
©QatarEnergy GNL
Le conflit au Moyen-Orient et les perturbations associées, en particulier dans le détroit d'Ormuz, ont sans surprise un impact majeur sur les cours du pétrole. Dans quelle mesure cette onde de choc va-t-elle affecter les factures d'énergie des Français ?
Pétrole et carburants
L'impact le plus commenté du conflit au Moyen-Orient concerne le pétrole. L'Iran est un important producteur pétrolier (environ 3,5 Mb/j en janvier, dont 1,4 Mb/j exportés, principalement vers la Chine) mais c'est surtout le blocage du détroit d'Ormuz, point de passage stratégique, qui inquiète sur les marchés pétroliers : près de 20 Mb/j de pétrole et plus de 100 milliards de mètres cubes de gaz naturel liquéfié (GNL) y transitent chaque année, rappelle IFP Énergies nouvelles.
Dans son tableau de bord hebdomadaire(1), IFPEN rappelle que cette région abrite également « une capacité de raffinage significative, avec des raffineries situées en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, au Koweït, au Qatar, à Bahreïn, à Oman et en Iran, pour une capacité totale d'environ 8,5 à 9 Mb/j » (dont la raffinerie saoudienne de Ras Tanura, d'une capacité de 550 kb/j, touchée par une attaque de drone).
Rappelons toutefois que le marché pétrolier se trouvait jusqu'ici dans une situation de « large excédent » d'offre. L'OPEP+ a aussi annoncé ce week-end « une hausse de production supérieure aux attentes, avec une augmentation de 206 000 b/j prévue pour avril » mais « cet ajustement resterait marginal et insuffisant » pour compenser l'interruption significative des flux actuellement constatée, selon IFPEN.
Dans ce contexte, des observateurs ont souligné la vulnérabilité de nos économies liée à leurs dépendances aux énergies fossiles. « Il faut se rappeler que les énergies fossiles sont importées de zones perturbables, comme le Moyen-Orient, et d’empires qui ont pour coutume d’utiliser ces énergies fossiles comme levier géopolitique », commente Nicolas Goldberg, associé énergie de Colombus Consulting. « Tant que nous n’aurons pas diminué nos dépendances aux énergies fossiles, ces soubresauts de prix seront la norme et c’est pour cela qu’il est intéressant de s’en défaire, pas seulement pour des questions de climat ».
Impact sur les cours du brut
Le prix du baril de Brent, qui avait clôturé à 72,5 $ vendredi 27 février, s'échangeait à plus de 80 $/b sur le marché londonien ce lundi 2 mars. Selon IFPEN, « les principaux scénarios anticipent une évolution rapide du Brent dans une fourchette de 80 à 90 $/b, avec un risque de franchissement du seuil des 100 $/b en cas de perturbations durables des approvisionnements ou d'atteintes aux infrastructures énergétiques régionales ».
Notons que les analystes anticipent toutefois un conflit court : Morgan Stanley qui a actualisé ses projections lundi, envisage toujours un cours de 70 $/b pour le troisième trimestre 2026.
Impact sur les consommateurs français
La répercussion de la hausse des cours du brut sur les prix à la pompe est « immédiate », souligne Blandine Ruty, directrice de la communication d'UFIP Énergies et mobilités, qui rappelle que « les distributeurs achètent au rythme de leurs ventes ».
Vendredi 27 février, le prix moyen des carburants à la pompe avait déjà augmenté de l'ordre de 4,7 centimes d'euros par litre pour le SP95-E10 et de 5,1 c€/l pour le gazole par rapport à la semaine précédente. Une hausse similaire pourrait advenir cette semaine. In fine, « on parle d’un impact entre 3 € et 8 € sur un plein d’essence ; il n’est pas essentiel de se presser à la pompe, d’autant plus que cela risque de créer des pénuries », souligne Nicolas Goldberg. « Aucune raison de se ruer aujourd'hui dans les stations-service », a confirmé ce mardi le ministre de l'Économie Roland Lescure.
En moyenne, on estime qu'une hausse des cours de 10 $ par baril de brut entraîne à la pompe une hausse d'environ 5 centimes d'euros par litre à la pompe. Pour rappel, le prix du pétrole compte pour près de 30 % du prix des carburants à la pompe (contre environ 55 % pour les taxes).

Notons que l'écart entre le prix du gazole et le SP95-E10 est actuellement quasi nul (avec une demande plus forte de gazole en hiver). Source : UFIP Énergies et mobilités.
Gaz
Avec les perturbations dans le détroit d'Ormuz, le marché mondial du GNL est particulièrement affecté : « Bien que de nouvelles capacités de liquéfaction américaines soient attendues dans les prochaines années, certaines devant entrer en service dès 2026, elles ne suffiraient pas à compenser rapidement les volumes à risque en provenance du Qatar et des Émirats arabes », estime IFPEN.
Impact sur les cours du gaz
Lundi 2 mars, le « TTF » (place de marché du gaz naturel des Pays-Bas) enregistrait déjà une hausse de 22 %, à 38,5 €/MWh à l'ouverture des marchés. Ce 3 mars, le cours a largement dépassé les 50 €/MWh. « Le prix du gaz à Rotterdam est passé en 4 jours de 32 à 56 €/MWh, soit une augmentation de 75 % tandis que l'augmentation du brut est pour l'instant limitée à 17 % », constate Jacques Percebois, professeur émérite à l'université de Montpellier.
Toutefois, les prix du gaz étaient « rapidement montés à 100€/MWh fin 2021 et même jusqu’à 350 €/MWh au moment de l’explosion des gazoducs de Nord Stream », rappelle Nicolas Goldberg. « Pour le moment, nous sommes plus dans le domaine de la correction… et surtout très loin de l’impact ressenti pendant la guerre en Ukraine », conclut-il, en particulier car le marché parie encore sur une résolution rapide du conflit à l'heure actuelle… Mais l'incertitude est très élevée.
Selon Goldman Sachs, « une interruption d'un mois suffirait à provoquer une hausse de 130 % des prix en Europe et sur les marchés spot asiatiques, pour les porter à 73 €/MWh », précise IFPEN. Et une perturbation plus durable des flux de gaz naturel transitant par le détroit d'Ormuz, « au-delà de deux mois », pourrait pousser les prix européens « au-delà de 100 €/MWh ».
La durée du conflit, incertaine à l'heure actuelle, aura ainsi sans surprise un impact majeur sur l'évolution des prix : Washington évoque une intervention pouvant s'étendre jusqu'à quatre semaines, tandis qu'Israël affirme qu'elle se poursuivra « aussi longtemps que nécessaire », rappelle IFPEN.
Impact sur les consommateurs français
Les consommateurs de gaz français disposant d'un contrat en offre à prix fixe « ne devraient par définition rien voir avant le renouvellement de leur contrat : c’est l’intérêt de ces offres », indique Nicolas Goldberg. « Ceux en offre indexée devraient voir la hausse dès le mois prochain mais… c’est la fin de la période de chauffe ! Les prix du gaz devraient donc augmenter à un moment où les Français utilisent le moins le gaz ».
"Faites le plein"
"Les factures de gaz vont flamber"
"Holala le prix de l'électricité indexé sur le gaz" (non)
Oui il y aura un effet prix. Pour l'instant, on est très loin d'une crise majeure et difficile de savoir si cela va vraiment durer
Courtesy @JavierBlaspic.twitter.com/geN1O0wFyc— Nicolas Goldberg (@GoldbergNic) March 2, 2026
Quid de l'électricité ?
L'impact sur le prix de gros de l'électricité est actuellement de l'ordre de 10 %, constate Nicolas Golberg, soit une hausse peu élevée par rapport au gaz et « probablement exagérée, ce qui montre bien qu’il est possible de décorréler les prix de l’électricité de ceux du gaz en produisant beaucoup d’électricité décarbonée, ce que fait la France en ce moment ».
En 2025, la production d'électricité en France métropolitaine a reposé à 95,2 % sur des sources bas carbone (nucléaire et renouvelables), et 3 % sur le gaz (contre 17 % en moyenne dans l'UE).

Les pays voisins de la France produisant davantage d'électricité à partir du gaz devraient ainsi être davantage touchés. L'Allemagne sera « plus impactée que la France car le poids des centrales à gaz y est beaucoup plus grand » et Jacques Percebois anticipe « une substitution des centrales à charbon aux centrales à gaz (avec une montée probable du prix du CO2 puisque les centrales à charbon en émettent davantage ». Le niveau de la production éolienne dans ce pays aura également un impact important : « En cas d'absence de vent, il faudra faire davantage appel aux centrales à gaz ».
« Mais ce qui compte, c'est le rôle du gaz dans la production marginale de l'électricité », rappelle Jacques Percebois : « dans un système d'enchères à prix-limite c'est le prix du gaz qui fait le prix de l'électricité tant que l'on a besoin des centrales à gaz ». La demande d'électricité et la température seront ainsi scrutées de près.
Et les Français pourraient ressentir in fine l'impact de la situation allemande, « tant que les réseaux ne sont pas saturés », avec un phénomène de market splitting. Une situation bien inattendue pourrait devenir de l'ordre du possible « si les prix de gros de l'électricité s'envolent, il faudra peut-être mettre en place le VNU (ndlr : mécanisme post-Arenh) dont on pensait qu'il ne le serait pas en 2026; mais c'est difficile de se prononcer pour l'instant », conclut Jacques Percebois.


