ? Alors pourquoi dire qu’il faut relativiser l'apport des renouvelables sachant que la baisse des émissions de GES leur est totalement redevable ?
nim
Quand on est sur une baisse globale de la consommation il n’y a pas besoin de remplacer les centrales les plus polluantes pour obtenir une amélioration, juste d’arrêter de les utiliser. Les gains escomptés sur le poste énergie par la SNBC3 reposaient sur une électrification massive or cette électrification est en panne du fait de l’absence de politique publique volontaire (Poutine a fait plus pour décarboner en faisant exploser le coût du gaz que tous nos élus) Tant que cette électrification n’aura pas lieu on sera sur du marginal (le -0,2%) les secteurs déjà électrifiés étant déjà peu émissifs.
Rochain Serge
On n'est pas sur une baisse globale de la consommation entre 2005 et 2025 elle est la même aux deux extrémités elle est globalement constante à 450 TWh/an https://www.connaissancedesenergies.org/electricite-un-nouveau-record-atteint-en-2025-et-deja-des-pics-en-2026 Mais nous allons avoir besoin de bien plus assez rapidement, et plus rapidement que nous n'arriverons à construire les dispositifs capables de produire ce surcroit d'électricité qui devra être multiplier sensiblement par deux ! Le déclencheur important sera la transition de la mobilité avec 40 millions de véhicules thermiques à remplacer par 40 millions de VE qui représentent un besoin déjà équivalent à 14% de la production nucléaire qui est pour encore de nombreuses années la plus grande part de notre production électrique, et celle qui mettra le plus de temps à être construite jusqu'à être opérationnelle. Sans parler des autres besoins, qui peuvent se manifester de façon plus étalée dans le temps il ne faut pas attendre dêtre devant le besoin pour entreprendre la construction des dispositifs qui devront répondre à ce besoin. La solution doit être disponible quand le problème se posera.
Olivier 66
La confusion entre "énergie" et "électricité" est récurrente dans le débat français, et conduit à beaucoup d'incompréhensions et de contre-sens. Le secteur de l'industrie de l'énergie tel que défini par le CITEPA ne se réduit pas à la production d'électricité, loin de là ! Celle-ci ne représente même pas la moitié des émissions de GES du secteur (43 % en 2020). La baisse des émissions du secteur est donc liée à beaucoup d'autres contributeurs. Voici un extrait du rapport "Industrie de l'énergie" du CITEPA de 2022, qui faisait le point sur son évolution entre 1990 et 2020 : "Le secteur de l’industrie de l’énergie regroupe les activités de combustion de combustibles dans diverses installations, les procédés énergétiques comme le raffinage du pétrole ou les cokeries, les activités d’extraction de combustibles solides, liquides, gazeux ou autres (e.g., la géothermie), les activités de distribution de ces combustibles (e.g., pipelines, stations-services, etc.) et les consommations de carbonates utilisés pour la désulfuration. Les émissions des usines d’incinération de déchets non dangereux avec récupération d’énergie pourraient être supposées dans la catégorie « Déchets » mais sont bien incluses dans l’« Industrie de l’énergie ». Au niveau de la combustion de combustibles dans l’industrie de l’énergie, différents types d’installation sont à considérer : les chaudières, les turbines à gaz, les moteurs, les fours de distillation, les fours à coke et les incinérateurs de déchets non dangereux. Afin d’estimer de façon précise les émissions de polluants et de certains gaz à effet de serre, il est important d’identifier les consommations respectives de ces différentes installations, ainsi que leurs différentes caractéristiques pouvant influer sur les émissions comme la puissance nominale de l’équipement ou les techniques d’abattement éventuelles. Parmi les spécificités de l’industrie de l’énergie, sont à noter : • l’arrêt de l’exploitation des mines à ciel ouvert en 2002, suivi par celui des mines souterraines en 2004, • l’abandon progressif des centrales à charbon qui a contribué au développement croissant des centrales thermiques au gaz naturel et des systèmes de production d’énergies renouvelables, • la fermeture de plusieurs raffineries de pétrole (9 entre 1980 et 1985, puis 6 depuis 2003), ne laissant que 9 raffineries actuellement en activité, dont une située en Martinique et une récemment convertie en bioraffinerie (site de La Mède), • l’intensification du secteur du chauffage urbain (+21% de consommation énergétique entre 1990 et 2020) et le développement de la cogénération depuis le début des années 2000, • l’arrêt de l’activité de raffinage de gaz en 2014, qui était réalisé par une unique installation qui traitait le gaz issu du gisement de Lacq." Comme on le voit ci-dessus, le développement des renouvelables n'est qu'un facteur parmi beaucoup d'autres de la baisse des émissions du secteur énergétique, et il est loin d'être prépondérant.
Rochain Serge
Toutes les sources à base de fossiles, quelle que soit leur usage et quelle que soit leur importance doivent être remplacées par de l'électricité, c'est pourquoi la façon de produire l'électricité à tant d'importance, dans le dommaine de l'énergie, c'est même la seule chose qui soit importante et le reste à peu d'importance, ou pas d'importance du tout.
Olivier 66
La confusion entre "énergie" et "électricité" est récurrente dans le débat français, et conduit à beaucoup d'incompréhensions et de contre-sens. Le secteur de l'industrie de l'énergie tel que défini par le CITEPA ne se réduit pas à la production d'électricité, loin de là ! Celle-ci ne représente même pas la moitié des émissions de GES du secteur (43 % en 2020). La baisse des émissions du secteur est donc liée à beaucoup d'autres contributeurs. Voici un extrait du rapport "Industrie de l'énergie" du CITEPA de 2022, qui faisait le point sur son évolution entre 1990 et 2020 : "Le secteur de l’industrie de l’énergie regroupe les activités de combustion de combustibles dans diverses installations, les procédés énergétiques comme le raffinage du pétrole ou les cokeries, les activités d’extraction de combustibles solides, liquides, gazeux ou autres (e.g., la géothermie), les activités de distribution de ces combustibles (e.g., pipelines, stations-services, etc.) et les consommations de carbonates utilisés pour la désulfuration. Les émissions des usines d’incinération de déchets non dangereux avec récupération d’énergie pourraient être supposées dans la catégorie « Déchets » mais sont bien incluses dans l’« Industrie de l’énergie ». Au niveau de la combustion de combustibles dans l’industrie de l’énergie, différents types d’installation sont à considérer : les chaudières, les turbines à gaz, les moteurs, les fours de distillation, les fours à coke et les incinérateurs de déchets non dangereux. Afin d’estimer de façon précise les émissions de polluants et de certains gaz à effet de serre, il est important d’identifier les consommations respectives de ces différentes installations, ainsi que leurs différentes caractéristiques pouvant influer sur les émissions comme la puissance nominale de l’équipement ou les techniques d’abattement éventuelles. Parmi les spécificités de l’industrie de l’énergie, sont à noter : • l’arrêt de l’exploitation des mines à ciel ouvert en 2002, suivi par celui des mines souterraines en 2004, • l’abandon progressif des centrales à charbon qui a contribué au développement croissant des centrales thermiques au gaz naturel et des systèmes de production d’énergies renouvelables, • la fermeture de plusieurs raffineries de pétrole (9 entre 1980 et 1985, puis 6 depuis 2003), ne laissant que 9 raffineries actuellement en activité, dont une située en Martinique et une récemment convertie en bioraffinerie (site de La Mède), • l’intensification du secteur du chauffage urbain (+21% de consommation énergétique entre 1990 et 2020) et le développement de la cogénération depuis le début des années 2000, • l’arrêt de l’activité de raffinage de gaz en 2014, qui était réalisé par une unique installation qui traitait le gaz issu du gisement de Lacq." Comme on le voit ci-dessus, le développement des renouvelables n'est qu'un facteur parmi beaucoup d'autres de la baisse des émissions du secteur énergétique, et il est loin d'être prépondérant.
Cochelin
La légère baisse des émissions (source :CITEPA) est due à plusieurs facteurs : baisse de la consommation, moins de charbon, et un peu aussi la progressions des ENR.
Rochain Serge
Il n'y a eu aucune baisse de la consommation d'électricité entre 2005 et 2025 Cochelin, elle est la même aux deix extrémités (450 TWh) en dos d'âne entre les deux alors que la baisse des émissions de GES est continue. Il est donc clair que mlachute des émissions entre 2005 et 2025 est due uniquement à l'abandon progressif du charbon remplacé tout aussi progressivement par les renouvelables. https://www.connaissancedesenergies.org/electricite-un-nouveau-record-atteint-en-2025-et-deja-des-pics-en-2026 Quant à la "legere baisse" selon vos termes pour la courbe énergie, (premier graphique de l'article) elle est divisée plus que par deux cette émission de GES. Et nous n'avons pas plus de réacteurs nucléaires en fonctionnement en 2025 qu'en 2005, c'est donc bien les renouvelables remplaçant le charbon qui nous permettent de diminuer nos émissions de GES, au moins dans le secteur énergie. Inutile de chercher en permanence à amenuiser les avantages incontestables du renouvelable qui se lisent dans les courbes Cochelin, vous ne changerez pas le sens de ces courbes tant au propre qu'au figuré !
GwE
Bah, comme on ne fait pas grand chose pour pivoter vers l'électrification de la société, logiquement les émissions de GES ne baissent pas beaucoup.
De toutes façons, c'est la perte de compétitivité et la pauvreté, donc la baisse de la consommation, qui règleront le problème. (cf les discours de Jancovici). L'Insee nous invente une croissance permanente du PIB, mais elle purement virtuelle. (une maison reste une maison même si elle coûte 50K€ de plus). Matériellement parlant, on est en déclin.... Et c'est pas forcément plus mal, vu les tonnes de trucs inutiles qui nous entourent.

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